Category Archives: National
Karl Marx, Notes sur James Mill
Pendant son exil parisien (1843-1845), Karl Marx rédige les fameux Cahiers de Paris, dont sont issus les Manuscrits de 1844 et ainsi que les Notes sur James Mill. Ces notes sont les plus développées et les plus complètes de tous les cahiers parisiens. Elles sont pour la première fois traduites et publiées intégralement en français.
Elles nous font pénétrer dans le laboratoire du jeune Marx, dans sa critique de l’économie politique et son travail de lecteur et de traducteur.
Le texte a été traduit par Herbert Holl, Alain Patrick Olivier et Maïwenn Roudaut dans le cadre du séminaire MARXMILL (université de Nantes, 2019-2020).
Ce livre des éditions sociales a bénéficié du soutien de la Fondation Gabriel Péri et du Centre de Recherche en Éducation de Nantes.
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Lettre d’information du groupe CRCE.K au Sénat (n° du 23 décembre 2025)
« La loi spéciale ne doit pas servir de prétexte à une austérité par défaut »
Vote de la loi spéciale
Monsieur le Président, Madame la Ministre, Chers collègues, L’urgence ne saurait tenir lieu d’amnésie démocratique.
Si nous en sommes là aujourd’hui, c’est parce qu’un choix clair a été fait depuis 2024 : celui de gouverner contre le verdict des urnes. Celui d’imposer des projets (…)
—> Lire l’intervention de Pascal Savoldelli
Monsieur le Premier ministre, combien de crises sanitaires faudra-t-il encore subir avant un changement de cap ?
Question d’actualité au Premier ministre
Depuis des mois, le monde agricole exprime une colère profonde et légitime. C’est désormais une urgence sanitaire majeure qui frappe nos campagnes et menace directement la sécurité alimentaire du pays.
Partout sur le territoire, des agriculteurs voient leurs revenus s’effondrer tandis que (…)
—> Lire l’intervention de Cécile Cukierman
Refuser la guerre, refuser l’alignement
Débat, suivi d’un vote, portant sur la stratégie de défense nationale
Puisque d’aucuns se sont risqués à des comparaisons historiques, je rappellerai que les guerres du Péloponnèse sont aussi le berceau d’un impérialisme, la thalassocratie, par laquelle Athènes assura sa domination sur l’ensemble du monde méditerranéen.
On a aussi parlé de Jean Jaurès. Il (…)
—> Lire l’intervention de Cécile Cukierman
« Partout où l’État recule, les mafias progressent »
Débat avec vote sur la lutte contre le narcotrafic
Notre groupe a fait le choix de la responsabilité en votant la proposition de loi Narcotrafic, parce que les trafics s’étendent, que les réseaux criminels se structurent, se professionnalisent, se financiarisent, et que l’emprise mafieuse gagne de nombreux territoires – Marseille, mais aussi (…)
—> Lire l’intervention de Jérémie Bacchi
« Derrière les réseaux sociaux et l’IA générative ne se trouve qu’une poignée de milliardaires »
PPL exposition excessive et précoce aux écrans et des méfaits des réseaux sociaux
Depuis un an, onze familles françaises ont assigné TikTok en justice, l’accusant d’exposer leurs enfants à des vidéos promouvant suicide, automutilation, troubles alimentaires. Marie, Emma, Charline, Pénélope, Lilou en sont mortes. Je ne les connaissais pas, mais je leur rends hommage. C’est (…)
—> Lire l’intervention d’Alexandre Basquin
La précarité n’est pas un statut artistique
PPL sur la continuité des revenus des artistes-auteurs
Cette proposition de loi a une histoire : je rends hommage à Pierre Dharréville, ancien député communiste des Bouches-du-Rhône, qui avait construit une proposition de loi avec les artistes-auteurs.
Une nouvelle proposition de loi a été déposée en 2024 par Soumya Bourouaha, cosignée par 121 (…)
—> Lire l’intervention de Silvana Silvani
« Le bœuf aux hormones et le poulet aux antibiotiques vont pouvoir inonder l’Europe »
Proposition de résolution européenne pour empêcher la ratification de l’accord avec le Mercosur
Nous voterons bien entendu cette proposition de résolution, car la perspective de cet accord de libre-échange assombrit l’avenir des filières volaille et viande bovine, y compris en Bretagne où le cheptel diminue déjà de 3 % par an.
