Nouveau parcours visiteurs au Mémorial du camp de Rivesaltes (L’Indep)

Lieu de mémoire essentiel à l’éclairage du passé autant que du présent, le Mémorial du camp de Rivesaltes bénéficie d’une refonte de son exposition permanente onze ans après son inauguration. Une réussite.

« Au Mémorial du camp de Rivesaltes, le passé ne dort pas. Il travaille le présent ». Ainsi parle celle qui y veille, sa directrice, Céline Sala Pons. Car la volonté de cette refonte est claire : le site doit être, doit rester, un lieu vivant connecté au présent et surtout pas un sanctuaire. « Nous n’avons pas voulu faire un musée plus moderne mais un lieu plus exigeant. Faire de la mémoire non un refuge mais un levier pour comprendre hier et penser demain », résume-t-elle encore.

Un archipel de l’internement

Dans cette optique, la monumentale table centrale est conservée. Émergeant de la presque pénombre qui enveloppe le cœur du Mémorial, elle permet de relier les différentes populations qui se sont croisées dans le camp. Plus de 60 000 hommes, femmes et enfants. Celles et ceux « qui ont tant souffert à Rivesaltes », souligne le site. Cette table pivot présente l’essentiel : les différentes périodes du camp et les différentes « intensités » d’internement, de déportation ou de relégation. Mais, et c’est la nouveauté, elle est désormais accompagnée de six ilots. L’ensemble forme un archipel de l’internement en France, entre 1939 et 2007. Une présentation inédite via cette « frise » qui court des exilés venus d’Espagne de l’ilot 1 à l’après-camp de l’ilot 6. Le choix du mot « ilot » renvoie intentionnellement aux baraquements qui poussaient sur ce camp militaire à mesure que l’histoire de France enfantait ses naufragés.

L’ilot 1 raconte la Retirada, l’ilot 2 le début de la Seconde Guerre mondiale et Vichy, l’ilot 3 braque (enfin) davantage les projecteurs sur les « Justes » du camp de Rivesaltes, l’Ilot 4 sur leurs pendants collaborateurs qui ont raflé et déporté, l’ilot 5 sur les harkis, la population la plus nombreuse jamais internée au camp, l’ilot 6 sur l’existence presque miraculeuse de ce Mémorial, longtemps laissé dans un oubli bien confortable.

Les « Justes » en lumière

« Depuis dix ans, le savoir historique sur le lieu et le vécu des différentes populations qui y ont été internées ou rassemblées a progressé », constate le président du Conseil scientifique, Laurent Joly. Les derniers travaux des historiens se trouvent ainsi valorisés dans le nouveau parcours muséal. Précisément « l’organisation des ilots, leur répartition entre l’armée (partie militaire du site) et le ministère de l’Intérieur (camp d’internement) seront montrées de manière plus claire mais aussi plus palpable qu’auparavant », annonce-t-il. « Le rôle du camp dans le dispositif génocidaire de l’été-automne 1942 en zone libre est lui aussi mieux connu depuis les travaux d’Alexandre Doulut(*), ajoute Laurent Joly. On sait désormais pourquoi tant de familles juives passées par Rivesaltes ont pu échapper à la mort, tandis que 2 300 individus ont été déportés à Auschwitz-Birkenau ». Le rôle des « Justes » mis en lumière. La refonte du Mémorial, très réussie, rend ainsi davantage justice à ceux qui y ont été enfermés et ceux qui leur ont porté secours.

Frédérique Michalak (L’Indépendant, le 29 mai 2026)

(*) « La Déportation des Juifs de France, changement d’échelle » (CNRS Éditions).

Carole Delga. « S’ériger en gardien de l’Histoire »

Présidente du conseil d’administration de l’EPCC Mémorial du camp de Rivesaltes, Carole Delga est aussi, via la Région Occitanie, l’un des principaux soutiens de ce lieu de mémoire unique dans la région.

La Région investit plus d’un million d’euros(*) dans la refonte du parcours visiteurs du mémorial, qu’est-ce qui exigeait cet effort financier ?

Le Mémorial un lieu de la mémoire vivante de notre monde contemporain et son historiographie ne cesse de progresser. Nous nous devons de continuer à transmettre l’histoire des plus de 60 000 personnes qui y ont été internées. Je souhaite en cela rendre hommage à Jacques Chamoux, Joël Mettay et Claude Vauchez et à tous les militants de la mémoire qui ont œuvré pour qu’elle ne tombe jamais dans l’oubli. C’est la raison d’être de ce nouveau parcours d’exposition actualisé, modernisé et réalisé sous maitrise d’ouvrage de la Région, avec le soutien du Département et de l’Europe. Avec toujours la même ambition, celle que portait Christian Bourquin: faire du Mémorial un lieu de réparation, de réflexion et de transmission.

Ce lieu est évidemment politique, quel est son rôle en 2026, dix ans après son ouverture ?

Les attaques récentes portées par le RN contre le Mémorial et ses équipes doivent nous alerter. Elles sont le signe d’un glissement politique qui s’opère dans de nombreuses démocraties, où nous voyons à grande échelle se multiplier les tentatives de réécriture et de falsification de l’histoire. Je viens de sortir un livre sur Léon Blum et le procès de Riom qui résonne avec le moment que nous vivons, marqué par la réélection de Donald Trump, l’influence d’Elon Musk, le règne des algorithmes ou encore les ingérences étrangères. Lorsque le récit historique devient l’instrument de projets politiques, alors le danger n’est jamais loin et nous devons nous y opposer et rétablir la vérité des faits. C’est le rôle de ce Mémorial et de son conseil scientifique dirigé par Laurent Joly : Sériger en gardien de l’Histoire.

