La présidence du groupe d’amitié France-Cuba à l’Assemblée nationale organise un colloque pour alerter sur la situation au sein de l’île. André Chassaigne, ancien député PCF de la 5e circonscription du Puy-de-Dôme et ex-président du groupe GDR au Palais Bourbon, fait partie des intervenants. Entretien.
La Marseillaise : Un an jour pour jour après votre départ de l’Assemblée nationale, vous participez, ce mardi soir, à un colloque consacré à la situation cubaine. De quoi s’agit-il ?
André Chassaigne : Ce colloque est à l’initiative du groupe d’amitié France-Cuba de l’Assemblée nationale que j’ai présidé jusqu’à mon départ. Le nouveau président, qui est aussi membre du groupe de la Gauche démocrate et républicaine [GDR, à majorité communiste, Ndlr.] Jean-Victor Castor, député et indépendantiste guyanais, est très engagé aux côtés de Cuba. Il voit une forme de proximité qui est déjà géographique, mais aussi dans ce que lui peut porter comme valeur, avec la question de la souveraineté des peuples. Il est très impliqué là-dessus.
La Marseillaise : Quels seront les thèmes abordés lors de cette conférence ?
André Chassaigne : Le programme est découpé en quatre parties. Otto Vaillant-Frias, l’ambassadeur de Cuba en France interviendra sur la première partie et dressera un tableau de la situation actuelle, qui est absolument catastrophique. Il n’y a plus du tout d’arrivée de pétrole avec les impacts que ça peut avoir sur la vie économique, sur les hôpitaux, les soins, la pénurie de médicaments. On est dans une situation absolument inédite. Depuis la révolution cubaine (1953-1959), c’est la première fois qu’il y a une situation qui est aussi terrible. Cuba est proche de l’asphyxie ! Je qualifie ça de siège moyenâgeux dont l’objectif est aussi d’affamer la population pour qu’elle se révolte.
Le deuxième thème, celui que je porterai est consacré à la structuration de la solidarité internationale, le combat politique à mener et les leviers d’action à activer. J’anime au sein du PCF avec Charlotte Balavoine, une coordination qui rassemble toutes les associations de solidarité avec Cuba, les organisations syndicales, la CGT (les unions départementales et locales), ainsi que les fédérations du Parti communiste. Notre volonté, c’est de rassembler tous ceux qui agissent aux côtés de Cuba et organiser cette solidarité concrète face à l’extrême urgence. De grandes manifestations seront organisées durant le week-end des 11 et 12 avril dans plusieurs villes du pays.
Le troisième thème, animé par Jean-Victor Castor, c’est sur les enseignements pour les petits territoires. Il consistera véritablement à aborder les questions de dépendance énergétique et les fragilités des économies insulaires, comme Cuba ou aux Antilles par exemple, ainsi que les héritages coloniaux et la nécessité d’autonomie énergétique. La question est de savoir comment les petits États peuvent maintenir une souveraineté pour ne pas être sous la coupe de l’impérialisme.
Le quatrième thème sera développé par Éric Coquerel, le président LFI de la commission des finances de l’Assemblée, et portera sur le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, la souveraineté, la non-ingérence et plus généralement le droit international, le rôle de l’ONU et la responsabilité de la communauté internationale. On sait qu’il y a une menace aujourd’hui sur le territoire. Ce qu’a dit Trump, c’est que la prochaine excursion sera à Cuba.
La Marseillaise : Il faut prendre au sérieux ces menaces de Donald Trump ? Après le Venezuela et l’Iran, il veut désormais attaquer Cuba ?