Mais il ne faudrait pas que cette résolution soit un alibi (…)
—> Lire l’intervention de Gérard Lahellec
Ne laissons pas la santé mentale au CAC 40
Proposition de loi visant à intégrer les centres experts en santé mentale dans le code de la santé publique
La santé mentale des jeunes se dégrade depuis plusieurs années de façon préoccupante. Le Cese l’a montré dans un récent avis. Pas moins de 75 % des troubles psychiques se développent avant vingt-cinq ans.
Un collégien ou lycéen sur deux exprime un malaise, et un lycéen sur quatre déclare (…)
—> Lire l’intervention de Céline Brulin
Les autres interventions
Les questions orales :
Culture et médias. Quelle protection pour les librairies indépendantes ?
—> Question au Gouvernement – par Ian Brossat – 23 déc. 2025
Les communiqués de presse :
Budget et fiscalité. Échec de la CMP : un gouvernement battu qui piège le Parlement pour se maintenir
—> Convocation de la CMP sur le PLF 2026 – 19 déc. 2025
Lois :
Justice et police. « Les données personnelles sont devenues le pétrole de l’industrie numérique »
—> Sécurisation des marchés publics numériques – par Alexandre Basquin – 18 déc. 2025
Budget 2026, le gouvernement doit revoir en profondeur sa copie
La commission mixte partiaire (CMP) réunie ce matin n’a pas fait long feu : après un temps de réunion exceptionnellement court elle a été déclarée non conclusive. Les parlementaires désignés de l’Assemblée et du Sénat n’ont en effet pas pu y trouver de compromis. La plupart des mesures introduites par l’Assemblée nationale sous la pression des mobilisations successives du monde du travail pour la justice sociale, ayant été balayées ou profondément modifiées par la droite sénatoriale.
Ainsi, la surtaxe sur les bénéfices des grandes entreprises ou le recalibrage de la taxe sur les holdings ont été rejetés, alors que l’impôt sur la fortune immobilière, par exemple, a été largement minoré. Ce Projet de loi de Finances a donc été radicalisé dans la défense des plus aisés et des grandes entreprises, réduisant drastiquement certaines dépenses de l’État.
Aucune réelle mesure de justice fiscale n’a été adoptée. Avec le soutien de l’extrême droite, l’Assemblée nationale avait déjà rejeté la taxation du patrimoine des milliardaires (taxe Zucman) et les mesures visant à remettre en cause une partie des 211 milliards d’aides publiques dont bénéficient les entreprises chaque année sans condition ni contrepartie.
De nombreuses mesures dangereuses doivent être supprimées comme par exemple :
- Le non remplacement d’un fonctionnaire sur deux dans la Fonction publique d’État et la suppression de 4000 postes d’enseignant·es
- Le gel du salaire des fonctionnaires alors qu’ils et elles ont déjà perdu 25% de pouvoir d’achat depuis 10 ans
- L’allongement à trois jours, au lieu d’un actuellement, du délai de carence pour l’indemnisation des arrêts maladie dans la fonction publique de l’État
- La baisse du budget de la culture, de l’enseignement supérieur et de la recherche, des collectivités locales et des associations
- La diminution des budgets de la transition écologique
- Le gel des APL, des bourses étudiantes, du RSA et la suppression de la prime de
- Noël 2026
Par ailleurs, la CGT alerte sur la mesure antidémocratique prise à l’encontre la 3ème Chambre constitutionnelle, le Conseil économique social et environnemental (CESE), avec la suppression de 78 % de ses crédits de fonctionnement, déjà réduits de 30 % l’an dernier, dont les prérogatives d’évaluation des politiques publiques dérangent les moins démocrates des parlementaires, en particulier ceux du Rassemblement national !
