Municipales 2026 : Propositions pour l’égalité réelle des personnes handicapées dans toutes les communes de France

Préambule

Alors que les communes préparent le dernier budget du mandat, ce sont plus de 7 milliards de coupes budgétaires en 2025, qui frappent tous les échelons de collectivités territoriales, depuis la commune jusqu’à la région et auront des répercussions profondes sur l’action publique dans tous les domaines. À croire, comme le dit si bien Philippe Rio, président de la Coop des Elu.e.s communistes, républicain.e.s et citoyen.n.es, que les idées de l’Argentin Milei ou d’Elon Musk ont infusé les esprits pour mieux détruire nos services publics.

À un an des élections municipales, alors que la marche à la guerre justifie tous les reculs sociaux, et que montent les extrêmes droites, la commission des droits des personnes handicapées énonce dans cette note des pistes de réflexion et des propositions-socle, dont l’ensemble des camarades, déjà en responsabilité et en renouvellement de mandat, ou candidat.es, ou encore militant.es, pourront s’emparer pour alimenter leur projet municipal sur la question des droits des personnes handicapées.

Car si « le handicap » n’est pas directement ou de façon universelle une compétence communale ou intercommunale, les personnes handicapées –qui comptent bien souvent parmi les plus pauvres et précarisé.es de nos villes et village– ont comme premier interlocuteur le ou la Maire. En cela, elles et ils ne différent guère des autres habitant.es !

Mais nos élu.es et futur.es élu.es doivent avant tout adopter une approche par les droits des personnes handicapées et lutter contre toutes les discriminations, y compris validistes, qui frappent leurs administré.es. C’est pourquoi nous préconisons des délégations « handicap » centrées sur la lutte contre les discriminations et les stéréotypes validistes. C’est déjà le cas à Bordeaux par exemple.

Il nous faut plus que jamais résister, expérimenter localement ce que pourrait être une société de l’humain d’abord, et répondre aux besoins sociaux et aux aspirations de nos concitoyens.nes handicapé.es à être partie intégrante de cette société. Démontrer que nous sommes et serons des élu.es aux côtés de toutes et tous, car nous portons un projet de société transformateur et non gestionnaire !

Enfin, n’oublions pas que les personnes handicapées peuvent être candidat.es et élu.es : trop peu nombreuses aujourd’hui au vu des obstacles (seulement une centaine, tous échelons confondus, dont une majorité au niveau municipal, selon le dernier décompte de l’étude HandiPpolitique), nous devons favoriser concrètement leur participation sur nos listes, en nombre mais aussi par des moyens leur permettant une participation pleine et entière.

Accessibilité universelle du bâti et de l’espace public

L’inaccessibilité de l’espace public est la cause première de l’exclusion des personnes handicapées dans nos villes et nos villages. L’accessibilité de tout à toutes et tous est la condition préalable de la citoyenneté des personnes handicapées mais l’action publique a été largement défaillante depuis 2005 pour remplir cette condition, et même depuis 1975, date de la première loi handicap : reports successifs, absence de planification et de financements suffisants, insuffisance de l’accompagnement technique, manque de contrôles et de sanctions…

Propositions

  • Ressusciter les Plans d’Accessibilité de la Voirie et de l’Espace public (PAVE) et les transformer en outils de planification à moyen et long terme (exemple de Valenton -94) des travaux d’aménagement de la voirie ;
  • Associer les Commissions communales et intercommunales d’accessibilité à cette programmation : au-delà des réunions obligatoires et attendues de ces instances, en élargir la composition à des usager.es pour s’appuyer sur leur expertise du quotidien et leur connaissance des cheminements dans les quartiers ;
  • La mise en accessibilité du domaine et des ERP publics doit être pensée de façon globale : continuité du cheminement sans obstacle ni détours inutiles et avec un repérage sensoriel facilité, espaces de repos et de calme.

Les événements temporaires ou ponctuels doivent être pensés pour être accessibles à toutes et tous, y compris les marchés alimentaires et marchés de Noël. Les dossiers d’autorisations de manifestations ou événements sur le domaine public peuvent inclure les niveaux requis en matière d’accessibilité (implantation, organisation, accueil du public, communication). Il convient aussi de ne pas négliger les parcs et jardins, les terrasses et les étalages, ainsi que de veiller à ce que les chantiers ne dégradent pas l’accessibilité et la sécurité de toutes et tous.

