John R. MacArthur. « Trump veut détourner l’attention du dossier Epstein » (La Marseillaise)

John R. Mac Arthur est le président et directeur de Harper’s Magazine.

La Marseillaise : En tant qu’Américain, quel regard portez-vous sur cette guerre déclenchée par Trump et Netanyahu au Moyen-Orient ?

John R. Mac Arthur : C’est une agression qui n’a aucune différence sur le principe de ce qu’a fait Poutine en Ukraine, Bush en Irak ou Clinton au Kosovo. Tout cela a commencé avec cette maudite idée de la guerre préventive où on invente un prétexte pour justifier une agression. Le prétexte que les Iraniens étaient sur le point de nous attaquer, de lancer un missile nucléaire, c’est exactement ce que Bush disait sur Saddam Hussein. C’était un mensonge. Mais dans ce cas-là, ce n’est pas, à mon avis, une coïncidence que quatre jours avant l’attaque, la radio nationale publique NPR a sorti son scoop sur la suppression d’un document des dossiers Epstein dans lequel une femme accusait Trump de l’avoir violé oralement alors qu’elle avait 13 ans. Ce n’est pas du tout complotiste de le dire. Trump est l’homme le plus irréfléchi que je connaisse mais il a un instinct de survie animal. Il voit bien qu’il est en chute dans les sondages. Les républicains se montrent perdants lors des élections de mi-mandat en novembre. Il a détourné la conversation et on ne parle plus d’Epstein, pour l’instant. C’est très similaire à la situation politique de Netanyahu. Tout le monde disait en Israël et partout ailleurs qu’il devait continuer la guerre à Gaza pour éviter que son procès n’aboutisse par son emprisonnement. C’est la prison ou la guerre. Alors bien sûr, il a choisi la guerre. Pour Trump, c’est la catastrophe politique ou la guerre. Et pour l’instant, il a choisi la guerre. Mais c’est un échec et déjà une humiliation. Ils ont imaginé que les Iraniens allaient céder tout de suite, un peu comme Poutine pensait que les Ukrainiens allaient céder rapidement. Ce n’est pas le cas. L’Iran est un pays très sophistiqué. Ce n’est pas une ancienne colonie inventée par les Britanniques ou les Français.

La Marseillaise : Certaines voix au sein du parti républicain estiment que cette guerre est celle d’Israël et pas des États-Unis.

John R. Mac Arthur : Ce n’est peut-être pas la guerre des États-Unis mais c’est la guerre de Trump. Je ne sais pas qui a commencé mais ça arrange Trump pour détourner l’attention du dossier Epstein. Netanyahu en profite aussi politiquement parce qu’il voudrait avancer l’élection d’octobre à mai pour exploiter le soutien presque unanime des Israéliens pour la guerre. Tous les deux sont des animaux. Mais Netanyahu est dix fois plus malin que Trump et il a une ambition. C’est évident qu’il profite de l’attaque sur l’Iran pour cibler le Liban et tenter d’en annexer une partie, c’est ce qu’il fait déjà en Cisjordanie.

La Marseillaise : Les Américains sont contre cette guerre ?

John R. Mac Arthur : Oui, majoritairement. Et je pense que le soutien à cette guerre va baisser encore plus parce que les gens voient que c’est un échec. La preuve étant que les Iraniens ont nommé le fils d’Ali Khamenei comme successeur.

La Marseillaise : Le candidat démocrate est arrivé en tête au premier tour d’une élection visant à remplacer Marjorie Taylor-Greene en Géorgie. C’est le début d’une fronde ?