Les groupes du CESE ont d’ailleurs communiqué une déclaration quasi unanime (hors groupe de l’agriculture préoccupé par d’autres enjeux) aux élus, dénonçant les attaques contre une institution complémentaire du Parlement, qui donne la parole à la société civile organisée et fait vivre la démocratie dans ce qu’elle a de pluriel. La déclaration se conclue en ces termes « les groupes rappellent que dans un contexte de tensions et d’invectives, le CESE est une institution démocratique incontournable et de fabrique de consensus exigeant dont notre société a cruellement besoin ». Puissent-ils être entendus lors du futur débat parlementaire, qui devrait s’ouvrir en janvier si une loi spéciale est déposée d’ici là par le Gouvernement comme il l’a annoncé.
La CGT appelle le gouvernement à modifier le budget en profondeur pour supprimer les nombreuses mesures d’austérité, augmenter les moyens des services publics, des associations et des collectivités et le salaire des fonctionnaires. Alors que les inégalités explosent, il y a urgence à mettre enfin à l’ordre du jour la justice fiscale !
Alors que le patronat veut imposer l’austérité salariale lors des NAO, la CGT appelle ses syndicats à multiplier les mobilisations pour gagner des augmentations et empêcher que 2026 ne devienne une année noire pour les salaires !
L’édito du TC par Nicole Gaspon. Quelle année 2026 ?
Ces périodes de fêtes, pause salutaire de retrouvailles familiales et d’agapes, devraient générer joie de vivre et optimisme. C’est loin d’être le cas.
Cette année 2025 a connu une rare instabilité politique et une,succession de mauvais coups de la part d’un gouvernement qui ne dévie pas de sa ligne libérale. En ce mois de décembre, pour beaucoup de Françaises et de Français, le pouvoir d’achat est en berne et le budget cadeaux et gastronomie souvent réduit à la baisse. C’est dans l’incertitude et surtout l’inquiétude que les Françaises et les Français envisagent l’année qui va s’ouvrir. Difficile d’oublier l’austérité, les coupes budgétaires, les services publics amoindris, les menaces sur la protection sociale, sur les retraites.
Comment également faire l’impasse sur ce que subissent aujourd’hui les éleveurs ? Chez ceux-ci, c’est l’amertume et la douleur qui dominent face à l’abattage systématique, au refus du gouvernement d’entendre leurs propositions. Dans ces conditions très difficiles, ils restent cependant mobilisés.
Et ce n’est pas de l’Assemblée nationale que viendra l’embellie. Le blocage perdure, ce qui n’est pas étonnant, depuis les dernières élections législatives et l’obstination du président de la République à ignorer le verdict des urnes. Quant au Premier ministre en sursis, il tente de donner le change mais sur le fond refuse de revenir sur la politique de l’offre. Le budget de l’État en préparation ne prendra sûrement pas en compte les besoins et aspirations populaires. Et voilà qu’aujourd’hui des voix s’élèvent pour réclamer le 49.3 ! On croît rêver.
Première échéance électorale de 2026, les élections municipales devraient être l’occasion de s’exprimer sur les choix désastreux de la macronie avec l’aval de la droite et l’extrême droite. Souhaitons que l’électorat se saisisse de cette occasion, dans le rassemblement le plus large.
L’édito du webzine. Les revendications des agriculteurs ne peuvent plus attendre
Le gestion gouvernementale de la dermatose nodulaire contagieuse (DNC) est catastrophique pour les éleveurs. Le gouvernement doit agir maintenant !
L’abattage systématique du troupeau lorsqu’un cas est avéré poussent les agriculteurs à bout. On dénombrait, d’après le ministère de l’intérieur, 93 actions dans toute la France ce vendredi 19 décembre 2025. 4 000 agriculteurs et 900 engins agricoles mobilisés. Mais le Premier ministre reste sourd aux revendications !
L’autre revendication du monde agricole, la suppression de l’accord UE-Mercosur, reste capital. L’annonce de son report ne convainc pas. Cet accord passerait par dessus bord toutes les normes environnementales et sanitaires que l’Europe a mis en place sous la pression des associations de consommateurs.
