Les menaces sur le site ferroviaire de Cerbère et ses 37 emplois se précisent, les syndicats ne lâchent pas l’affaire (L’Indep)

Les syndicats français et espagnols se sont réunis ce jeudi 15 octobre à Cerbère pour réclamer le maintien du site de fret ferroviaire frontalier. L’actuel gestionnaire du chantier envisage de licencier ses 37 salariés locaux dans le cadre d’un plan social qui vient d’être signé, mais que la direction du travail doit encore valider.

La menace se précise. Selon les délégués syndicaux de DB Cargo Iberia Axle Change, ce mardi 13 octobre 2026, les négociations autour du plan social que l’entreprise a lancé sur son site ferroviaire de Cerbère ont abouti à une signature. Il appartient désormais à la direction du travail de valider ou non le projet. Celui-ci prévoit le licenciement des 37 salariés qui procèdent au changement d’essieux des trains de marchandises transitant entre la France et l’Espagne. Une opération rendue obligatoire par la différence d’espacement des rails entre les réseaux des deux pays.

C’est dans ce contexte que le Conseil syndical transfrontalier (Csir) Pyrénées-Méditerranée, qui regroupe huit syndicats français et espagnols, a organisé ce jeudi 15 octobre à Cerbère un rassemblement de soutien suivi d’une réunion destinée à présenter les enjeux du dossier. Alors qu’en parallèle, cinq entreprises auraient répondu à l’appel à manifestation d’intérêt que la SNCF a lancé pour tenter de trouver un repreneur à l’espace industriel. Nul ne peut cependant dire pour l’instant si ces sociétés iront jusqu’au bout, ni en quoi consiste exactement leur projet.

« Bien que DB Cargo Iberia, à qui appartient le site de Transfesa, soit une entreprise de droit privé, on considère qu’elle assure un service public », souligne le responsable transports du Csir, Pierre Place, de la CGT. « Si la fermeture du site était actée, ce serait inacceptable. L’Espagne a annoncé au mois d’août à la Commission européenne qu’elle garderait 70 % de son réseau à l’écartement ibérique. La seule solution, c’est de passer par les équipements de Transfesa. Par ailleurs, le système de levage peut également servir à faire de la maintenance. »

À l’instar de Pierre Place, Jean-François Virama et Pierre Grousset, de l’Unsa, craignent l’impact de la fermeture du site ferroviaire sur l’autoroute A9/AP7 et le village de Cerbère. « Il y a déjà 14 000 camions par jour qui passent au Perthus. Au-delà de l’aspect humain, si le fret s’arrête sur cette ligne, l’autoroute va être saturée, alertent-ils. Et derrière les emplois supprimés, il y a des familles. La fermeture de Transfesa impacterait l’école, la vie sociale et les commerces de Cerbère. »

De leur côté, les délégués syndicaux de DB Cargo Iberia Axle Change, Antoine Calero (FO), et Sébastien Auzou (CFTC), font grise mine. « Ici, c’est un cimetière de wagons, déplorent-ils. Le site devrait fermer entre le 31 octobre et le 31 décembre. Tout le monde va être licencié. Le trafic a d’ores et déjà été détourné sur Hendaye. Nous sommes en train de dépolluer le site. »

Concernant l’appel à manifestation d’intérêt, les syndicalistes soulignent que « même si une société était retenue, elle ne serait pas obligée de reprendre le personnel ».

Arnaud Andreu (L’Indépendant, le 16 octobre 2026)

Peter Mertens. « Porter une grille d’analyse marxiste qui n’est plus enseignée » (La Marseillaise)

Peter Mertens est le secrétaire général du Parti du travail de Belgique (PTB). Il est l’auteur de l’ouvrage « Les derniers jours de l’ancien monde, espoirs et contre-pouvoirs à l’ère trumpienne »(*) qui sort ce vendredi.

La Marseillaise : Quelles sont les raisons qui vous ont poussé à écrire ce livre ?

Peter Mertens : Il y a tellement de choses qui changent dans le monde, on est dans une ère très violente avec l’extrême droite qui monte ainsi que la répression. Pour beaucoup de gens, il est difficile de voir le fil rouge dans tous les événements. Je voulais avoir un outil à donner, pour comprendre quelles sont les forces économiques et les intérêts derrière. Porter une grille d’analyse critique marxiste qui n’est plus enseignée ni à l’école ni dans les syndicats. La question n’est pas de savoir si Donald Trump est fou ou non mais de voir ce qui se passe réellement avec l’empire américain et pourquoi il se trouve au début du déclin. Comprendre le monde, c’est le premier pas pour le changer.

La Marseillaise : Qu’est-ce que vous définissez par « l’ère trumpienne » ?