John R. Mac Arthur : Dans une circonscription majoritairement républicaine, ça serait extraordinaire si le démocrate était à égalité avec le Républicain, même s’il est perdant. Marjorie Taylor-Greene était très populaire et le vote pour le démocrate, c’est un peu une protestation contre Trump. D’autant qu’elle avait elle-même rompu avec Trump [autour de l’affaire Epstein, Ndlr.]. L’opposition à Trump qui compte désormais est celle qui vient de la droite et plus spécifiquement des MAGA [Make America Great Again. Rendre sa grandeur à l’Amérique, le slogan de Trump et ses partisans Ndlr.]. Les démocrates sont très faibles, ils ne jouent pas leur rôle de parti d’opposition. Ils l’ont démontré avec le projet de résolution visant à limiter les pouvoirs de Trump dans cette guerre contre l’Iran. Car Trump a violé la Constitution en faisant la guerre sans l’appui du Congrès, lui seul a le droit de déclarer la guerre. Quatre démocrates ont voté contre ce texte. C’était la marge qu’il fallait pour que la résolution soit perdante. S’ils avaient voté pour, la résolution aurait été promulguée par 216 voix pour et 215 contre.

La Marseillaise : Les Démocrates soutiennent cette guerre ?

John R. Mac Arthur : Une petite majorité des démocrates soutiennent la guerre et ne veulent pas confronter Trump sur le sujet parce qu’ils ont toujours très peur du lobby israélien. On peut appeler ça l’aile clintonienne du parti qui est toujours très forte. Alors que Bill Clinton lui-même est mouillé dans l’affaire Epstein. Il y a aussi toujours cette rancune anti-iranienne qui date de 1979 et la prise en otage des diplomates américains. Je connais beaucoup de démocrates « libéraux » qui sont pro-guerre mais n’en parlent pas à haute voix. Seuls deux démocrates se distinguent : le maire de New York, Zohran Mamdani, qui a tout de suite dénoncé cette guerre, comme il l’a fait avec le Venezuela. Mais aussi le sénateur de Virginie Tim Kaine. Il y a une fissure dans le Parti démocrate qui ne fonctionne plus comme parti d’opposition. Alors, mon espoir repose sur les Républicains de droite, malheureusement. Au moins la moitié des MAGA est furieuse contre Trump, elle se sent totalement trahie. Il avait promis qu’il ne déclencherait plus jamais une guerre inutile avec l’intention de faire un changement de régime.

La Marseillaise : À l’approche des midterms, Trump chercherait à modifier le calendrier électoral. Dans quel but ?

John R. Mac Arthur : Jusque-là, j’ai toujours dit que non, Trump, n’est pas un fasciste. Il est trop désordonné, trop désorganisé. Ce n’est pas Hitler, ce n’est pas Mussolini. Il n’y a pas de parti fasciste aux États-Unis. Mais ça ne veut pas dire qu’il ne pourrait pas tout simplement déclarer un état d’urgence où il faudrait envoyer des soldats pour surveiller les urnes en novembre afin d’empêcher la fraude et garantir des élections honnêtes. Ce serait une tactique d’intimidation. Je crains des fusillades.

La Marseillaise : C’est la succession de Trump qui se joue à travers ce conflit ? Entre Vance et Rubio ?

John R. Mac Arthur : Cette rivalité c’est l’autre enjeu politique très important. Pour l’instant, le vice-président J.D. Vance se tait parce qu’il ne veut pas être associé à cette guerre. Le secrétaire d’État Marco Rubio, est, au contraire complètement mouillé là-dedans, se présentant comme un genre de général. Son but ultime, c’est de renverser le régime cubain. Il pense que c’est comme ça qu’il pourra se présenter comme le candidat MAGA du deep state (de l’État profond).

Entretien réalisé par Laureen Piddiu (La Marseillaise, le 12 mars 2024)

L’édito du TC par René Granmont. Le vote démocratique et la guerre…

Treize jours après l’attaque des États-Unis et d’Israël sur l’Iran et les répliques de Téhéran sur les bases américaines au Moyen-Orient, les Français subissent déjà les conséquences économiques de la guerre. Dans les stations-service, les notes se font de plus en plus salées et une question brûle les lèvres : de combien mon plein d’essence va-t-il bondir ?