La succession de rendez-vous avec le Premier ministre n’a pas apporté de réponse à la crise de la DNC. « On se retrouve dans une situation de blocage », regrette Stéphane Galais, porte-parole de la Confédération paysanne, « l’accessibilité de la vaccination est limitée aux enjeux de l’exportation, on n’arrive pas à avancer là dessus », dénonce-t-il. Si le paysan concède « quelques ouvertures » de Sébastien Lecornu, il pointe une « défiance, une rupture de confiance lié au contexte social, économique et politique ». Le syndicat continue de réclamer « un élargissement de la vaccination et la possibilité d’avoir recours à l’abattage ciblée », pousse Nina Lejeune, l’un de ses secrétaires nationales.
La Conf’ à refusé de demander la fin des blocages dans le pays. La Coordination rurale, quant à elle, parle de « bienveillance » pendant les fêtes laissant la main à ses sections départementales.
FNSEA et JA en perte de vitesse
Arnaud Rousseau, représentant de l’industrie agro-alimentaire et président du premier syndicat agricole, la FNSEA, s’est clairement positionner du côté de la stratégie gouvernementale. Il a appelé à une « trêve ». Il s’est adressé à ses membres avec un « courrier » contenant « l’ensemble des intentions » du Premier ministre. Un nouveau rendez-vous est prévu autour du 8 janvier pour un travail sur « sa vision » et pour obtenir des « réponses d’ici au Salon de l’agriculture » sur la « crise viticole », la « production » (donc l’accès aux pesticides et à l’eau), mais aussi les engrais.
Les Jeunes agriculteurs (JA), alliés de la FNSEA, ont rejoint l’appel à la trêve. « À la rentrée on va se revoir (…) parce que le compte n’y est pas », a toutefois averti leur président Pierrick Horel.
L’enjeu sera de voir si cet appel tient sur le terrain puisque l’alliance FNSEA-JA, ayant perdu du terrain aux dernières élections syndicales agricoles, n’est pas à la barre des principaux blocages. CR et Conf’ ont amplifié leurs blocages ces derniers jours, rejoints localement par des JA et parfois des adhérents de la FNSEA.
Dominique Gerbault
Leon Battista Alberti, figure oubliée de la Renaissance, inventeur de l’athéisme
Dans son ouvrage « L’Œil ailé, la naissance de l’athéisme »(*) (éditions Pont 9), le philosophe Jean-Michel Galano explore la figure oubliée de Leon Battista Alberti. Au cœur de la Première Renaissance italienne, ce précurseur est l’auteur du Momus, une satire corrosive qui démonte les « puissants » et met à nu la mécanique de la sacralisation. Entretien.
Qui est Léon Battista Alberti ?
Jean-Michel Galano : C’est un bâtard, le fils illégitime et non reconnu d’une grande famille florentine exilée à Gênes. Non reconnu, donc spolié de son héritage et obligé de ne compter que sur lui-même pour se faire reconnaître dans la société et pour, comme on le dit, se faire un nom. À telle enseigne d’ailleurs qu’il s’est donné un nouveau prénom, mettant « Leon » devant son prénom officiel « Battista ». Il s’est donné aussi ses propres armoiries. Au plan professionnel, sa grande singularité est d’avoir commencé comme juriste, « abbreviatore » c’est-à-dire rédacteur à la Curie romaine, et à ce titre spectateur privilégié, mais spectateur impuissant, d’une papauté en crise et même en décomposition. Et alors que ses goûts et son tempérament le portaient initialement vers la littérature (il avait organisé, le tout premier, un concours de poésie en « volgare », c’est-à-dire en italien populaire), il bifurque vers les sciences appliquées, notamment vers l’ingénierie, la cartographie et surtout l’architecture. Ce genre d’évolution menant de la littérature et de la fréquentation des milieux politiques à la pratique des arts appliqués est rarissime.
Il est vraiment l’homme de la Première Renaissance : cette période de crise et de rupture, qui est aussi celle de Jérôme Bosch et du Moyen Âge finissant, n’a pas la sérénité, la mesure et l’ampleur esthétique qui s’épanouiront lors de la Seconde Renaissance, avec les réalisations notamment dans les arts plastiques de Raphaël, Léonard de Vinci et tant d’autres. La Première Renaissance est un moment critique, celui où le fait de la dislocation d’un monde ancien s’impose aux yeux de tout témoin lucide, alors que les valeurs émergentes caractéristiques d’un monde nouveau peinent à s’affirmer.
