Le gouvernement peut-il faire face à une agrégation des colères ? (L’Indep)

Après une nouvelle journée de mobilisation, mardi, lycéens et étudiants appellent, samedi, a une « convergence des luttes » pour soutenir la résurrection annoncée des « gilets jaunes ».

C’est la grande question, à ce stade du mouvement engagé par les lycéens : appuyé désormais par les étudiants, une large intersyndicale professionnelle et l’opposition de gauche, peut-il agréger aussi la colère des « gilets jaunes » ? Les organisations de jeunes qui défilaient une nouvelle fois, mardi, dans les rues de Paris (Union syndicale lycéenne, Union étudiante, Unef, Fage) ont appelé à soutenir la résurgence annoncée du mouvement de colère né sur les ronds-points en novembre 2018.

Une initiative amorcée depuis plusieurs semaines sur les réseaux sociaux, ou sont annoncés à la fois des manifestations déclarées et des blocages, ce samedi. Combien de lycéens seront au rendez-vous au premier jour des vacances scolaires de Toussaint ? « Nous ne lâcherons rien et nous ne braderons rien, a promis, mardi, le président de l’Union syndicale lycéenne, Ryad Rani. Nous appelons massivement a rejoindre le mouvement des « gilets jaunes », pour enfin faire vivre cette convergence des luttes ».

Samedi, « partout où nos revendications sont partagées, nous répondrons présents », a abondé la secrétaire générale du syndicat des enseignants Snes-FSU, Sophie Vénétitay.

Empêcher un détournement « par l’extrême droite »

La secrétaire générale de la CGT, Sophie Binet, avait déjà annoncé, la veille, sur LCI, que la CGT soutiendrait aussi cette journée d’action autour du pouvoir d’achat. « Notre présence vise aussi à empêcher les tentatives de détournement par l’extrême droite de cette journée de lutte sociale, a précisé, mardi, le syndicat. Partout où les conditions sont réunies, les forces militantes de la CGT seront présentes avec celles et ceux qui se mobiliseront, lycéens et étudiants, salariés, retraites. »

Un nouveau front social en perspective pour le gouvernement déjà empêtré dans une crise lycéenne. Entre 161 500 (selon le ministère de l’Intérieur) et 480 000 personnes (selon l’intersyndicale de la jeunesse) ont défilé, mardi, dans toute la France, à l’occasion de l’acte V du mouvement. Ils étaient 41 500 à Paris, 11 000 à Lyon, 3 800 a Marseille selon les autorités. Près de 8 000 personnes ont fait entendre aussi leur colère à Montpellier, environ 400 à Béziers et à Nîmes. Les lycéens ont reçu aussi le soutien de la militante écologiste suédoise Greta Thunberg, présente mardi à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis). « Il est temps que les jeunes se soulèvent », a-t-elle commenté.

Le ministère de l’Éducation nationale estime cependant que le mouvement est en recul. Il a fait état de 214 établissements scolaires fermés (94,2 % étaient donc ouverts), contre 224 jeudi et 800 il y a une semaine, avec des perturbations, en parallèle, dans un tiers des établissements de l’enseignement supérieur.

Si les blocus sont en baisse, les autorités continuent de recenser des incidents, notamment aux abords de certains lycées. Depuis le début de la contestation, 800 policiers et gendarmes, 200 lycéens et 147 personnels de l’Éducation nationale ont été blessés. 36 enquêtes ont été ouvertes par GPN, la police des polices, dont quatre pour « des blessures mutilantes » et six pour des « blessures significatives », a précisé, mardi, le ministre Laurent Nuñez.

La perspective d’une éventuelle réactivation des « gilets jaunes », mouvement qui avait été émaillé, lui aussi, de violences, inquiète donc le pouvoir, qui a annoncé ces derniers jours des mesures pour le pouvoir d’achat. Le Premier ministre, Sébastien Lecornu, a promis, lundi, que les prix du carburant baisseraient « dès le 1er novembre », après le déstockage de dix millions de barils de pétrole.

Sous la pression de la vague de contestation née le 21 septembre dans l’académie de Créteil (Val-de-Marne), le gouvernement a annoncé également la semaine dernière le renfort de 3 000 enseignants pour des remplacements. Une mesure jugée insuffisante par une partie de l’opposition et des jeunes.

Avec cette crise, « le gouvernement a été comme pris au dépourvu, sinon dépassé », observe Dominique Andolfatto, professeur en sciences politiques, spécialiste des mouvements sociaux. « Mais on n’arrête pas si facilement un mouvement de cette ampleur. »

L’Indépendant, le 14 octobre 2026

L’édito du webzine. Le débat étouffé de la jeunesse

Des lycéens descendent dans la rue. Que demandent-ils ? Des heures de cours, des classes moins chargées, des locaux dignes de la sixième puissance mondiale, la fin d’une sélection devenue loterie anxiogène. Des choses simples : le droit d’étudier.