Les missiles tirés de part et d’autre dans la région touchent les bases militaires, les civils, mais aussi les infrastructures énergétiques et, par extension, l’économie mondiale, le principal enjeu étant la flambée des cours du pétrole et du gaz. Les peuples du monde commencent à en payer le prix fort, avec la spéculation sur les prix des carburants qui va tout renchérir, puisque nos économies sont basées sur le pétrole, depuis les carburants, les engrais ou les plastiques. Cependant les grands groupes pétroliers remplissent leurs caisses pendant qu’on tue à Beyrouth, à Téhéran ou à Tel-Aviv. Économiquement, le président états-unien n’a pas beaucoup à perdre dans ce conflit : Washington est excédentaire en gaz naturel et en pétrole. Il a en revanche beaucoup à y gagner.

Comme au Venezuela, la Maison-Blanche ne refuserait pas de mettre la main sur les stocks de Téhéran, d’autant que 80 % de l’or noir iranien est exporté vers le rival chinois. C’est donc pour orchestrer le marché à coups de missiles que le milliardaire partisan de la « paix par la force », aidé de son criminel partenaire de Tel-Aviv, bombarde allègrement le peuple iranien…

Certes le vote de dimanche ne mettra malheureusement pas fin à la guerre provoquée par des rapaces à la recherche de profits. Mais voter pour des listes ayant des exigences fortes de justice sociale et climatique et mettant en débat des propositions très concrètes pour protéger les habitantes et habitants et améliorer leur cadre de vie aura des conséquences importantes pour la vie quotidienne de chacune et chacun d’entre nous.

Les villes comme les petits villages sont des espaces démocratiques où peuvent se pratiquer des solidarités en actes et s’inventer de nouveaux communs à rebours des injonctions individualistes et des impératifs austéritaires portés par les libéraux de droite et d’extrême droite. Logement, éducation, santé, transports, petite enfance… Les communes sont en première ligne pour faire face au désengagement de l’État dans les territoires, pour faire face au démantèlement des services publics, pour faire face à la désindustrialisation et à la fragmentation toujours plus grande de notre société, pour faire face à l’extrême droite.

Dimanche, c’est à l’aune de ces analyses que nous choisirons le bulletin que nous glisserons dans l’urne.

Le billet d’Yvon Huet. À la santé de tous les sportifs

« Jeux paralympiques d’hiver 2026 : « Pas de représentant » du gouvernement français à la cérémonie d’ouverture pour protester contre la présence russe et biélorusse » nous apprend le Midi Libre…

La France ne proteste évidemment pas contre d’autres délégations dont on sait que la gouvernance pratique le génocide et le nettoyage ethnique… Normal. La gouvernance française est scotchée à la stratégie états-unienne en partageant le boulot avec l’Allemagne particulièrement… avec une pratique de double langage qui chante très faux la Marseillaise, c’est le moins qu’on puisse dire…

Je l’ai déjà écrit dans Vie Nouvelle avec mon ami disparu José Fort. L’envahissement de l’Ukraine a été une faute lourde de la gouvernance Poutine. Elle a permis à l’OTAN de se faire une nouvelle jeunesse avec des conséquences terribles qui nous mettent au bord d’une guerre mondiale… sans compte tant de morts pour si peu de chaque côté des frontières.

Ce n’est pas une raison pour enfoncer le clou en mettant le sport en otage des conflits géopolitiques qui ravagent le monde. Les handicapés russes et biélorusses sont des être humains comme les autres. Ils méritent le respect et doivent pouvoir, comme les autres sportifs, participer aux compétitions internationales. La France a un gouvernement de la honte et si on peut être fier d’être français aujourd’hui, on ne peut pas l’être d’un président de la République qui est en train d’enfoncer notre pays dans la dépendance et, dans le même temps, de porter le coup de grâce à ce qui reste de démocratie dans un pays qui a signé hier la déclaration universelle des droits de l’homme du 10 décembre 1948 avec 58 autres États. Un conseil, lisez-la et constatez ce qui a reculé depuis ce jour, en France et ailleurs…

En attendant, soyons solidaires de TOUTES et TOUS les sportifs du monde entier, handicapés ou non, qui ne méritent pas les récupérations et les manipulations des financiers et des nationalismes hystériques qui défigurent notre planète.