Pourquoi avoir écrit sur lui aujourd’hui ?
Jean-Michel Galano : Notamment parce que nous sommes à beaucoup d’égards dans une situation comparable. On sent bien que notre civilisation est en crise, et même en péril. Sous le vocable de « nouveau monde », un « Jupiter autoproclamé » a cherché à nous vendre les recettes les plus éculées du libéralisme économique. Comme le disait Gramsci, les « monstres » ont surgi parmi nous, et les pires régressions sont non seulement possibles, mais déjà dans les journaux. Il était bon de montrer à certains que l’histoire bégaie.
Pour quelqu’un qui ne l’a jamais lu : qu’est-ce que le Momus (le texte que vous mettez au centre) raconte, et pourquoi vous le jugez si explosif ?
Dans la mythologie grecque, Momus est un dieu très mineur, qui correspond tout à fait au « grincheux » des contes pour enfants : c’est celui qui n’est jamais content, qui trouve tout le temps à redire, et qui par exemple suggère que Zeus aurait pu mieux faire, par exemple en dotant le corps humain d’une fenêtre permettant de voir ce que chacun a dans le cœur. Un bouffon parfois drôle et parfois exaspérant. Alberti fait de ce personnage tout autre chose : un ferment désintégrateur, une puissance non plus de négation mais de négativité, qui démolit impitoyablement les figures d’une harmonie factice, et notamment le paternalisme et le pharisaïsme des dieux, qu’il appelle significativement « superi », c’est-à-dire « les puissants », en rappelant et en retournant contre eux la violence prédatrice dont leur pouvoir est issu.
Votre sous-titre parle de « naissance de l’athéisme » : de quel athéisme parle-t-on exactement, et comment le repérez-vous au XVe siècle sans plaquer nos catégories d’aujourd’hui ?
Jean-Michel Galano : L’athéisme d’Alberti est de l’ordre du fait, et se manifeste d’abord comme une sorte d’inaptitude à imaginer quelque forme de transcendance que ce soit. C’est ce qui m’a frappé à ma première lecture du Momus. Les dieux et les hommes vivent dans la même temporalité, dans le même espace, partagent les mêmes passions. Il y a des dieux stupides. Il y a des dieux séniles. La seule différence entre les deux « races » est que les « superi » ont infligé aux hommes, à l’origine tout aussi divins qu’eux, la mortalité et les tourments qui vont avec. Ils vivent du produit du travail des hommes, qu’ils s’approprient par le biais de la sacralisation, et de leurs offrandes. Ils ne vivent qu’avec notre permission.
Alberti ne fait en aucune façon une théorie de l’athéisme. L’athéisme est chez lui instinctif. On est dans un matérialisme intégral. Évidemment, le problème de tout matérialisme est de rendre raison de l’immatériel : signifiés, rapports, catégories, temps, nécessité : Alberti n’esquive pas cette difficulté. Il y répond en faisant fonctionner les catégories de la cosmologie et surtout de la logique stoïciennes : le destin, figure chez lui de la nécessité, et les différents aspects de la théorie stoïcienne du signe.
Qu’est-ce que « L’œil ailé », qui donne son titre à votre livre ?
Jean-Michel Galano : Comme je l’ai dit, Alberti s’est donné à lui-même son patronyme et ses armoiries, lesquelles exhibent les valeurs dont il se réclame : curiosité, lucidité, vitesse, regard du technicien qui saisit à la fois l’ensemble et le détail. Valeurs et normes qui rompent avec celles en honneur dans le christianisme médiéval de modestie, de soumission et de prudence.
Dans votre lecture, Alberti invite à se détourner des « illusions religieuses et mythologiques » : qu’est-ce qu’il reproche au religieux, et qu’est-ce qu’il met à la place ?
