Maxence Delchambre : « On est en train de créer une génération de grande défiance » (La Marseillaise)

À Montpellier, le Syndicat des avocats de France (SAF) conteste les restrictions au droit de manifester. Son représentant Maxence Delchambre dénonce une justice expéditive et alerte sur le projet « casseurs-payeurs ».

La Marseillaise : Comment le droit de manifester est-il aujourd’hui menacé ?

Maxence Delchambre : Le droit de manifester est une liberté fondamentale, acquise de haute lutte, reconnue par la Constitution et le droit international. Pourtant, nous constatons une multiplication des restrictions administratives. Les préfectures prennent des arrêtés autorisant l’utilisation de drones, interdisant des manifestations, instaurant des couvre-feux pour les mineurs ou prohibant certains équipements de protection individuelle. À Montpellier, la préfecture va jusqu’à interdire l’accès à l’Écusson. Il y a une forme de sanctuarisation du centre-ville, sans menace précise selon nous. Pourquoi l’Écusson plutôt que le Polygone ? Nous avons contesté plusieurs de ces arrêtés devant la justice administrative, mais nos recours contre les interdictions de manifester ont été rejetés. Nous avons seulement obtenu une avancée sur les restrictions concernant les équipements de protection. On assiste à une remise en cause de la liberté de manifester, mais aussi de celle d’aller et venir.

La Marseillaise : La justice participe-t-elle à cette répression ?

Maxence Delchambre : Ce qui nous inquiète, c’est que les restrictions administratives trouvent un prolongement dans les décisions judiciaires. Le parquet requiert des interdictions de manifester contre des lycéens et des étudiants, et les juges peuvent suivre ces réquisitions. Pour les mineurs, c’est particulièrement préoccupant. Après la garde à vue et le défèrement, le juge peut prononcer un contrôle judiciaire avec interdiction de manifester, alors même que l’audience sur la culpabilité n’a pas encore eu lieu. Ces jeunes restent donc présumés innocents ! Cela pose une question fondamentale d’État de droit : comment garantir les libertés et la présomption d’innocence lorsque l’exercice du droit de manifester peut être restreint avant toute condamnation ? Pour les majeurs, nous constatons le recours aux comparutions immédiates et aux procédures de plaider-coupable. C’est une justice accélérée qui ne laisse pas suffisamment de temps pour individualiser les décisions, prendre en compte le parcours des personnes et entendre leurs explications. Quand tout s’enchaîne -manifestation, garde à vue, procureur, jugement-, les personnes peuvent avoir le sentiment de ne pas avoir été entendues.

La Marseillaise : Quelles conséquences pour les jeunes mobilisés ?

Maxence Delchambre : Pour beaucoup de lycéens, c’est la première fois qu’ils expriment publiquement une opinion politique. Ils se mobilisent pour des revendications légitimes, notamment sur leurs conditions d’études, auxquelles se sont agrégées celles de nombreux professionnels sur le pouvoir d’achat et les services publics. Et quelle réponse découvrent-ils ? Des interpellations souvent très violentes, une garde à vue, un défèrement, puis des restrictions de leurs libertés fondamentales. C’est une réponse ultra-répressive. Nous sommes en train de créer une génération de grande défiance envers le gouvernement, la police et, malheureusement, la justice. C’est extrêmement grave, car lorsqu’on perd confiance dans ces institutions, de nombreuses dérives peuvent en découler.

La Marseillaise : Pourquoi dénoncez-vous le projet « casseurs-payeurs » ?

Maxence Delchambre : C’est complètement révoltant. Le texte, adopté au Sénat, prévoit notamment de pouvoir faire peser sur des personnes la réparation financière de dégradations qu’elles n’ont pas nécessairement commises elles-mêmes, avec la possibilité de retenues sur certaines prestations sociales. On peut entendre le principe selon lequel celui qui dégrade doit réparer. Mais la responsabilité civile pour des dégradations et le versement des prestations sociales sont deux choses totalement différentes ! Il existe déjà un système assurantiel pour prendre en charge les dommages. Là, on veut toucher directement aux ressources dont certaines familles ont besoin pour vivre. On vise les plus pauvres, concrètement. Les populations les plus vulnérables, les plus marginalisées, celles qui disposent du moins de capital économique et social et ont le plus de difficultés à se défendre devant les tribunaux. Avec la notion de « scène unique de violence », on risque également de faire contribuer des personnes qui se trouvaient à proximité de dégradations sans les avoir personnellement commises. Des familles pourraient se retrouver dans une précarité très importante. Le SAF y est totalement opposé.

La Marseillaise : Le maintien de l’ordre a-t-il changé de nature ?

Maxence Delchambre : Oui, profondément. Le maintien de l’ordre à la française reposait traditionnellement sur une certaine distance entre les forces de police et les manifestants. Aujourd’hui, notamment depuis les Gilets jaunes, de nouvelles techniques se sont développées. Les policiers vont davantage au contact, coupent les cortèges, encerclent les manifestants dans des nasses. On constate également une utilisation systématisée d’armes comme les lanceurs de balles de défense. C’est beaucoup plus violent. Ceux qui ont manifesté dans les années 1980 ou 1990 doivent comprendre que leurs enfants ne manifestent plus aujourd’hui dans les mêmes conditions. Ce changement est considérable et mérite d’être pleinement intégré au débat démocratique.

Propos recueillis par Axel Jolidon (La Marseillaise, le 6 novembre 2026)

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