Yvon Huet

Joueurs de football aveugles. Photo prise à l’exposition parisienne lors des jeux olympiques paralympiques de Paris en 2024©Yvon Huet

L’édito du Travailleur Catalan par Nicole Gaspon. Double peine

Une nouvelle guerre a démarré au Moyen-Orient. Trump et Netanyahou ont lancé une offensive de grande envergure contre la République islamique d’Iran. Certes, personne ne versera de larmes sur la mort d’Ali Khamenei, tué dès le premier jour. Le « guide suprême » était comptable, entre autres, de la mort de près de 40 000 manifestants en janvier dernier. Il était à la tête d’un gouvernement théocratique, sanguinaire et dictatorial, qui opprimait son peuple, au premier chef les femmes.

Mais rien n’assure que cette guerre débouchera sur l’instauration d’un régime démocratique. Peut-on imaginer qu’un déluge de bombes, avec son lot de victimes et de destructions, puisse apporter des réponses à l’immense besoin de liberté du peuple d’Iran ? En cette veille de la Journée internationale des droits des femmes, on a une pensée particulière pour les Iraniennes qui, dans le mouvement Femme, Vie, Liberté, ont pris tous les risques pour revendiquer la fin des discriminations qu’elles subissent. Qu’adviendra-t-il de ces aspirations dans un contexte de guerre, de chaos, au moment où les civils sont tués, fuient, sont déplacés, alors que demeurent les structures du régime, comme les gardiens de la Révolution ? Par une cruelle ironie du sort, c’est une centaine de fillettes qui ont été tuées lors des premières frappes contre l’Iran ! Les fauteurs de guerre, Trump et Netanyahou, ne s’embarrassent pas de considérations humanitaires. On le voit dans leurs propres pays, où ils assument sans complexe leur politique d’extrême droite : génocide des Palestiniennes et des Palestiniens pour Netanyahou ; chasse aux immigrés, aux féministes, aux LGBT… pour Trump. Cette guerre, lancée en dehors de toute concertation, en violation du droit international, venant après l’agression contre le Venezuela, est un pas de plus vers une organisation mondiale où prime la loi du plus fort. Un pas de plus vers un embrasement de la région, dont on ne peut aujourd’hui mesurer tous les dégâts.

Les peuples n’ont rien à y gagner, les femmes encore moins, car pour elles avec la guerre, c’est la double peine.

Ofer Cassif. « Cette guerre n’est pas dans l’intérêt des peuples »

Ofer Cassif, député communiste israélien s’oppose avec fermeté à la guerre déclenchée par Israël et les États-Unis en Iran.

La Marseillaise : Comment vivez-vous cette nouvelle guerre ?

Ofer Cassif : Je viens tout juste de rentrer de l’abri et je vais peut-être devoir y retourner… Qui sait ? Sur un plan personnel, je suis coincé entre les missiles iraniens et la persécution de l’establishment israélien. Parce qu’évidemment, je me suis opposé à cette attaque sur l’Iran, ce qui nous a valu à mes camarades et moi d’être accusés par le gouvernement israélien et une partie de l’opposition de soutenir le régime iranien, auquel nous nous sommes toujours opposés. C’est un régime assassin. Les Américains et les Israéliens ont attaqué l’Iran pour leurs propres intérêts politiques et économiques, rien d’autre. Nous sommes contre cette intervention impérialiste.

La Marseillaise : Pourquoi déclencher cette guerre maintenant ?

Ofer Cassif : Les intentions de Trump et Netanyahu n’ont jamais été de parvenir à un quelconque accord. Il y a quelques jours, dans un message vidéo, Trump a exposé les deux objectifs de cette attaque massive : la destruction des capacités nucléaires et balistiques de l’Iran et le changement de régime. Le premier objectif, n’est que mensonges. Car en juin 2025, à la fin de la première offensive sur l’Iran, Netanyahu a dit « nous avons éliminé le projet nucléaire iranien ». Soit il a menti à l’époque, soit il ment maintenant. Je crois que les deux sont vrais. Chaque personne rationnelle sait qu’il n’y a pas de moyen militaire d’arrêter le projet nucléaire iranien mais des moyens diplomatiques et politiques. N’oublions pas que ceux qui se sont retirés de l’accord sur le nucléaire iranien, c’était les États-Unis sous le premier mandat de Trump, à la demande de Netanyahu ! C’est ce qui nous a menés à la situation actuelle. Cette guerre n’est pas dans l’intérêt des peuples de la région.