Peter Mertens : L’ère trumpienne, c’est surtout un accélérateur du nationalisme économique, de la guerre commerciale, la guerre des tarifs, des guerres impérialistes et dans la destruction du droit international. On a déjà vu que sous Obama, il y avait le « pivot vers l’Asie », en définissant la Chine comme l’ennemi principal. Dans mon précédent livre Mutinerie, j’avais écrit que c’était la fin d’un pan du néolibéralisme et qu’on entrait dans une nouvelle ère qui n’avait pas encore de nom.

La Marseillaise : C’est ce qui est théorisé dans le Projet 2025 ?

Peter Mertens : Derrière Trump, il y a tous genres de cercles de réflexion, de puissances économiques, théoriques, parmi lesquels la Heritage Foundation. Cette organisation d’extrême droite estimait qu’elle n’avait pas pu opérer autant de changements qu’espérés durant le premier mandat de Donald Trump. Ils en ont tiré des leçons et écrit Mandate for Leadership (ou Mandat pour le leadership) un document de 900 pages, aussi connu sous le nom de Projet 2025, pour le second mandat. Leur objectif premier est d’assainir l’État, d’écarter les démocrates, les syndicalistes, les gens critiques de toutes fonctions de l’État et de la justice. Deuxièmement, c’est de donner de plus en plus de pouvoir au président seul. Troisièmement, c’est d’entamer une bataille économique et politique vis-à-vis des contre-pouvoirs dont les syndicats et en particulier ceux de l’enseignement. Enfin, la quatrième partie est de renforcer la militarisation de la police. Tout ce qui se passe en ce moment était déjà préparé scientifiquement : le déploiement de l’ICE, la militarisation des blue cities, les villes qui sont contrôlées par le Parti démocrate [dont la couleur officielle est le bleu, Ndlr.]. C’est un manuel de l’extrême droite dont le but est la concentration de tout le pouvoir aux mains du président et l’écartement de tout contre-pouvoir. Je crois que les macronistes du monde sont un peu jaloux sur ce plan.

La Marseillaise : Ce que vous pointez en tant que guerre culturelle comme alternative à la lutte des classes ?

Peter Mertens : Il y a une volonté qui est écrite dans le Projet 2025 de Heritage Foundation, de nommer tout ce qu’on n’aime pas comme une infiltration marxiste dans l’État, comme antifasciste. En juillet dernier, le secrétaire d’État américain Marco Rubio a rassemblé 77 pays sous le drapeau de la lutte contre le terrorisme d’extrême gauche, en présence de pays européens dont la Belgique et le gouvernement de Benjamin Netanyahu. Ils préparent l’interdiction des forces de gauche, des syndicats et leur criminalisation sous le nom de terrorisme d’extrême gauche ou d’antisémitisme. On l’avait vu déjà contre Corbyn en Angleterre, Die Linke à Berlin et contre nous. Ils utilisent tous ces grands mots pour instaurer un genre d’autoritarisme et des lois d’exception en Europe. Un des mécanismes, c’est de criminaliser la résistance des écoliers, des lycéens, de la CGT, des manifestations, etc. Si on prend un petit peu de recul, ce qui se passe à Bruxelles, à Paris ou à Dublin, cette volonté de criminaliser la contestation sociale parce qu’on n’a plus la volonté de négocier, ça vient immédiatement du manuel de la Heritage Foundation. Ce n’est pas encore le fascisme mais un processus de fascisation qui est en cours.

La Marseillaise : Cette criminalisation vise les jeunes qui manifestent en Belgique et en France ?

Peter Mertens : Dans les années à venir, il y aura des mobilisations partout. On le voit déjà maintenant, une grève générale se prépare en Italie, il y a un grand mouvement de contestation, en Irlande et même aux Pays-Bas et en Allemagne où les syndicats étaient un peu endormis. Et ce, parce qu’il y aura de la casse sociale partout. Au début de mon livre, je parle du ministre belge de la Défense Theo Francken qui dit clairement vouloir aller vers un modèle américain où il y a beaucoup plus d’argent qui est injecté dans le militaire et moins dans la sécurité sociale. C’est la même chose en France avec un budget qui prévoit l’austérité pour tous les ministères sauf pour celui des Armées. Le livre commence avec l’école allemande de Domschule où l’eau s’infiltre dans les salles de classe, c’est ce qui se passe ici en Belgique ainsi qu’en France. On ne part pas d’une situation neutre : après trois décennies de néolibéralisme, de sous-investissement dans l’enseignement et les soins de santé, les services publics se sont détériorés. Ce choc-là a déjà lieu en Europe. Je suis super content que la jeunesse en France soit dans la rue. Les exigences, les revendications, que ces lycéens portent, ce sont celles de toute la jeunesse de l’Europe. Les jeunes allemands les écoutent et s’en inspirent. Il y aura de la révolte contre la casse sociale, des questions autour de l’enseignement, des retraites, des soins de santé, que l’on doit lier à l’antimilitarisme. On n’est plus dans la même logique néolibérale. On est en train d’aller vers une logique de militarisation de l’État, de pensée par bloc, de guerre commerciale. Lier la lutte contre la militarisation et contre l’austérité, c’est un enjeu majeur dans les années à venir. C’est à cela que sert ce livre.