  • Accessibilité des ERP sportifs : stades, gymnases, piscines… doivent être accessibles mais également permettre réellement la pratique sportive des personnes handicapées. Conditionner les subventions des associations sportives à un accueil inconditionnel, proposer un bonus financier (exemple de Bordeaux : bonus PH, égalité femmes-hommes, QPV), les accompagner dans la formation de leurs dirigeants et éducateurs pour mener un projet associatif et sportif inclusif. Dans le cas de financements du sport au niveau professionnel, exiger un engagement exemplaire dans le cadre des missions d’intérêt général liées à ces financements ;
  • Accessibilité des ERP culturels : accessibilité des lieux, bien sûr, mais aussi des spectacles (audiodescription, LSF, surtitrage), de la pratique artistique et culturelle et de l’information (programmes en FALC et en gros caractères). Visibiliser les artistes en situation de handicap et s’assurer qu’ils prennent toute leur place dans la programmation des scènes municipales.

Exemple à Bordeaux : un programme universel, en FALC, de Nuit des musées ; résidence d’un artiste sourd avec aménagements, partage d’information entre les établissements culturels.

Le Maire étant consulté pour avis sur les dérogations à l’accessibilité des ERP par les services préfectoraux (Commission consultative de sécurité et d’accessibilité), une vigilance doit être de mise afin de d’éviter l’inaccessibilité sans justification réelle de certains ERP privés.

Logement

  • Susciter le recensement des logements sociaux accessibles par les bailleurs. C’est d’ailleurs une des missions des commissions intercommunales pour l’accessibilité.
  • Travailler avec les bailleurs pour améliorer leur taux de logements accessibles. Anticiper les aménagements accessibles ou facilement modulables dès la conception de nouveaux programmes. Cette réflexion n’amène pas forcément de surcoûts. Ils sont en tout cas bien moindres qu’en cas d’aménagements à réaliser a posteriori.
  • Mettre en place un contrôle de l’accessibilité des constructions neuves via les permis de construire (logements sociaux).
  • Ne pas oublier les aides financières à l’amélioration de l’habitat en matière d’accessibilité dans les programmes d’aide à la rénovation, trop souvent centrés sur la rénovation énergétique. Cela concerne aussi bien le handicap que les enjeux liés au vieillissement de la population.

Mobilités

  • Stationnement : veiller à la qualité d’usage des places réservées, créer des places accessibles avec bornes de recharge, faire respecter la loi de mars 2015 sur la gratuité par des démarches simples.
  • Proposer ou faire proposer des alternatives au vélo en libre-service : tandems, vélos adaptés.
  • Veiller à l’accessibilité du réseau de transports. S’appuyer, dans le cadre des CCA ou des CIA, sur les préconisations des associations et des usagers.
  • Veiller à la qualité et amplitude horaire des services de transport à la demande (ne pas exclure certaines personnes handicapées de ces services).
  • Créer des navettes municipales accessibles.

Services municipaux et vie citoyenne locale

  • Créer une fonction de médiateur municipal de l’accessibilité
  • Formation de l’ensemble des élus et des agents communaux à l’approche du handicap par les droits des personnes, ainsi qu’à l’accessibilité de la communication.
  • S’assurer que les enjeux liés au handicap et à l’accessibilité irriguent l’ensemble des politiques municipales et ne soient pas limités à la seule délégation de l’élu directement concerné. Le portage politique par le maire est primordial, afin d’en faire une priorité de l’action publique. Mettre en œuvre des organisations internes pour que ces enjeux soient portés en amont, lors de la définition et la conception des projets, et non pas comme trop souvent comme un sujet « en plus », souvent traité trop tard.
  • Élaborer une feuille de route pour le recrutement et l’avancement des agents handicapés – et rendre compte publiquement des résultats. Former régulièrement les encadrants chargés des recrutements, ainsi que les représentants du personnel. Mieux faire connaître les possibilités d’aménagements de postes. Créer un groupe de référents d’agents en situation de handicap pour recueillir leur expertise (exemple à Bordeaux et Bordeaux Métropole), tant pour proposer des aménagements en interne que pour irriguer les politiques publiques.
  • Communication de la ville : accessibilité numérique du site Internet, des applications, des plateformes de services (inscriptions), des publications de réseaux sociaux, des réunions publiques et instances municipales (y compris et même surtout les conseils de quartier). Pour rappel, l’obligation légale d’accessibilité numérique sera renforcée à partir du 28 juin 2025.
  • Ouvrir la ville aux établissements médico-sociaux présents sur son territoire ;
  • Veiller à l’accessibilité (au-delà du bâti) des bureaux et opérations de vote (braille, gros caractères), faciliter la participation d’assesseurs-seuses handicapé.es)

Exemple de Paris (liste d’émargement en gros caractères, étiquettes en Braille) et de Bordeaux (LSF pour un assesseur sourd à l’ouverture et fermeture d’un bureau de vote, FALC et vidéo explicative des opérations de vote).