La Marseillaise : Selon les derniers sondages, l’opinion publique israélienne et l’opposition autoproclamée à Netanyahu soutiennent ces frappes.

Ofer Cassif : Notre position est actuellement minoritaire dans le pays, même si de plus en plus de gens ouvrent les yeux et se rendent compte que le gouvernement ne se soucie pas du bien-être des Israéliens, ni des autres peuples. Nous nous sommes opposés avec dégoût au terrible massacre commis par le Hamas le 7 octobre. Mais nous avons aussi dit que l’unique façon de prévenir de tels carnages des deux côtés est d’arrêter l’occupation et de parvenir à un accord de paix avec les Palestiniens. C’est au cœur de tout ce qui se passe dans le Moyen-Orient, y compris vis-à-vis de l’Iran. Encore une fois, nous nous opposons à ce régime répressif, dirigé par des assassins. J’aimerais qu’il disparaisse, mais cela ne peut pas se faire par des moyens militaires, c’est aux Iraniens de s’en débarrasser.

La Marseillaise : Benjamin Netanyahu poursuit ces campagnes militaires dans le but d’éviter des élections ?

Ofer Cassif : Non, je pense que c’est le contraire : il veut continuer cette guerre afin de gagner l’élection, c’est la seule chose qui le préoccupe. Il se demande comment l’emporter et se fout de savoir que des gens mourront. Netanyahu et ses acolytes, son gang fasciste, savent qu’ils sont minoritaires : si le scrutin avait lieu aujourd’hui, ils seraient battus. Pour eux, l’attaque sur l’Iran est une réussite jusqu’à présent. C’est pourquoi ils veulent convoquer l’élection au plus tôt -probablement en juin- et profiter de ce « succès » pour mener campagne.

La Marseillaise : Il craint aussi le procès qui l’attend ?

Ofer Cassif : Netanyahu est accusé de corruption, de fraude et d’abus de confiance. Sous son maquillage et sa voix de baryton, nous avons affaire à un lâche. Il sait qu’une fois qu’il perdra sa position en tant que Premier ministre, il se retrouvera derrière des barreaux. Il en est terrifié. Ajoutons à cela qu’il est entouré de fanatiques messianiques, au sein du Likoud et d’autres partis qui constituent la coalition gouvernementale. Il y a une convergence entre les intérêts personnels de Netanyahu pour éviter la prison et les rêves des messianiques qui l’entourent. Ces derniers croient que le messie est juste au coin de la rue et qu’Israël doit s’emparer de Gaza, voire même du Liban et de la Syrie. Pour eux, il s’agit d’une guerre divine. Mais Netanyahu n’est pas un fanatique messianique, c’est un psychopathe mégalomane qui ne se soucie que de lui-même.

La Marseillaise : Prévoit-il une guerre à long terme ?

Ofer Cassif : Il veut une guerre sans fin. C’est la seule chose qui le maintient au pouvoir. Il n’a rien d’autre à « vendre » à la population, si ce n’est la peur et la haine.

La Marseillaise : Pendant ce temps, les frappes se poursuivent sur Gaza et l’annexion de la Cisjordanie s’accélère…

Ofer Cassif : Toutes ces choses sont connectées : l’attaque sur l’Iran, le nettoyage ethnique en Cisjordanie, le génocide à Gaza et le fascisme à l’intérieur de l’Israël avec la persécution des citoyens palestiniens, des juifs de gauche et démocrates. Cela fait partie du « plan décisif » présenté par Bezalel Smotrich en 2017. Derrière l’écran de fumée de l’attaque en Iran, le nettoyage ethnique en Cisjordanie s’accélère au quotidien. Les milices judéos-nazis des colons, sous l’égide des forces d’occupation, avec le soutien et le financement du gouvernement attaquent les Palestiniens, les activistes israéliens et internationaux. Ceux qui veulent soutenir Israël doivent comprendre que l’ennemi des Israéliens est le gouvernement israélien. Avec Trump, ils constituent le principal danger pour les Israéliens, pour la région et même pour le monde !