La Marseillaise : Vous citez une étude menée aux Pays-Bas qui révèle que les trois quarts des jeunes interrogés sont hermétiques à la propagande belliciste. Ils rejettent cette vision de la société qu’on veut leur imposer ?

Peter Mertens : Les États Européens vont dépenser 8 000 milliards d’euros dans le militaire. On a déjà investi trois fois plus en Europe que la Russie. On dispose déjà de quatre fois plus de navires de combat que les Russes, de trois fois plus d’artillerie, deux fois plus de chars, d’avions de combat, etc. Mais on nous dit que non, ça ne suffit pas, il faut huit fois plus ! Il faut la casse sociale pour payer tout ça. On est en train de construire pas seulement une armée de défense européenne mais aussi une armée impérialiste. Il y a beaucoup de gens qui sentent ça et disent « notre futur ce n’est pas de crever dans un pays que je ne connais pas pour les intérêts de dirigeants, qu’ils aillent combattre eux-mêmes ». Trois fois déjà il y a eu des grèves écolières en Allemagne et en Belgique, ce qui impressionnant parce que la culture de lutte des classes n’est pas grande comme en France. Ces jeunes sont de plus en plus conscients que dans une guerre, ce n’est pas les enfants des riches qui crèvent, mais ceux de la classe ouvrière. Au niveau de la gauche, des communistes, notre tâche c’est porter de l’espoir, pas de manière naïve mais en montrant le fait que les gens ne se laissent pas faire, qu’ils se mobilisent et s’organisent.

Entretien réalisé par Laureen Piddiu (La Marseillaise, le 16 octobre 2026)

(*) Aux Éditions Agone, 22 euros

« Naza », témoignage choc sur les crimes commis à Gaza (L’Indep)

Vingt-quatre témoignages de soldats et membres du renseignement israélien, le visage et la voix masqués par intelligence artificielle, interrogés de nuit sur un toit de Tel Aviv. C’est le parti pris du film Naza, projeté depuis lundi et jusqua ce mardi dans plusieurs salles françaises.

Ce documentaire choc de Yuval Abraham et Rachel Szor, récompensé du Prix spécial du jury à la Mostra de Venise, jette une lumière crue sur les méthodes de Tsahal et la guerre meurtrière qu’elle mène dans la bande de Gaza, depuis le 8 octobre 2023.

D’édifiantes révélations

Notamment sur l’usage du système Lavender, qui laisse l’IA déterminer les cibles de l’État hébreu, en analysant les conversations, avec une marge d’erreur de 15 %, rappelle franceinfo. Ou encore le choix de bombarder les membres du Hamas quand ils dorment près de leur téléphone, chez eux, et sont plus facilement géolocalisables. Quitte à provoquer de nombreux nazas (dommages collatéraux), en commençant par leurs enfants et leur femme.

Un soldat assure que des frappes pouvaient être autorisées même quand 300 a 500 personnes innocentes pouvaient être tuées au passage. Autre révélation accablante, Israël utilise la doctrine du « Where’s Daddy ? » (où est papa ?). « Avec ce système d’écoutes, rapporte un militaire, j’espionnais une fillette de 12 ans qui demandait à sa mère quand allait rentrer papa. » A son retour, la famille a été décimée.

Ce documentaire, militant et à charge, et donc pas exempt de critiques, n’en reste pas moins éclairant et dévastateur pour le pouvoir israélien.

Les réalisateurs du film ont été accusés de « trahison » et menacés, depuis, d’être déchus de leur nationalité israélienne. Le film, visible encore aujourd’hui dans plusieurs villes d’Occitanie (Perpignan, Narbonne, Lattes, Nimes…), sera diffusé ensuite gratuitement, fin novembre, sur le site du journal britannique The Guardian.

L’Indépendant, le 13 octobre 2026

Crise mondiale du pouvoir d’achat, l’alerte du FMI (L’Indep)

Les hausses des prix de l’énergie et des produits alimentaires devraient devenir plus fréquentes.

Les flambées des prix des produits alimentaires et de l’énergie devraient devenir plus fréquentes et menacent la stabilité économique, alerte le Fonds monétaire international (FMI), dans un rapport publié mardi, appuyé sur l’examen de trois décennies de stratégies déployées par les gouvernements pour atténuer l’inflation.

