De Perpignan à Tirana, en passant par Liège ou Turin, les étudiants européens disent le même message avec des accents et des langues différents : ce vieux modèle de l’État-providence qui devait les protéger et leur donner un avenir ne leur réserve plus aucune place. Et ils ne sont pas disposés à l’accepter.
Tout a commencé le 17 septembre dans un lycée de Créteil, en banlieue parisienne. Les élèves du lycée Saint-Exupéry protestaient pour des choses très prosaïques : il manque des professeurs, les salles sont bondées et les bâtiments s’effondrent par morceaux. Ils ne réclamaient pas la révolution, ni la fin du capitalisme, ni la chute de la Cinquième République. Simplement, ils voulaient que quelqu’un leur fasse cours. Aussi simple que cela. Un mois plus tard, un demi-million de personnes remplissent les rues de la Catalogne Nord et de la France, et de graves affrontements éclatent avec la police. L’hôtel de ville de Limoges a brûlé, plus de six mille jeunes ont été arrêtés -la plupart mineurs- et deux adolescents ont perdu une main à cause de grenades de la police. Et la flamme a déjà franchi les frontières.
Hier encore, tandis que Paris, Lyon et Marseille brûlaient, des milliers de jeunes s’affrontaient aussi avec la police au centre de Bruxelles. Le ministre belge de l’Intérieur a admis que ce n’était plus une simple protestation. À Liège, où les élèves de l’enseignement francophone protestent depuis quinze jours contre la hausse du coût des études, il y a déjà eu plus de cent trente arrestations. En Italie, le « No Meloni Day » a conduit dans les rues des centaines de milliers d’étudiants – de Turin à Naples et de Bologne à Cagliari. Ils protestaient contre la dégradation des écoles, contre le coût de la vie, contre la dépense militaire et contre la nouvelle loi qui limitera l’accès des élèves étrangers. Et à Tirana, cela fait cinq jours que la police tire des balles en caoutchouc sur des étudiants qui ont déjà mis le feu au ministère de l’Éducation et demandent la démission d’Edi Rama.
Il serait tentant d’y voir un phénomène de contagion, une mode ou la main noire de l’agitateur de service. Rama, par exemple, parle déjà de « mains étrangères », et à Paris la droite attribue tout le chaos à Jean-Luc Mélenchon. Mais cette synchronie n’est ni fortuite ni conspirationniste. C’est le symptôme d’un malaise qui mûrit en même temps dans des lieux très différents.
Nicholas Bequelin(*) l’a expliqué dans « Time », dans l’analyse la plus lucide que j’aie lue sur le cas français. Selon lui, le modèle d’après-guerre est arrivé au bout du chemin, il est épuisé. Cet État grand, protecteur et régulateur, dirigé par une caste de fonctionnaires qui se considéraient comme destinés à moderniser le pays et à définir le bien commun, ne peut plus remplir sa part du contrat. La dette frôle les 120 % du PIB, et les marchés ont commencé à traiter Paris comme ils traitaient Athènes en 2010. Et cela arrive précisément au moment où l’État français devrait dépenser plus pour la défense, plus pour la technologie, plus pour les écoles et les hôpitaux. Aucun gouvernement n’a su résoudre cette équation. Il y en a eu cinq en deux ans – ce qui est une manière assez éloquente de dire qu’il n’y en a eu aucun.
La Belgique et l’Italie traînent la même dette. Et depuis que Washington a déclenché la guerre contre l’Iran et que le détroit d’Ormuz a fait flamber le prix de l’énergie, toute l’Europe vit le même piège. Les finances sont épuisées juste au moment où les urgences se multiplient. La réponse des gouvernements a été presque identique partout : plus d’argent pour les armées et des coupes dans les services. Pedro Sánchez l’a fait aussi : le jour même où il approuvait les « décrets Maricarmen », il a approuvé l’achat de matériel militaire le plus important et le plus cher qu’on se rappelle – même si cela est passé au second plan. C’est le vieux dilemme des canons et du beurre, mais avec une nouveauté cruelle : ceux qui doivent payer les coupes sont désormais ceux qui ont le plus d’années d’avenir devant eux et le moins de voix pour se défendre.