Et pourtant, qui parle dans les médias ? Ni le ministre de l’Éducation nationale, qui a d’abord qualifié le mouvement d’« entreprise de destruction du service public », ni celui des Universités. C’est le ministre de l’Intérieur qui monopolise les plateaux et impose le vocabulaire. Un pays qui répond à une question d’éducation par la police : ce constat devrait suffire à alerter.

Car le premier champ de bataille est celui des mots. Une manifestation devient « émeute urbaine » ; une revendication devient « colère » ou « grogne ». Ces termes ne sont pas neutres : ils dépolitisent. Parler de « colère », c’est effacer ce que les jeunes disent précisément ; qu’ils contestent une politique éducative et un manque criant de moyens.

À l’infantilisation s’ajoute la suspicion : ces jeunes ne seraient que des marionnettes, instrumentalisés hier par le Parti communiste, aujourd’hui par La France insoumise. Entendre, soutenir, donner un débouché aux demandes des citoyens serait pourtant le rôle d’un parlementaire.

Enfin : l’étiquette « ultra-gauche » est agitée contre toute évidence, la dissolution brandie pour distiller une ambiance ; mais les révélations accablantes sur le président du RN et ses menaces contre des journalistes n’ont suscité ni procureur, ni indignation ministérielle.

Deux poids, deux mesures

Le plus étrange, dans ce vacarme, est ce que personne ne dit que chaque année, la France consacre 70 milliards d’euros au seul paiement des intérêts de sa dette à une poignée d’institutions financières. C’est l’équivalent d’un deuxième budget de l’Éducation nationale, prélevé sur le bien commun. Dans le même temps, il a trouver sans difficulté 36 milliards supplémentaires pour la surmilitarisation, votés en quelques semaines.

Voilà la réalité que le matraquage médiatique soigneusement masque. Quand il s’agit de servir les rentiers ou les industries de l’armement, les crédits existent, se votent vite et sans repentir ; quand il s’agit de recruter des enseignants, de rénover des lycées ou d’alléger des classes, on nous explique soudain que « les caisses sont vides ». L’argent qui manque aux lycées n’est pas une fatalité comptable : c’est un choix politique, un choix de priorités- et il a des bénéficiaires.

Face à la contestation, la méthode est rodée : contenir par la contrainte policière, désamorcer par la concertation. Convention citoyenne, cahiers de doléances, commission sur les retraites : on institutionnalise l’écoute, on enterre les conclusions. Répondre aux attentes populaires serait « trop complexe » ; offrir des cadeaux aux multinationales se fait en un claquement de doigts. Les oppositions auraient tout à gagner à construire ensemble un débouché politique : reprendre les propositions des lycéens, les chiffrer, montrer comment les financer.

Au fond, ce mouvement refuse une école soumise au marché et formant une main-d’œuvre malléable. Il exige des moyens d’émancipation, pas des méthodes de guerre civile. Traiter par la matraque un enjeu d’éducation sème les germes d’un inquiétant pré-fascisme. Nous ne l’oublierons pas.

Dominique Gerbault

Loi Omnibus : un week-end de mobilisations (L’Indep)

Le texte allégeant les conditions d’usage de certains produits phytosanitaires doit être voté d’ici la fin de l’année au Parlement européen.

Une manifestation symbolique devant le salon de l’agriculture samedi, et une cinquantaine d’actions organisées tout le week-end partout en France, de Clermont-l’Hérault à Paris et Marseille, à l’initiative de « la coalition française contre l’Omnibus pesticides », qui réunit une centaine d’organisations(1) autour du mot d’ordre « Pesticides à vie ? Non merci ! », vent debout contre le projet de règlement européen Omnibus X.

Porté par la Commission européenne, le texte, qui prévoit notamment d’autoriser des pesticides sans limite de temps, de supprimer l’obligation de réévaluation de la conformité de la majorité d’entre eux (aujourd’hui tous les dix ou quinze de Perpignan, ans), ou d’étendre la durée d’autorisation d’autres, doit être voté d’ici décembre par le Parlement. Le vote a déjà été repoussé.

« S’il était voté, ce texte renforcerait directement et très concrètement l’exposition de nos corps, des écosystèmes, de notre alimentation et de nos territoires à des substances dangereuses », alerte le collectif.