Les fortes hausses des prix des produits de première nécessité, pourtant historiquement rares à l’échelle mondiale, sont devenues une source récurrente de tensions économiques et sociales depuis cinq ans, notamment en raison de l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022 et de la guerre au Moyen-Orient depuis fin février.

En l’espace de trois ans, entre 2021 et 2024, 23 millions de personnes supplémentaires sont passées ainsi sous le seul d’extrême pauvreté, précise le FMI qui pointe une « détérioration durable » du pouvoir d’achat des ménages au niveau mondial.

Les pays en développement sont confrontés, eux, a une crise grave, compte tenu de l’effet combiné de la hausse des prix du pétrole, des niveaux d’endettement élevés, de l’augmentation des coûts d’emprunt et de l’impact attendu du phénomène climatique El Niño, qui pourrait être d’une ampleur exceptionnelle cette année.

La double peine pour les consommateurs

« Cela survient à un moment où la croissance globale dans les pays à faible revenu est à son plus bas niveau historique, elle a considérablement ralenti », souligne Shantayanan Devarajan, professeur à l’Université de Georgetown aux États-Unis. Cet ancien économiste de la Banque mondiale exhorte les gouvernements à instaurer sans tarder des réformes visant à stimuler la croissance et à limiter les dommages causés par la guerre au Moyen-Orient. « Comme on dit, il faut réparer son toit quand le soleil brille », explique-t-il, « quand la crise éclate, il est presque trop tard pour déployer ces mesures et l’opposition sera très forte. » Or de nouveaux nuages s’amoncellent à l’horizon. La guerre en Iran devrait porter l’inflation mondiale à 4,7 % cette année, selon les calculs du FMI, contre 4,1 % en 2025. « Nous constatons que les prix des produits de première nécessité, par rapport à ceux des autres biens, continuent d’augmenter (…) et restent durablement élevés, indique le Fonds monétaire international. Les consommateurs subissent ainsi non seulement une flambée temporaire des prix de l’alimentation et de l’énergie, mais aussi une détérioration durable de l’accessibilité financière des produits de première nécessité par rapport aux autres biens. »

Les crises du coût de la vie vont donc se multiplier, en accentuant la pauvreté, prévient le FMI.

L’Indépendant, le 7 octobre 2026

Reem Hazan. « Le 7 Octobre trouve son origine dans la Nakba » (La Marseillaise)

« Si nos forces venaient à subir des pertes, ce sont le Hamas et la population de Gaza qui en paieraient le prix fort, dans des proportions considérables », a annoncé le ministre de la Défense israélien, ce mardi, à la veille des commémorations. Il y a trois ans jour pour jour, le Hamas lançait une attaque sur Israël, tuant 1 221 personnes, en majorité des civils. Le mouvement islamiste palestinien a également enlevé 251 personnes. En représailles, le gouvernement d’extrême droite israélien a lancé une offensive dévastatrice et génocidaire sur la bande de Gaza, qui a fait plus de 74 200 morts.
Entretien avec Reem Hazan membre du bureau politique et responsable internationale du Parti communiste israélien.

La Marseillaise : Quel impact ont eu les attaques du 7 Octobre sur la société israélienne ?

Reem Hazan : La société israélienne a beaucoup changé depuis le 7 Octobre, les forces fascistes ont gagné énormément de pouvoir à cause de ce gouvernement et ses alliés. Malheureusement, cela a fortement aggravé le racisme et la répression envers les Palestiniens, pas seulement dans les territoires occupés mais également au sein même d’Israël. Ce qui a commencé début 2023 sous la forme d’un coup d’État judiciaire que Netanyahu et son gouvernement avaient planifié a réussi à marginaliser davantage les forces de gauche et à restreindre ce qui reste de la démocratie en Israël. Ces nombreux changements au sein de la société israélienne ont des répercussions, principalement sur le nettoyage ethnique en Cisjordanie et le génocide continu à Gaza. Les gens ici sont amenés à croire que la solution à deux États n’est pas bonne pour Israël et que l’existence d’un État palestinien est une menace. À trois semaines des élections, il est d’autant plus important et crucial de se débarrasser de Netanyahu et sa coalition.

La Marseillaise : Pour le remplacer par qui ? Ses opposants autoproclamés, ceux qui caracolent en tête des sondages, ne sont pas des progressistes…

Reem Hazan : Ceux qui se présentent comme des alternatives à Netanyahu ne sont pas progressistes, même pas du centre, mais bien de droite. Ils ne constituent qu’un camp anti-Bibi [surnom de Benjamin Netanyahu en Israël, Ndlr.]. Ils ne s’opposent pas à la politique de ce gouvernement, n’apportent aucune alternative pour les citoyens israéliens, ni à la solution politique entre Israël et ce qui devrait être l’État palestinien. Nous en sommes parfaitement conscients. Mais d’un autre côté, nous savons qu’un changement de gouvernement pourrait légèrement améliorer la vie des Palestiniens dans les territoires occupés. C’est pourquoi nous travaillons au démantèlement du pouvoir de Netanyahu car cela pourrait nous offrir, au sein d’Israël, en tant que Palestiniens et forces démocratiques progressistes, juives et arabes, de meilleures conditions pour agir. Il n’y aura pas de révolution mais nous partons du principe qu’un gouvernement différent créera des conditions différentes dans lesquelles nous pourrons poursuivre nos luttes, et cela influencera également l’opinion publique pour qu’elle ne bascule pas vers l’extrême droite.