Jean-Michel Galano : Au-delà des critiques strictement politiques qu’il fait de la papauté, et qui nourrissent sa féroce satire, Alberti produit une critique véhémente de la consécration et de la sacralisation – termes exactement synonymes. Il interprète la démarche qui consiste à rendre grâce aux dieux comme une intrusion violente des « superi » dans la vie des hommes. Les grands comme les petits plaisirs de la vie sont gâchés par la mauvaise conscience et projetés « au ciel ». De surcroît, la vie est trop courte pour faire davantage que commencer à la vivre.
Mais Alberti ne s’en tient pas à cette dénonciation. Il propose une double issue à cette situation aliénante.
– D’abord, cesser d’accorder notre créance à des dieux qui, à supposer même qu’ils existent, ne la méritent pas. Pas de confiance, donc pas de croyance ! La croyance doit se dépouiller de toute affectivité, et n’être considérée que comme un crédit ou encore une créance, accordée conditionnellement et révisable.
– Ensuite, il convient de travailler à mieux connaître les conditions matérielles de l’existence humaine, de façon à allonger la durée de la vie et d’en améliorer la qualité, à défaut de vaincre la mort. D’où l’importance conférée au cadre matériel de la vie des hommes, sur lequel il est possible d’agir : architecture, urbanisme, hygiène publique. D’où également l’importance de développer une connaissance objective de la vie et de la nature permettant de relier les passions, si dévastatrices quand on les subit, à une physiologie des humeurs, s’affranchissant ainsi des discours moralisateurs. Avec à la clé une recommandation aux « princes » : assurer la paix et laisser chercheurs et techniciens travailler à améliorer la vie humaine.
Au-delà, Alberti cherche à remplacer la dévotion par le rire, « rire décent », prétend-il : rire souvent féroce, mais qui relève aussi de l’ironie la plus subtile, comme en témoignent de nombreuses séquences antithétiques de la Bible, des Évangiles et de la Divine Comédie de Dante. Witz enfin, qui convertit, c’était bien leur tour, les stériles illusions religieuses en fécondes et suggestives images poétiques.
Qu’est-ce que votre Alberti dit de nos débats contemporains sur la sécularisation, la technique et l’émancipation ?
Jean-Michel Galano : Beaucoup de choses en fait, et le mécanisme d’aliénation par le biais de la sacralisation est à l’œuvre sous nos yeux perpétuellement et en temps réel : « figures », personnages « charismatiques », fantasmes d’harmonie sociale, paternalisme, acceptation des bouffons et des parasites, mais intolérance réelle à l’égard du sujet différent. Quand Witold Gombrowicz dénonce dans Ferdydurke ce qu’il appelle la « cuculisation », c’est-à-dire l’infantilisation organisée par le pouvoir en place non seulement des enfants et des jeunes, mais de toute la population de façon à imposer un ordre éternitaire et à couler tout le monde au même moule, il me semble qu’il retrouve l’inspiration d’Alberti dans le Momus. Mais je pense aussi que vous avez raison de faire le lien entre sécularisation, technique et émancipation ; Alberti a donné l’exemple d’une véritable culture technique, lui qui a inventé l’anémomètre et très probablement la camera obscura tout en s’occupant de poésie, de réflexions sur l’éducation et de cartographie. Or la notion de culture technologique est encore de nos jours l’objet de dénigrements et de refus. L’humanisme est encore trop souvent réduit aux « humanités ». Et il me semble illusoire d’imaginer une laïcité sans processus effectif de laïcisation, c’est-à-dire d’acquisition par chacun et chacune d’une autonomie de jugement et d’action, ce qui passe par l’appropriation effective du plus grand nombre possible de savoir-faire et de savoir-être. Alberti, lui-même excellent cavalier et très habile de ses mains, était le contemporain des premiers théoriciens de l’éducation physique et de l’initiation aux travaux manuels. Toutes choses dont nos institutions actuelles se désintéressent de plus en plus, ce qui porte en germe un recul de la citoyenneté. Oui, nous avons encore à tirer profit d’analyses produites déjà au XVe siècle, et ce n’est pas pour nous un titre de gloire.
Propos recueillis par Maxime Cochard (revuecommune.fr)
(*) Jean-Michel Galano, « L’Œil ailé, la naissance de l’athéisme », éditions Pont 9, 2026, 25,90 €.