Car c’est, au fond, une révolte générationnelle. L’Europe a construit son État-providence pour une société jeune et en croissance. Aujourd’hui, elle le fait reposer sur une société vieillissante, qui consacre une part croissante de ses ressources aux retraites et à la santé. Les jeunes voient l’école se dégrader et le logement devenir inaccessible. Au bout du chemin ne les attend que la précarité – ou l’émigration, dans le cas albanais. Les étudiants de Tirana faisaient un geste de la main pour dire qu’ils n’avaient pas l’intention de quitter le pays, comme leurs aînés ont dû le faire. C’est peut-être l’image la plus éloquente de tout cet automne.
Bequelin y ajoute une dimension qui va au-delà des chiffres et qui vaut pour bien d’autres endroits. C’est la grande fiction méritocratique, celle qui assure que chacun occupe la place qu’il a gagnée à l’école. En France, les grandes écoles fabriquent une élite qui se reproduit elle-même et qui vit concentrée à Paris, loin d’un pays qu’elle regarde avec condescendance. L’auteur, qui a étudié au lycée Henri-IV, raconte avec ironie que lorsque les élèves de ce lycée d’élite ont rejoint la protestation, ils ont bien veillé à dire qu’ils le faisaient « par solidarité ». Ils savaient parfaitement de quel côté de la frontière ils se trouvaient – eux, dans la zone de privilège. Cette frontière -plus ou moins marquée- traverse tout le continent. La politique s’est enfermée dans des capitales autoréférentielles et a oublié les périphéries. Aussi dans les Pays catalans, comme on le voit bien ces jours-ci dans les escarmouches électorales.
C’est pourquoi les réponses officielles sonnent si creux. Macron parle de « semeurs de chaos », le gouvernement belge promet de rétablir l’ordre par tous les moyens, Meloni se vante de stabilité et Rama accuse l’étranger. C’est le réflexe classique de tout pouvoir fatigué : quand la rue parle, d’abord la police ; et la politique viendra ensuite – s’il n’y a pas d’autre remède. Mais en France, il se trouve que près de sept citoyens sur dix approuvent les mobilisations, même s’ils n’en partagent pas les formes. Et il n’est pas nécessaire d’être un éminent sociologue pour savoir que, quand cela arrive, le problème n’est plus un problème d’ordre public.
Et voici la partie la plus inquiétante. Les urnes n’offriront aucune sortie facile. La France votera en avril avec Le Pen en tête des sondages et Mélenchon lui disputant l’espace de la colère. L’Italie votera aussi l’année prochaine. Les deux extrêmes promettent de faire disparaître les contraintes budgétaires d’un coup de volonté et d’un coup de poing sur Bruxelles. Bequelin y voit, à ce propos, le plus grand danger pour l’Europe : la France et l’Allemagne totalisent 40 % de l’économie de l’Union, et les deux capitales sont aujourd’hui politiquement paralysées. Juste au moment où le continent doit affronter la pression industrielle de la Chine, la guerre hybride de la Russie et des États-Unis qui ont tourné le dos à l’ordre qu’ils avaient eux-mêmes construit.
La réforme dont l’Europe a besoin est radicale – au sens littéral du mot, car elle doit aller à la racine. Ce n’est pas assez d’équilibrer les budgets. Il faut réécrire et rendre réel le pacte entre les générations, entre les capitales et les périphéries, entre les élites et les citoyens. Bequelin le résume par une observation qui vaut pour tout le continent : tout le monde est d’accord pour réformer, à condition que le sacrifice soit fait par quelqu’un d’autre. Et tant qu’il en sera ainsi, chaque budget que chaque gouvernement approuvera sera une provocation, et chaque coupe budgétaire, une étincelle de violence.
Le seul espoir vient précisément des rues – et en cela les Catalans sont en avance de plusieurs années. Un nouveau pacte social, dans lequel les sacrifices qu’impose le déclin relatif de l’Europe seraient répartis d’une manière que les gens perçoivent comme juste, il est évident qu’il ne sortira ni des palais du gouvernement ni des parlements. S’il doit sortir d’un endroit-car il se peut aussi que nous attendent des années de crise sans solution-, il sortira de ces adolescents de Perpignan, Créteil, Liège, Turin ou Tirana qui voulaient, simplement, que quelqu’un leur fasse cours.
Et le fait que ce soient eux qui aient dû faire la classe -la leçon, je veux dire- aux gouvernants en dit long sur l’état lamentable dans lequel se trouve notre continent.
Vincent Partal (Villaweb, le 19 octobre 2029)
(*) Nicholas Bequelin est un expert français des droits humains