La Marseillaise : Parvenez-vous à mener campagne dans ces conditions ?

Reem Hazan : Il y a des tentatives visant à éliminer et à disqualifier la Liste arabe unie et la Liste unifiée, Ofer Cassif (député Hadash) et Sami Abu Chehadeh (leader de Balad), qui ont finalement contraint ce dernier à se retirer il y a quelques jours. Nous nous servons de cela pour inciter les gens à aller voter pour la Liste unifiée [coalition composée de Balad (parti nationaliste arabe), Hadash (communiste judéo-arabe) et Ta’al (arabe laïc), Nldr.] afin d’avoir un poids bien plus important au sein du prochain Parlement. C’est notre objectif premier : se rendre aux urnes en masse et obtenir un taux de participation très élevé lors des élections. C’est un atout crucial que de disposer d’un groupe parlementaire plus important au sein du Parlement, les Palestiniens et Juifs de gauche, en sont tout à fait conscients. Si on se mobilise pour aller voter, cela pourrait nous permettre d’empêcher d’autres petits partis de droite de l’emporter, ce qui signifierait que Netanyahu n’aura pas suffisamment de soutien pour rester Premier ministre.

La Marseillaise : De nombreux médias ont révélé que Benjamin Netanyahu était au courant qu’une attaque se préparait. Devrait-il être jugé pour cela ?

Reem Hazan : Ces révélations ont fait beaucoup de bruit en Israël et dans le monde. Je pense que Netanyahu devrait être jugé pour beaucoup de choses et principalement pour les crimes de guerre qu’il a commis et permis. S’il en avait connaissance auparavant et qu’il n’a pas agi en conséquence, cela fera partie de son jugement global. Mais c’est aussi une nouvelle occasion de rappeler que même s’il était au courant, ce n’est pas la raison du 7 Octobre, qui trouve son origine dans la Nakba, l’occupation et la répression qui se poursuivent. Il s’agissait donc d’un épisode parmi tant d’autres erreurs et de crimes que les gouvernements israéliens ont commis contre le peuple palestinien. Benjamin Netanyahu devrait être jugé pour beaucoup de choses, pour avoir plongé la population israélienne dans la pauvreté, pour avoir fait vivre les citoyens d’Israël dans la peur et l’incitation à la haine. Les enfants en Israël ont tant perdu, sans parler des crimes de guerre contre le peuple palestinien, contre les Iraniens, les Libanais. À mes yeux, quelqu’un devrait être jugé pour tout cela et en assumer la responsabilité.

Entretien réalisé par Laureen Piddiu (La Marseillaise, le 7 octobre 2026)

Christophe Ventura. « Lula doit convaincre les abstentionnistes » (La Marseillaise)

C’est un coup de tonnerre au Brésil : le président sortant Lula da Silva est devancé de deux points par Flavio Bolsonaro (45% contre 47%) à l’issue de ce premier tour de l’élection présidentielle. Avec 56 millions de voix, il a fait mieux que son père, l’ex-président d’extrême droite Jair Bolsonaro, qui en avait engrangé 49 millions quand il avait été élu en 2018 et 51 millions quand il avait perdu face à Lula en 2022. S’il est élu au second tour, il bénéficiera d’un Parlement penchant fortement à droite. Pour le champion de la gauche, âgé de 80 ans et en quête d’un quatrième mandat non consécutif, l’enjeu est désormais de convaincre les 21% d’abstentionnistes et les électeurs qui ont voté blanc.
Christophe Ventura, directeur de recherche à l’IRIS, responsable du programme Amérique latine/Caraïbe, analyse les résultats au lendemain du premier tour de l’élection présidentielle brésilienne.

La Marseillaise : Flavio Bolsonaro est en tête de deux points à l’issue de ce premier tour et il bénéficie de la réserve de voix des autres candidats de droite. Comment analysez-vous ce résultat qui n’était pas celui annoncé par les sondages ?