  • Avoir 10 % de personnes handicapées sur nos listes municipales et créer les conditions de leur pleine participation à la campagne, comme à l’exercice du mandat. Les possibilités de financement de l’accessibilité comme de la compensation sont aujourd’hui très limitées dans les textes réglementaires mais nous devons faire preuve d’exemplarité dans les communes où nous sommes en responsabilité, et apporter notre soutien politique aux évolutions réglementaires et législatives nécessaires.

Enfance, scolarité

  • Proposer un accompagnement des parents faisant face à l’annonce d’un handicap ;
  • Mettre en œuvre des centres ressources pour les familles.
  • Travailler des dispositifs passerelles, notamment entre la crèche et l’école maternelle.
  • Accompagner les familles dans leurs démarches auprès de la MDPH, la notification des droits liés à l’enfance ayant le plus souvent les délais les plus longs.
  • Mettre en œuvre des relations de proximité entre services municipaux et représentants de l’Éducation nationale pour régler au plus vite les situations d’élèves avec notification d’aide humaine mais ne disposant pas d’accompagnant ou d’aménagements.
  • Programmer l’accessibilité universelle des établissements scolaires, des crèches, des lieux d’accueil de loisirs et des services à la jeunesse (y compris les sorties)
  • Proposer un accueil inconditionnel, avec accompagnement, de tous les enfants.

Accès aux droits

  • Accompagner les habitant.es handicapé.es dans leurs démarches auprès de la MDPH : pôle handicap du CCAS ou CIAS, conventionnement avec la MDPH.
  • Accueil et accompagnement accessible des CCAS et CIAS : permanences renforcées et accessibles.
  • Assurer un accueil permettant de faire connaître et mettre en relation avec les différents interlocuteurs (municipaux, institutionnels, associatifs).
  • Proposer des avances financières, en amont du versement des droits par le Département (PCH).
  • Accompagnement des aidant.es : information sur les réseaux d’acteurs, aides aux démarches, aide psychologique, mise en œuvre de dispositifs de répit.

Nicolas Souveton. « Les gens en dernier recours vont consulter à l’hôpital »

Nicolas Souveton, secrétaire général de la fédération des mutuelles de France, revient sur les problèmes qu’engendrent les dépassements d’honoraires dans l’accès aux soins.

La Marseillaise : Quelles sont les conséquences de ces dépassements d’honoraires, autorisés depuis 1980, sur le système de santé français ?

Nicolas Souveton : Les dépassements d’honoraires, c’est quelque chose de très français. Dans la plupart des pays de l’OCDE, dans lesquels il y a un système d’assurance maladie, soit vous êtes conventionnés avec le système d’assurance maladie obligatoire et donc les tarifs sont encadrés, soit vous ne l’êtes pas et le patient ne bénéficie pas de remboursement. En France, on a un système où vous pouvez être à la fois conventionné et ne pas appliquer le tarif défini. Donc ce qui est remboursé est parfois inférieur au tarif pratiqué. Cela provoque de l’exclusion sociale, puisque si vous avez les moyens vous payerez le surplus et vous bénéficierez des remboursements de la sécurité sociale. Mais si vous ne pouvez pas, vous renoncez à vous soigner. Une barrière économique de plus en plus présente dans le système de santé.

La Marseillaise : Avec le nombre de dépassements d’honoraires qui augmentent…

Nicolas Souveton : Depuis la mise en place d’un nouveau dispositif de pseudo encadrement, ça a limité leur coût, mais le nombre de professionnels à les pratiquer a explosé. Dans certaines spécialités, vous n’avez quasiment plus d’installation en secteur 1 [c’est-à-dire sans dépassement d’honoraire, Ndlr.], comme en ophtalmologie, où la plupart s’installent en secteur 2. Et donc, il y a des désertifications médicales de médecin conventionné en secteur 1. Si vous êtes bénéficiaire de la Complémentaire Santé Solidaire, vous n’êtes pas couvert pour les dépassements honoraires. Et donc ces personnes sont obligées de payer le dépassement d’honoraires ou alors elles n’ont pas accès aux soins.