Entretien réalisé par Laureen Piddiu (La Marseillaise, le 4 mars 2026)

Bertrand Badie. « L’objectif n’est pas de démocratiser l’Iran mais de détruire un régime » (La Marseillaise)

Bertrand Badie est professeur émérite à Science Po et spécialistes des relations internationales.

La Marseillaise : La mort de l’ayatollah Khamenei marque un tournant ?

Bertrand Badie : Cet homme était au pouvoir depuis 1989, il incarnait la ligne dure, conservatrice et ultra-religieuse de la République islamique. Il détenait l’essentiel du pouvoir et le processus décisionnel en matière militaire, diplomatique, d’ordre intérieur. Le président de la République ne pouvait être élu sans son aval. C’est plus une rupture qu’un tournant. Le modèle est incontestablement cassé mais personne ne sait encore de manière sérieuse ce qui va en sortir.

La Marseillaise : Ce n’est pas pour autant la fin du régime ?

Bertrand Badie : C’est absolument impossible de dire ça. Si l’homme était la clé de voûte de l’édifice, le régime se caractérise par un socle extrêmement important bâti au fil des décennies, composé des pasdarans, des bassidjis, de la police et de l’armée. Ce nombre très important de personnes dispose de réseaux et se sont appropriés les biens économiques du pays. Un régime ne prend pas fin tant qu’un autre ne vient pas le remplacer et on est très loin de la mise en place d’une alternance.

La Marseillaise : Reza Pahlavi incarne-t-il l’opposition ?

Bertrand Badie : Il y a une opération médiatique autour de la personnalité du fils de l’ancien chah renforcée par le fait que nous avons affaire à un régime ultra-autoritaire et répressif qui n’a pas d’opposition organisée. Dès lors, le nom de Reza Pahlavi est le seul qui puisse apparaître spontanément comme contre-marque au régime islamique. Une façon de crier son hostilité au régime, c’est de se référer à la seule force visible ou incarnée qui lui fasse opposition. Le régime Pahlavi était comparable à l’actuel : épaisseur répressive, corruption et personnalisation du pouvoir. Il ne faut pas exagérer l’idée de désertification des oppositions dans la mesure où dans les prisons iraniennes figurent des personnalités non négligeables mais réduites au silence.

La Marseillaise : Les « négociations » entre Washington et Téhéran n’étaient qu’un leurre ?

Bertrand Badie : Il apparaît, pour le moment, que ces négociations n’étaient qu’un prétexte permettant de dissimuler ou d’ouvrir un temps de préparation de l’action militaire. On parle beaucoup de « régime change ». Je parlerais de « régime destruction », l’objectif n’est pas de démocratiser l’Iran ou de rendre le pouvoir au peuple mais de détruire un régime et on ne voit pas de plan visant à aller au-delà. En cela, la distinction est forte par rapport à ce qu’était la politique de George W. Bush en Irak en 2003 où il voulait véritablement mettre en place un régime « démocratique » affidé aux États-Unis. Là, on s’arrête à la destruction, derrière laquelle on retrouve non plus la ligne américaine mais israélienne qui est de considérer que la meilleure façon d’assurer sa sécurité et son hégémonie régionale, c’est de détruire toutes les résistances qu’il y a autour. Cela s’est fait à Gaza, en Syrie, en Irak, partiellement au Yémen et c’est en cours en Cisjordanie ainsi qu’au Sud-Liban. Le Moyen-Orient se transforme peu à peu en un champ de ruines qui soulève autant de questions et d’incertitudes qu’il ne répond aux attentes des populations. Si, véritablement, on assiste à un démantèlement de tous les systèmes politiques environnants, on risque à terme d’avoir affaire à une jungle où chaque individu se repliera sur sa petite communauté d’appartenance. Cela créera une situation évoquant davantage la Libye actuelle qu’un système véritablement reconstruit. Trump va faire valoir qu’il a marqué un point en neutralisant celui qu’il appelle « le pire des dictateurs que le monde n’ait jamais connu ». Il va être très vite pris à son propre piège car ses électeurs ne souhaitaient pas de troupes sur le sol et on a appris que trois soldats américains ont été tués.