Christophe Ventura : C’est une demi-surprise. On sait bien que la polarisation est très forte au Brésil et que le bolsonarisme est puissant et qu’il était plutôt poussé par les sondages ces derniers temps. Sur le premier tour, on a des résultats, en ce qui concerne la présidentielle, qui sont un peu l’inverse de ce que disaient les médias. Les sondages montraient qu’il y aurait 2-3 points d’écart à l’avantage de Lula et c’est Bolsonaro qui sort en tête avec ces points d’avance. Ce qui n’est pas une surprise, en revanche, ce sont les résultats au niveau du congrès brésilien et du Sénat en particulier, ainsi qu’au niveau des 27 États fédérés du Brésil. De ce point de vue là, la poussée des droites annoncée a été confirmée, puisque 15 États sur 27 sont aux mains du bolsonarisme désormais. Pour Lula, le résultat est mauvais, il a baissé en vote partout par rapport au score qu’il avait fait en 2022 contre Jair Bolsonaro. Plus que ce que les sondages indiquaient, y compris dans ses fiefs électoraux comme le Nordeste, où, en général, il caracole en tête. Il a gagné là-bas, mais moins que d’habitude.

Ce second tour s’annonce très compliqué. Les reports de voix sont plus favorables à Bolsonaro qu’à Lula qui n’a plus beaucoup de réserve de voix. Bolsonaro peut s’attendre à un ralliement plus important des droites dont les voix se sont éparpillées sur les autres candidats. Pour Lula, le trou de souris, si j’ose dire, pour pouvoir faire une remontada, c’est la mobilisation totale de la gauche et de tous les gens qui sont avec lui dans la coalition. Mais c’est aussi, peut-être, d’essayer de convaincre des 33,4 millions d’abstentionnistes. Est-ce que dans ce stock d’abstentionnistes, certains vont retourner voter au second tour pour éviter que l’extrême droite ne l’emporte ? C’est peut-être la seule clé pour Lula désormais.

La Marseillaise : Comment expliquez-vous le résultat de Lula ? Son bilan est-il mauvais ?

Christophe Ventura : Si on s’intéresse aux questions économiques et sociales, le bilan de Lula est plutôt bon pour un président sortant qui a gouverné avec un congrès à majorité conservatrice, il faut toujours le rappeler. Il avait des marges de manœuvre assez restreintes. Pourtant, il y a eu des avancées du point de vue de la croissance, l’emploi, la hausse des salaires, etc. Ce mauvais résultat s’explique par une combinaison de choses. La première est le fait qu’encore une fois, Lula a gouverné dans un pays où le bolsonarisme est une force très puissante qui représente à peu près la moitié de la population brésilienne. Celle-ci est unie à la fois par un rejet de Lula, du Parti des Travailleurs (PT), une haine de la gauche au Brésil après les années 2010. Les gens qui sont derrière Jair Bolsonaro considèrent que son emprisonnement est une injustice. C’est un peu comme avec Trump. La base sociale du bolsonarisme fait fi des évolutions économiques, sociales ou de la réalité de la justice brésilienne et reste derrière son champion. Ce qui semble avoir dominé la campagne, c’est moins le bilan du gouvernement que les diatribes, les polarisations, les insultes. Les questions liées à l’insécurité, aux cartels mais aussi à la corruption ont été au centre du débat. Ajoutons à cela la guerre culturelle : la droite et Bolsonaro tapent sur Lula en disant qu’il est le protecteur à la fois des minorités, des LGBT et du wokisme. Il y a un vote religieux très fort au Brésil. Et aujourd’hui, les évangélistes qui représentent un tiers de l’électorat votent massivement pour Bolsonaro au nom de la défense des valeurs chrétiennes, de la famille traditionnelle et, pour eux, Lula, c’est le camp des dégénérés. Je pense également qu’il paye ses 80 ans. Il y a certainement des jeunes primos électeurs, une génération qui arrive avec l’envie de changement, indépendamment de savoir s’ils sont d’accord ou pas avec lui.

La Marseillaise : Au-delà du coup d’État, Jair Bolsonaro, le père, a été condamné pour « tentative d’abolition violente de l’État de droit démocratique ». C’est le risque que fait peser un retour de l’extrême droite au pouvoir ?

Christophe Ventura : Oui, bien sûr, ce qui se joue, ce sont les pulsions autoritaristes du bolsonarisme et de l’extrême droite en général. Ce n’est pas la dictature mais la restriction des droits individuels et collectifs, gagnés justement par les combats, les luttes sociales, et qui assume aussi de discipliner le corps social s’il y a des contestations. C’est, comme l’avait fait en son temps Bolsonaro père, l’arrêt du financement par l’État de politiques et de programmes qui visent à défendre les droits des minorités et des femmes. C’est un pouvoir réactionnaire. Quand vous avez une force politique, dont le premier dirigeant a conspiré pour ne pas accepter les résultats d’une élection, assassiner le président Lula et un juge, vous savez à quoi vous avez à faire.