La Marseillaise : Ce qui surcharge les hôpitaux ?

Nicolas Souveton : ça va conduire à une pression sur l’hôpital public, car faute d’avoir accès à un professionnel de santé de premier niveau, c’est-à-dire médecine de ville ou sur certaines spécialités du fait des dépassements honoraires, il y a un retard de soins ou de prise en charge. Et les gens, en dernier recours, finissent par aller consulter à l’hôpital public, les professionnels de santé qu’ils n’arrivent pas à trouver en ville. Résultat, les rendez-vous à l’hôpital sont occupés par des patients qui devraient relever de la médecine de ville.

La Marseillaise : Comment offrir une meilleure offre de soin qui limite les déserts médicaux ?

Nicolas Souveton : La question qui se pose, c’est comment construit-on des solutions durables qui permettent à la fois de prendre en compte les aspirations des professionnels de santé, qui sont parfaitement entendables, et de considérer la santé comme une forme de service de première nécessité. Il est du devoir de l’État de pouvoir garantir le fait que tout le monde puisse se soigner dans de bonnes conditions, quel que soit l’endroit dans lequel il habite. Pour notre part, on ne voit pas comment ça passe par autre chose qu’une organisation des installations sur les territoires en fonction des besoins. Par contre, on ne peut pas simplement dire à un médecin : vous allez vous installer là et vous n’avez pas le choix. Ce n’est pas ça une politique publique d’aménagement sanitaire du territoire. Il faut à la fois travailler sur la régulation des installations, mais aussi que l’on crée les conditions d’accueil de ces professionnels de santé. Qu’ils puissent faire leur boulot, c’est-à-dire soigner les patients, sans se transformer en dirigeant de PME qui doit gérer son cabinet, son secrétariat et l’ensemble des éléments qu’il y a derrière. Donc il faut que l’on fasse de la médecine d’équipe la norme, c’est-à-dire que les médecins puisent s’intégrer dans une équipe de professionnels pour une meilleure prise en charge de la patientèle.

Propos recueillis par Eva Janus (La Marseillaise, le 7 janvier 2026)

L’extrême-droite ne fera pas taire la CGT !

Le Conseil National de la FERC-CGT, réuni à Dourdan les 11 et 12 décembre 2025 dénonce, comme toute la CGT et le mouvement syndical, la mise en examen de sa Secrétaire générale, Sophie Binet, faisant suite à une plainte pour injures publiques déposée par l’association Mouvement des entreprises de taille humaine indépendantes et de croissance, présidée par Mme Sophie de Menthon.

On reproche à Sophie Binet ses propos tenus lors de son intervention sur RTL – également mis en examen en tant que diffuseur des propos – le 31 janvier dernier, lorsqu’elle fut interrogée sur le « chantage à l’emploi » de la part de certains grands patrons, venus se succéder dans les médias « pour alerter sur la fiscalité et les réglementations » et affirmer que « pour pousser à la délocalisation, c’est idéal ! ». Certains affirmant même « Ceux qui peuvent partir partent et ils ont raison. » Elle avait alors dénoncé ces propos et ces comportements en disant « Moi j’ai envie de dire : les rats quittent le navire ». Il va sans dire que cette déclaration reprenant une expression populaire bien connue, visait à dénoncer les pratiques permanentes de délocalisation et de chantage à l’emploi des multinationales.

La FERC-CGT dénonce avec force cette énième procédure bâillon de la part d’un lobby patronal financé par un milliardaire d’extrême droite, Édouard Sterin. Cette attaque contre la Secrétaire générale de notre confédération intervient dans un contexte plus général de remise en cause des libertés syndicales par l’extrême-droite.

Ainsi, notre camarade Pierre C. est convoqué ce jour au tribunal de Rennes. Nous affirmons que l’extrême droite en général, et SOS Éducation en particulier, représentent un danger pour notre École, pour ses personnels et pour ses élèves. Nous dénonçons la procédure bâillon intentée par SOS Éducation, qui ne vise qu’à intimider et à faire taire. Le Conseil National de la FERC-CGT, réuni à Dourdan les 11 et 12 décembre 2025, affirme son soutien à nos camarades Pierre C. et Sophie Binet, ainsi qu’à toutes les victimes de répression antisyndicale.