Conséquence sur la santé et l’environnement

Pour Geenpeace, « ce texte, qui s’inscrit dans une vague de dérégulations au niveau européen, serait l’un des pires reculs jamais connus en matière de réglementation. La communauté scientifique ne cesse pourtant d’alerter sur les atteintes irréversibles des pesticides à la biodiversité, ainsi que leur rôle dans l’augmentation de nombreuses pathologies, notamment certains cancers et maladies neurodégénératives ».

« C’est un compromis honteux, la parole des scientifiques est bafouée », alerte également Générationsfutures.

Plus de 500 scientifiques et médecins ont signé une lettre ouverte qui demande la suspension du processus, et une évaluation indépendante des conséquences qu’aurait le texte, tant sur la santé que sur l’environnement.

L’Indépendant, le 11 octobre 2026

(1) Confédération paysanne, Greenpeace, France nature environnement, Médecins du monde…

Quelles perspectives se dessinent sur le front de la colère lycéenne ? (L’Indep)

Suites, revendications, violences… Le mouvement soulève de nombreuses questions.

« Ça nous incite juste à continuer. » A l’image de Noah, élève en terminale au lycée Henri-IV de Paris, interrogé au micro de France-Info, de nombreux lycéens réaffirmaient leur détermination à poursuivre leur mouvement, vendredi, au lendemain des annonces du ministre de l’Éducation nationale. L’arrivée de « 3 000 enseignants remplaçants » n’a pas convaincu les élèves, ni les syndicats et reste entourée de flou.

Sollicité vendredi, le rectorat de Montpellier a fait savoir qui n’est pas en capacité, à ce stade, d’indiquer le nombre d’enseignants supplémentaires qui seront embauchés ni la quantité d’heures supplémentaires dégagées dans le cadre du pacte enseignant.

Jeudi soir, Édouard Geffray a promis également, sur X, « une refonte des instances de démocraties lycéennes ». Avec quatre engagements: davantage d’élus lycéens au Conseil supérieur de l’éducation, un tiers des sièges des élus lycéens réservés aux élèves des voies professionnel-les, l’association des régions aux conseils académiques de la vie lycéenne et des budgets dédiés pour financer les projets soutenus par les instances lycéennes.

Mais les revendications des élèves sont protéiformes et réservent parfois quelques surprises. Les premières demandes collectées sur la plateforme de consultation du gouvernement (60 277 contributions du 6 au 8 octobre), dévoilées vendredi, ciblent d’abord l’organisation du temps scolaire (70 %) et les locaux jugés inadaptés (48,3 %).

« En nette décélération »

Et les élèves portent aussi en eux un mal-être plus profond, accentué par une époque chaotique, incertaine et, à de nombreux égards, anxiogène. Difficile, donc, pour le gouvernement d’anticiper les suites de ce mouvement qu’il n’avait déjà pas vu venir. En attendant la prochaine journée test de manifestations, mardi prochain -appuyée par l’intersyndicale-, le mouvement connait, pour l’heure, une « nette décélération », souligne l’exécutif. Sa dynamique est même « très localisée » dans certains départements, du fait « soit d’une politisation locale, soit d’un vrai problème local », assure le gouvernement.

Si la mobilisation lycéenne se poursuivait vendredi dans de nombreuses villes, à Montpellier et à Alès notamment, les 141 lycées fermés, soit mois de 4 % de la totalité (un chiffre stable depuis jeudi), étaient situés essentiellement, en effet, dans le Nord, le Grand-Ouest, la Seine-Saint-Denis et la banlieue lyonnaise, d’après une carte consultée par Le Monde.

Nombre d’entre eux affichent déjà les stigmates des violences qui émaillent le mouvement. Les dégâts occasionnés en marge des manifestations ou des blocages ont coûté « a minima 30 millions d’euros », avance une source au sein de l’exécutif, citée par l’AFP et Le Figaro. Mais, surtout, de nombreux blessés sont à déplorer (lycéens, enseignants, policiers) en marge des manifestations, parasitées par des casseurs.

« Nous appelions chacun à veiller à ce qu’elles restent pacifiques et à ce qu’il n’y ait pas de recours disproportionné à la force de la part des forces de l’ordre. Le droit de réunion pacifique doit être respecté », a réagi, vendredi, une porte-parole du Haut-Commissariat de l’ONU aux droits de l’homme, Shabia Mantoo, lors d’un point de presse à Genève.

Au moins 6 877 personnes ont été placées en garde à vue depuis le début du mouvement, dont 86 % de mineurs et 24 enquêtes ouvertes par la police des polices. L’IGPN a, notamment, été saisie après une vidéo virale montrant un policier donner un coup de genou à un manifestant, jeudi, place de la Bastille, à Paris. Une adolescente de 14 ans a, elle, porté plainte après avoir été percutée par une voiture de la police, lundi à Dunkerque.