La Marseillaise : Une guerre régionale est en cours ?

Bertrand Badie : C’est difficile de dire autre chose. Il y a des indicateurs qui ne trompent pas : le fait que l’espace aérien de la Turquie jusqu’à la mer d’Oman soit fermé de même que le détroit d’Ormuz comme le canal de Suez. Tout cela ressemble à une zone de guerre avec le risque réel pour les populations couvrant cette superficie du Moyen-Orient d’être exposées à n’importe quel moment à des frappes. On est très clairement dans une logique de guerre.

La Marseillaise : Face à cela, que penser des réactions européennes ?

Bertrand Badie : La pauvreté de la réaction européenne, qui encore une fois ne parvient pas à se situer et se faire le défenseur du droit international, dont elle prétend être le dépositaire, aux rares exceptions que constituent la Norvège et l’Espagne. Tout ça exprime une sorte d’embarras qui devient structurel dès que les pays européens ont à se situer par rapport à des conflits internationaux.

Entretien réalisé par Laureen Piddiu (La Marseillaise, le 2 mars 2026)

L’édito du webzine. Trump, l’autoritarisme et ses relais en Europe

Donald Trump vient de contourner une décision de la Cour suprême invalidant une partie de ses hausses de taxes douanières en augmentant les droits de douane de 10 % à 15 %. C’est un coup de force, une dérive autoritariste et un mépris pour l’État de droit.

Les associations d’industriels et de commerçants estiment les pertes à 110 milliards d’euros et réclament des compensations. Les ménages populaires subissent une hausse des prix à la consommation, tandis que la baisse d’impôts promise n’a profité qu’aux plus riches.

En accusant la Chine d’influencer la Cour suprême, Trump se vautre dans l’absurdité puisque la majorité des juges sont conservateurs donc proches de son camp. L’objectif est simple : il veut détourner l’attention en désignant un ennemi extérieur.

Trump mise sur la puissance économique des États-Unis pour imposer ses diktats aux « partenaires » et maintenir l’hégémonie américaine. Cela génère une incertitude mondiale, fragilisant les équilibres géopolitiques et économiques. Cette stratégie promeut des modèles autoritaires et libertariens.

En France aussi

L’ambassadeur américain, en France Charles Kushner, a violé les usages diplomatiques en commentant publiquement la mort du néofasciste Quentin Deranque à Lyon, accusant la gauche de menacer la sécurité publique. Il a été jusqu’à ignorer une convocation du Quai d’Orsay, affichant un mépris pour les autorités françaises.

Ni la droite (LR) ni l’extrême droite (RN) n’ont réagi à cette ingérence. Certains, comme Laurent Wauquiez (LR), ont instrumentalisé la mort de Deranque en affichant son portrait sur l’hôtel de région, tandis que d’autres reprennent des slogans pétainistes (« Travail, Famille, Patrie »).

Ces actes révèlent une normalisation des références d’extrême droite et une tentative de rapprochement électoral avec le RN.

Il s’agit d’une danse macabre autour du drame de Lyon, où la mort d’un jeune néofasciste est récupérée politiquement pour servir des intérêts partisans. Cette instrumentalisation marque un tournant : la droite et l’extrême droite s’alignent sur des rhétoriques autoritaires et antidémocratiques, tandis que les garde-fous républicains s’affaiblissent.

On assiste à une convergence dangereuse entre le trumpisme, l’autoritarisme et les forces politiques européennes qui, par leur silence ou leur complicité, sapent les fondements démocratiques. La mort de Quentin Deranque devient le prétexte d’une offensive idéologique, où la droite et l’extrême droite réhabilitent des références fascistes et normalisent l’ingérence étrangère.

Dominique Gerbault