La Marseillaise : Donald Trump, qui espère rallier tout le continent, a-t-il pesé sur cette élection ?

Christophe Ventura : C’est l’objet de mon article du mois dans Le Monde diplomatique. Les ingérences américaines au Brésil, ce n’est pas nouveau, ça existe depuis très longtemps. Mais Trump, depuis son retour au pouvoir, n’a eu de cesse de s’immiscer dans la vie politique brésilienne. D’abord avec les droits de douane qu’il impose au Brésil constamment et dont la seule justification, c’est le fait que son copain Bolsonaro est en prison. Ce qu’il estime être une injustice. Ces politiques de taxe douanière sont demandées par les fils de Bolsonaro, Flavio et son frère Eduardo, qui vit aux États-Unis. Ce dernier a écopé de quatre ans de prison parce que justement, il a demandé et obtenu de Trump qu’il applique des droits de douane contre le Brésil.

Je suis très inquiet car je pense que pour ce second tour, on risque d’avoir encore des mots, des tweets, des posts sur Truth Social [le réseau social du président américain, Ndlr.] de Donald Trump en permanence, pour que son candidat Flavio Bolsonaro, l’emporte. Parce que gagner le Brésil, c’est faire basculer tout le continent. Cela aura une répercussion mondiale. Pour Trump, c’est autre chose que l’Équateur ou même la Colombie.

Entretien réalisé par Laureen Piddiu (La Marseillaise, le 6 octobre 2026)

Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie allemande classique

Friedrich Engels. Les éditions sociales, août 2026.

À travers une réflexion sur la philosophie de Ludwig Feuerbach, Engels retrace la genèse de la pensée marxiste, réhabilite l’héritage critique de Hegel et expose, dans une forme particulièrement claire, les principes fondamentaux de la vision matérialiste du monde. Écrit dans le contexte des débats philosophiques et politiques qui traversent alors la social-démocratie allemande, ce texte entend défendre la spécificité du matérialisme marxiste contre les différentes formes d’idéalisme, de positivisme et de « matérialisme vulgaire ». Il est devenu l’un des textes canoniques du mouvement ouvrier international et a longtemps servi d’introduction privilégiée au marxisme.

Cette nouvelle traduction de la GEME, accompagnée d’une introduction substantielle et d’annexes inédites, restitue le contexte philosophique et politique dans lequel écrit Engels.

Publié avec le soutien de la Fondation Gabriel Péri. Août 2026 – 248 pages – 18 euros

—> Commander

Les Fronts populaires, une perspective mondiale, 1934-1938

Sous la direction de Jean Vigreux et Serge Wolikow, Libertalia, juin 2026.

« L’objet de ce livre est d’écrire une histoire du moment 1934-1938 en décalant le regard, en l’internationalisant, mais aussi en évitant de le penser uniquement du point de vue européen : les Fronts populaires hors d’Europe ont existé ! » Car le Front populaire est aussi un phénomène mondial. Avec cet ouvrage rassemblant les contributions de 40 spécialistes de la période, il s’agit de présenter, analyser et expliquer ces années-là dans une histoire connectée, mondialisée, voire universelle ou internationale. Bref, une histoire des Fronts populaires dans une perspective mondiale.

Publié avec le soutien de la Fondation Gabriel Péri. Mai 2026 – 800 pages – 14 euros

—> Commander

États-Unis : Une domination en question

Depuis son retour à la Maison-Blanche, Trump érige la loi du plus fort en principe. Prolongeant et radicalisant un projet impérial amorcé de longue date, cette brutalisation assumée des relations internationales – doublée d’une offensive autoritaire intérieure – s’accompagne de l’attaque en règle de l’ordre institutionnel mis en place en 1945, jugé de moins en moins conforme aux intérêts états-uniens. Cette politique de force ne doit pas faire illusion. Elle révèle aussi le déclin relatif d’une hégémonie contestée qui doit de plus en plus recourir à la contrainte pour se maintenir. Cet ouvrage collectif entend éclairer les transformations et les ressorts structurels de cette domination, autant qu’il esquisse des alternatives progressistes pour construire une multipolarité fondée sur l’égalité et la coopération entre les peuples.

Coordonné par Louise Gaxie et Chrystel Le Moing. Avec Hadjar Aouardji, Charlotte Balavoine, Dominique Bari, Édouard Bénard, Didier Billion, Marie-Claire Cailletaud, Jim Cohen, Denis Durand, Philip Golub, Florian Gulli, Patrick Kamenka, Peter Mertens, Alain Obadia, Vincent Ortiz, Despina Sinou, Gloria Verges, Francis Wurtz, Igor Zamichiei.