L’Indépendant, le 10 octobre 2026

L’actu de la CGT (n° du 9 octobre)

Ne laissons pas sacrifier une génération
—> Lire la tribune de Sophie Binet

Le gouvernement doit répondre aux revendications des jeunes : le 13 octobre, la CGT sera à leurs côtés !
Depuis plus de dix jours, les lycéen·nes et étudiant·es se mobilisent massivement partout en France pour défendre leur avenir. Après les plus de 500.000 manifestant·es du 6 octobre, la mobilisation du 8 octobre confirme leur haut niveau d’engagement et leur détermination à ce qu’aboutissent leurs revendications !
­—> Lire le communiqué

Lycéen·nes/étudiant·es, Petite enfance, TotalEnergies : les luttes se multiplient, le rapport de force se construit !
Ce jeudi 8 octobre a vu se poursuivre la mobilisation des lycéen·nes et étudiant·es avec une montée en puissance dans les universités, impactées à 90%, 2000 lycées concernés par la mobilisation et plus de 130 000 manifestant·es recensés à 17h dans plus de 150 manifestations et rassemblements sur l’ensemble du territoire.
—> Lire le communiqué

Le projet de budget 2027 est une attaque irresponsable contre les services publics et la Sécurité sociale
Malgré la colère qui s’est largement exprimée le 29 septembre par la mobilisation de la fonction publique et des services publics, et qui s’exprime chaque jour dans les lycées, le gouvernement s’entête à vouloir imposer sa cure d’austérité !
Le projet de budget 2027 est une attaque irresponsable contre les services publics et la Sécurité sociale
—> En savoir plus

28e régime : comprendre le projet qui veut changer les règles des entreprises
Encore en discussion au parlement européen, ce projet pourrait accentuer la mise en concurrence des législations et, avec elles, des droits des travailleur·ses.
28e régime : le projet qui veut changer les règles des entreprises
—> En savoir plus

Actualités

Le 25 novembre, contre les violences sexistes et sexuelles
Les violences sexistes et sexuelles (VSS) existent dans tous les pans de la vie des femmes, au sein du couple, dans la famille, au travail. La Journée mondiale contre les violences faites aux femmes – le 25 novembre – se tiendra en cette année 2026 dans un cadre particulier.
—> Télécharger le tract

Le secteur de la petite enfance mobilisé
À l’appel du collectif « Pas de bébés à la consigne » les professionnelles de la petite enfance se sont mobilisées ce jeudi 8 octobre pour améliorer leurs conditions de travail ; leurs salaires et les conditions d’accueil des enfants.
—> Lire la suite

Apprenti·es : comment faire grève ?
Les apprenti·es ont le droit de faire grève et de manifester, comme tou·tes les salarié·es. La CGT rappelle ici leurs droits, les règles à respecter et les précautions à prendre pour participer aux mobilisations en cours sans risque.
—> Télécharger le tract

En activité ou en retraite : uni·es pour défendre nos retraites complémentaires
Alors que le gouvernement vient d’annoncer des projets de budgets inacceptables, notamment pour les retraité·es, et que le patronat refuse les augmentations des salaires et des pensions, que la répression est violente contre les lycéen·nes, d’autres coups bas se précisent contre les pensions de retraite Agirc-Arrco qui concernent déjà 14 millions de personnes.
—> Télécharger le tract

L’État doit enfin lutter réellement contre les violences sexistes et sexuelles
—> Voir la vidéo

Communiqués de presse

Deliveroo : la justice condamne une nouvelle fois le modèle d’exploitation des plateformes !
La Cour de cassation, saisie par la CGT et la Fédération CGT-Transports, vient de porter un nouveau coup au modèle économique des plateformes numériques, fondé sur la précarité et le contournement des droits des travailleurs et des travailleuses !
—> Lire le communiqué

Sépur débouté et condamné pour procédure abusive : une victoire pour la CGT et les libertés syndicales !
C’est un véritable camouflet judiciaire pour Sépur ! Le 7 octobre 2026, la justice a prononcé la relaxe de Gérard Ré, secrétaire de la CGT et membre du Bureau confédéral. Plus encore, elle a condamné l’entreprise à verser des dommages et intérêts pour procédure abusive !
—> Lire le communiqué

CPF : le gouvernement mise sur le renoncement des salarié·es et des privé·es d’emploi à se former
Le projet de loi de finances 2027 prévoit de nouvelles économies sur le compte personnel de formation (CPF) à hauteur de 350 millions d’euros.
—> Lire le communiqué

Élections fonction publique du 3 au 10 décembre
—> En savoir plus

Les élections fonction publique auront lieu du 3 au 10 décembre 2026.
La CGT a mis en place un site pour accéder à l’ensemble des informations sur la campagne et à vos droits.
Élections fonction publique : accéder au site Je vote CGT
—> WhatsAppPartager sur WhatsApp à vos collègues

Bertrand Vidal. « Un malaise générationnel » (L’Indep)

L’analyse du sociologue à l’Université de Montpellier.