Le public des scolaires est très présent à Rivesaltes (20 000 par an), comment inciteriez-vous le grand public, dont la population locale, à rencontrer son histoire ?

Chaque année, les équipes pédagogiques du Mémorial travaillent avec les jeunes d’Occitanie pour opposer aux approximations les faits, les témoignages et les archives. Chaque année, la Région permet a de nombreux lycéens de se rendre à Auschwitz et Rivesaltes pour travailler sur le devoir de mémoire. Avec cette nouvelle exposition permanente, nous disons à tous les habitants d’Occitanie que cette histoire, celle de notre territoire, c’est leur histoire. La connaître, la comprendre, se l’approprier, c’est se porter garants de la démocratie de demain.

Recueilli par F. Michalak (L’Indépendant, le 29 mai 2026)

(*) Le coût total de 2,6 millions d’euros est supporté par les fonds européens FEDER (1,13 ME), la Région Occitanie (1,05 M€) et le conseil départemental des P.-O. (408000 €).

Alice Rufo. « Préserver ce lieu est une priorité »

Alice Rufo est ministre déléguée aux Armées et aux anciens combattants.

Vous serez ce vendredi à l’inauguration de la nouvelle muséographie du Mémorial du camp de Rivesaltes, ce sera votre premier passage ici. Qu’attendez-vous de ce nouveau parcours ?

Dès ma prise de fonction, j’ai exprimé le souhait de venir au Mémorial du camp de Rivesaltes. Celui-ci entre en pleine résonance avec la politique mémorielle du ministère des Armées et des Anciens combattants que je porte et que je souhaite perpétuer à travers les Assises du Monde combattant lancées en avril dernier. À l’heure où disparaissent les derniers témoins, il est essentiel de pouvoir conserver des traces de leurs témoignages et de savoir les restituer et les transmettre aux jeunes générations.

La singularité de ce mémorial est qu’il témoigne de l’enfermement de Républicains espagnols, juifs, harkis, tsiganes, soldats allemands, prisonniers FLN… un cas unique en France…

Cas unique et qu’il est important de conserver, encourager et soutenir. Le mémorial réussit à préserver et transmettre ces différentes mémoires, liées à la fonction du camp militaire de Rivesaltes comme camp de rétention entre 1941 et 1966 sans les opposer les unes entre elles, avec une approche scientifique qu’il faut maintenir. La nécessité de préserver ce lieu est apparue comme une priorité et a été portée notamment par Robert Badinter, parrain du Mémorial.

À Rivesaltes, des ossements d’enfants harkis morts au camp ont été exhumés et déplacés sans avertir les familles qui cherchent à identifier les leurs. Quelles informations a le ministère ?

Ce dossier, particulièrement sensible et douloureux pour les familles, est suivi de près par le ministère des Armées et des Anciens combattants. Nous souhaitons faire toute la lumière sur ces faits. Des réponses ont notamment pu être apportées aux familles. Je sais qu’il reste encore des zones d’ombre, des choix à faire par les familles concernées et avec la Ville de Rivesaltes. Nous continuons de travailler en lien étroit avec l’ensemble des acteurs locaux, bien sûr la préfecture et l’Office national des combattants. Je suis ce dossier et nous sommes régulièrement informés des avancées.

Vous faites un déplacement mémoriel dans le département, aussi à Port-Vendres et à Thuir avec des collégiens qui travaillent sur la déportation des juifs de Rivesaltes. Comment l’État soutient-il la transmission de ces mémoires ?

Le monument à la mémoire des militaires français portés disparus en Algérie de Port-Vendres est érigé, grâce à l’accueil de la ville et à la générosité de plus de 2 500 donateurs individuels, de 150 associations et au concours du ministère des Armées. Il est le produit d’un double combat politique et archivistique de l’association Soldis et de son président le général Foumier qui se consacre à la reconnaissance et la découverte des soldats français encore disparus de la guerre d’Algérie. Ce travail de mémoire et de transmission est d’autant plus important ces temps-ci que les mémoires sont instrumentalisées par certaines forces politiques. Comme l’a rappelé le Président de la République lors de sa visite à Alger en 2022, c’est une force que de pouvoir regarder l’histoire en face.

Vous étiez vous-même en Algérie au début du mois…

Oui, c’était l’un des sujets abordés avec les plus hautes autorités, et c’est pour cela que j’avais souhaité convier l’historien Benjamin Stora dans ma délégation. Ce travail nous devons le conduire avec lucidité. C’est pourquoi aujourd’hui j’ai également souhaité que Françoise Dumas, présidente de la Commission nationale indépendante de reconnaissance et de réparation des préjudices subis par les Harkis et les autres personnes rapatriées d’Algérie, et Hocine Bouares, vétéran harkis, m’accompagnent. La transmission passe par notre jeunesse. A travers des projets pédagogiques comme ceux conduits avec le mémorial de Rivesaltes les élèves se confrontent au défi que constitue la recherche de la vérité dans les archives. Cela contribue aussi à développer chez eux les ressources d’une citoyenneté renforcée. C’est précisément cette force que transmettent les enseignants du collège de Thuir à leurs élèves.

Recueilli par F. Michalak (L’Indépendant, le 29 mai 2026)

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