André Chassaigne : J’y crois vraiment parce que son objectif est de porter un coup à la révolution cubaine. C’est une ingérence sur le droit des Cubains à disposer d’eux-mêmes avec la volonté d’introduire des capitaux américains. Car si à Cuba, il n’y a pas de pétrole, ni de richesse particulière, c’est un réservoir de consommation de 10 millions d’habitants à 120km de Miami, il faut bien mesurer ça. L’objectif que Trump a derrière le faux prétexte de la démocratie est de mettre main basse sur Cuba. Il veut renverser le régime ou obtenir, dans un premier temps, des concessions pour qu’il n’y ait pas d’intervention militaire. Ce qu’il y a de terrible, c’est que Cuba est une garantie contre le commerce du narcotrafic. Le régime cubain travaillait, jusqu’à présent, main dans la main y compris avec la police des États-Unis. Il est, au contraire, un barrage contre le narcotrafic. Mais, Trump ne tient pas compte de ça.
La Marseillaise : Trump et ses prédécesseurs n’ont-ils pas tous tenté de « tuer » la révolution cubaine ?
André Chassaigne : C’est ce que j’appelle -je l’avais développé dans mon livre(*)- la théorie du fruit mûr. Ils attendent que le fruit soit suffisamment mûr, pourri, pour qu’il tombe dans leur escarcelle. C’est une théorie qui date du début du XIXe siècle et les Américains sont toujours là-dessus, ils veulent faire pourrir la situation. Le blocus, c’est une asphyxie complète, de façon à ce que le peuple cubain se révolte contre le régime cubain pour y installer un gouvernement fantoche qui serait, bien évidemment, la marionnette des États-Unis.
La Marseillaise : Le directeur général de l’OMS a alerté, mercredi, sur une situation « profondément préoccupante » dans les hôpitaux cubains avec des opérations reportées. Tout cela est lié au blocus énergétique américain…
André Chassaigne : C’est scandaleux, c’est une honte et c’est en infraction avec les accords de Genève qui ne sont pas respectés. Le droit international protège normalement la santé et les mesures sanitaires. Or, là, les États-Unis ne tiennent pas compte de ça. En empêchant toute arrivée de pétrole, ils privent l’île d’électricité et donc les Cubains ne peuvent plus faire les opérations chirurgicales, par exemple. C’est une honte !
C’est pour médiatiser cette situation que nous organisons ce colloque et ces manifestations durant le week-end du 11 et 12 avril. Il faut briser le mur du silence.
La Marseillaise : Face à cela, la solidarité internationale s’organise, entre le départ de flottilles et containers à destination de l’île. Que met en place le PCF ?
André Chassaigne : Il y a bien sûr eu la flottille qui est partie du Mexique la semaine dernière et qui a une dimension symbolique. Nous, en France, le Parti communiste a fait un autre choix, celui d’un pont aérien. J’ai négocié avec la direction d’Air France pour envoyer à peu près 20m3 de médicaments et de matériel médical. On a fait ce choix-là pour que ça soit immédiat, tout est déjà arrivé sur place. Il y a aussi des containers qui sont en partance. Tout ce qu’on peut faire au niveau humanitaire, on le fait avec des moyens divers.
La Marseillaise : Que pensez-vous de la réaction de la France et plus globalement de celles de la communauté internationale ?
André Chassaigne : La réaction de la France n’est pas à la hauteur. Il y a quelques mots, qui, d’ailleurs vont quelquefois dans le sens de Trump, parce qu’ils font allusion aux questions de démocratie à Cuba. Et ce, alors qu’il y a une constitution qui a été discutée par la population, des milliers de réunions ont eu lieu pour l’élaborer collectivement et celle-ci a été votée en grande majorité par le peuple cubain. Malgré cela, il y a toujours une petite allusion à la démocratie cubaine, il n’est pas question de ça ! La France ne fait pas suffisamment. C’est-à-dire qu’il y a des mots, mais il n’y a pas d’actes. On sent bien qu’il y a derrière tout ça, un manque de courage pour affronter Trump. Et cela touche beaucoup de pays, notamment en Amérique latine, Trump fait des menaces et tout le monde met le petit doigt sur la couture du pantalon. Derrière les mots, il n’y a pas d’actes. C’est extrêmement gravissime, parce que derrière tout ça, des vies humaines sont en jeu.
Entretien réalisé par Laureen Piddiu (La Marseillaise, le 31 mars 2026)
(*) Cuba, une étoile dans la nuit aux éditions Le Temps des Cerises