Êtes-vous surpris par l’ampleur du mouvement lycéen et par sa violence ?

Ce qui me surprend le plus, c’est moins le mouvement, son ampleur ou sa violence, que le traitement qui peut en être fait. En fait, on ne fait que prolonger le discours désapprobateur sur la jeunesse. Pendant des années, on l’a décrite comme docile et apathique : la « Gen Z », ce sont les jeunes « zombifiés » par les écrans et les médias sociaux, dont on ne tirera jamais rien. Puis aujourd’hui, quand elle se mobilise, que dit-on? A peu près la même chose: ce n’est pas elle qui parle, elle est manipulée de l’extérieur. Le discours est le même: on lui refuse toujours d’être un sujet politique. Passive avant, elle n’est aujourd’hui qu’un instrument.
C’est un discours de disqualification total : quand les jeunes subissent, c’est qu’ils sont indifférents ; quand ils protestent, c’est qu’ils sont immatures. Sur la violence, je ne l’excuse pas, mais je constate que le cadrage se concentre sur elle et laisse peu de place aux raisons de la colère : l’état des locaux, les postes non pourvus, Parcoursup. Il laisse aussi peu de place à la violence structurelle et symbolique subie par ces mineurs.

Parti de la banlieue parisienne, le mouvement s’est étendu à la majorité des lycées. Qu’est-ce que cela dit ?

Cela prouve que le malaise n’est pas simplement territorial, il est générationnel. L’étincelle est partie des lycées de banlieue parce que c’est là que la dégradation du bâti scolaire, le manque de moyens et la tension avec les institutions sont les plus intensément ressentis. Mais la poudrière est partout. Et si on aime réduire ces événements à un problème de territoire, c’est parce que cela le circonscrit, sans questionner le contrat éducatif français et sa place dans la vision politique. Certes, si les motifs immédiats varient d’un lycée à l’autre et d’un territoire à l’autre, les élèves, quelle que soit leur origine géographique et sociale, partagent aujourd’hui un sentiment commun d’absurdité : le sentiment d’être une variable d’ajustement et non une force pour demain.

Derrière ses revendications, ce mouvement ne cache-t-il pas un mal-être plus général en lien avec la situation économique et climatique ? L’absence de perspectives ?

Le bâti dégradé ou les absences de professeurs sont des déclencheurs. Derrière eux, ces lycéens ont le sentiment très net d’hériter d’un monde abîmé, climatiquement et économiquement, parles générations antérieures, qui leur demandent d’obéir en silence alors que les choix collectifs se sont faits largement sans eux. C’est pourquoi le mouvement ne cache pas ce mal-être, mais il l’incarne. L’angoisse climatique, la peur de la guerre, la précarité qui l’attend l’incertitude quant a la prochaine présidentielle: ce sont des angoisses abstraites, contre lesquelles il est futile de bloquer un lycée et d’embraser des poubelles. En revanche, un plafond qui fuit, un professeur non remplacé, un algorithme d’orientation opaque, pourquoi pas ? C’est que l’école devient l’endroit ou un mal-être diffus trouve des cibles concrètes. Ce serait donc une erreur d’opposer « revendications précises » et « malaise général » : les premières sont la forme visible du second.

Les étudiants embrayent en tentant de récupérer le mouvement. Peut-on craindre un embrasement type Mai-68 ?

Le mot « récupérer » est lui-même un symptôme de ce dont je par-lais: il suppose des lycéens passifs, un matériau que d’autres s’approprieraient, alors que ce sont des actes, des sujets politiques. Je préfère parler de relais, car les revendications sont parfois très différentes. Pour Mai-68, je ne le crois pas, et pour des raisons de fond. Mai-68 est advenu dans une société de plein-emploi, avec des syndicats capables de faire converger étudiants et ouvriers. Aujourd’hui, la précarité fragmente, les relais organisés sont faibles et les enjeux des lycéens et des étudiants ne sont pas les mêmes. Ce qu’il reste de commun, c’est le malaise profond partagé.

Recueilli par Richard Gougis (L’Indépendant, le 9 octobre 2026)