Septembre 2026 – 250 pages (22 euros)

—> Commander

La Méditerranée, une mer à sec (La Marseillaise)

Tribune de Fadi Hajali, secrétaire général ad intérim de l’Union pour la Méditerranée

Longtemps associée au sud de la Méditerranée, la sécheresse touche désormais une grande partie de l’Europe. Elle rappelle que la pression sur les ressources en eau ne s’arrête pas aux frontières : aucun pays ne peut se croire entièrement à l’abri lorsque ses voisins manquent d’eau.

La France l’a constaté cet été, comme bien d’autres pays européens. Selon l’Observatoire européen de la sécheresse, les sols d’une dizaine de pays, dont le Luxembourg, la France, la Belgique et la Suisse, ont connu en août leur plus grave déficit hydrique depuis le début des observations en 2012. Sur l’ensemble du mois, 58 % du territoire de l’Union européenne était touché en moyenne, contre 33 % habituellement à cette période. En France, 67 départements étaient placés en situation de crise cet été, contre 46 à la même période l’an dernier. Cette extension de la sécheresse donne une nouvelle résonance à la crise que traverse le bassin méditerranéen.

La Méditerranée est l’un des points chauds du réchauffement climatique : les températures y augmentent 20 % plus vite que la moyenne mondiale. À cette évolution s’ajoutent les pressions économiques et démographiques, qui mettent à rude épreuve les ressources en eau et les services chargés de la distribuer. Il est significatif de noter que tous les pays du Sud et de l’Est de la Méditerranée disposent de moins de 500 m3 à 1 000 m3 d’eau par habitant et par an – une réalité qui répond à la définition officielle de la « pénurie d’eau ». La situation n’est guère plus réjouissante au nord : 30 % de la population de l’Europe du Sud vit dans des zones soumises à un stress hydrique permanent, tandis qu’un pourcentage stupéfiant de 70 % y est confronté en été. Dans l’ensemble du bassin, quelque 180 millions de personnes sont en situation de pauvreté hydrique et 60 millions d’autres subissent un stress hydrique sévère. L’eau, ou plutôt son absence, constitue une crise typiquement méditerranéenne.

Maintenant que le constat est posé -dans tous les pays riverains de notre mer commune, les ressources en eau sont dangereusement limitées-, il est temps de réfléchir à la manière dont nous voulons avancer. Les approches nationales individuelles sont-elles la solution ? Ou devons-nous affronter ce problème à l’échelle régionale, en le regardant en face et en le reconnaissant pour ce qu’il est ? Lorsque le statu quo ne peut, au mieux, conduire qu’à une résignation passive et, au pire, à un cynisme obstiné, je m’en remets à chacun d’entre vous pour choisir de relever ce défi ensemble.

Aujourd’hui, à Rome, les représentants des 43 États membres de l’Union pour la Méditerranée adopteront la deuxième déclaration ministérielle de l’UpM sur l’eau en Méditerranée. Soulignant la nécessité d’une coopération transfrontalière renforcée en matière de gestion durable de l’eau, cette déclaration reconnaît les conséquences multiples de la situation actuelle : impacts néfastes sur la santé humaine et les écosystèmes, freins au développement socio-économique ou encore augmentation de la fréquence et de l’intensité des catastrophes naturelles.

Loin d’être une déclaration politique sans substance, cet engagement marque le lancement de l’Initiative de Rome sur l’eau, destinée à mobiliser les investissements et les capacités techniques nécessaires à la mise en place de systèmes hydriques durables dont notre Méditerranée a désespérément besoin. Bien que des progrès aient été réalisés ces dernières années, la viabilité financière s’est trop souvent avérée être un obstacle à la durabilité environnementale. En créant un cadre qui relie, coordonne et renforce les efforts existants, l’Initiative de Rome sur l’eau comble les lacunes en matière de financement et d’expertise qui entravent la modernisation et l’amélioration de la gestion des installations de services publics. Une goutte d’eau dans l’océan -si vous me permettez l’expression-, peut-être, mais aussi, sans doute, un modèle pour d’autres initiatives essentielles en matière de durabilité, susceptibles d’être reproduites afin de construire une Méditerranée plus intégrée et plus résiliente.

S’il y a bien une chose qui devrait désormais être évidente, c’est que les problèmes liés à l’eau dans notre Méditerranée ne peuvent être résolus de manière isolée. Nos systèmes hydriques sont intimement liés : il est inconcevable qu’un pays puisse être totalement à l’abri lorsque ses voisins immédiats sont confrontés à la pénurie. L’eau a le pouvoir d’influencer non seulement l’intégrité de nos écosystèmes et la santé de nos populations, mais aussi le cœur même de la stabilité socio-économique et politique de notre région. Nous disposons des connaissances et des outils nécessaires pour relever ce défi. Allons-nous donc choisir de devenir une région de coopération et de résilience, ou une région où les vulnérabilités ne cessent de s’aggraver ?

La Marseillaise, le 28 septembre 2026