De Mussolini à Marine le Pen, les fascistes ont toujours cherché à faire disparaître les syndicalistes et les syndicats. En ce sens, l’extrême droite est et sera toujours l’ennemi mortel des travailleurs et des travailleuses.

À Dourdan, le 11 décembre 2025

Lisa Ribeaud. « Ce budget de la Sécu inverse les solidarités »

Lisa Ribeaud, nouvelle présidente de Solimut Mutuelle de France, répond à « La Marseillaise » à propos du projet de loi de financement de la Sécurité sociale, alors que son vote a lieu ce mardi.

La Marseillaise : L’instabilité politique conduit, cette année, à une élaboration du projet de loi de financement de la Sécurité sociale assez chaotique. Est-ce que cela vous inquiète en tant que responsable mutualiste ?

Lisa Ribeaud : Oui, on assiste à des allers-retours incessants entre le gouvernement, l’Assemblée nationale et le Sénat. Des mesures sont annoncées puis retirées. Des parties de textes sont créées puis supprimées puis réintroduites, des compromis de dernière minute sont passés… Encore à l’heure où on se parle. Ce n’est pas à la hauteur des enjeux. On ne parle pas d’ajustement technique, mais de l’accès aux soins, de l’hôpital, des restes à charge… Bref, de la vie quotidienne de millions de personnes. Je suis outrée que le budget de la Sécurité sociale fasse l’objet d’un marchandage permanent.

La Marseillaise : Plusieurs acteurs du mouvement social ont qualifié ce projet de loi de financement de la Sécurité sociale de « musée des horreurs ». Partagez-vous ce constat ?

Lisa Ribeaud : Totalement. S’agissant du texte initial qui a posé le cadre de la discussion, l’analyse que je fais, c’est qu’il inverse les solidarités fondées par la Sécurité sociale il y a 80 ans. On passe d’un système où la maladie était prise en charge collectivement, à un système où – de plus en plus – on demande aux personnes fragiles, aux personnes malades de payer pour générer des recettes qu’on n’est pas capable de trouver par ailleurs. C’est insupportable et c’est d’une grande violence. Il y a plusieurs mesures qui méritent leur entrée au musée des horreurs. Premièrement, le doublement des franchises médicales et des participations forfaitaires. Ce sont ces petites sommes qui restent à la charge des patients lorsqu’ils vont chez le médecin ou à la pharmacie. On sait que ces franchises, qui ne sont pas d’un montant spectaculaires, constituent néanmoins des barrières financières à l’accès aux soins, surtout lorsque les personnes malades doivent s’en acquitter de manière répétitive. Ça va finir par peser très très lourd.

La Marseillaise : Le gouvernement parle de responsabiliser les patients. Vous n’êtes pas d’accord ?

Lisa Ribeaud : Par ailleurs, politiquement, le message est assez détestable : on parle de responsabiliser les patients, mais les patients ne sont pas responsables de leurs maladies. On ne choisit pas d’être malade. Les patients ne sont pas responsables de ce qu’un médecin met sur l’ordonnance. Pour moi, en revanche, c’est le gouvernement et les décisions politiques qui ont été prises ces dernières années qui sont responsables de la situation actuelle de la Sécurité sociale et du manque de financements pour combler son déficit. Plutôt que d’aller chercher de nouvelles recettes, on pointe les personnes malades, je trouve assez insupportable d’inverser les responsabilités de cette manière.

La Marseillaise : On pourrait vous dire que des restes à charge importants, c’est plutôt un argument pour développer des mutuelles.

Lisa Ribeaud : Ce n’est pas du tout notre conception. Nous, aux Mutuelles de France, on se positionne en complémentarité de la Sécurité sociale. Plus elle transfère des charges sur les mutuelles, plus on est obligé d’augmenter les cotisations et notre vocation, c’est que la population puisse être couverte pour une Sécurité sociale de haut niveau et par des mutuelles qui restent accessibles financièrement. Le combat de Solimut et des Mutuelles de France, c’est que la santé soit un droit pour tout le monde. Pour cela, il n’y a rien de mieux que la Sécurité sociale, qui a une base de mutualisation extrêmement forte puisqu’elle couvre l’ensemble de la population. En tant que mutuelle héritière des mutuelles ouvrières, on n’a aucun intérêt à rembourser de plus en plus de dépenses. Ce n’est pas soutenable financièrement pour nos adhérents. La seule chose qui se passe avec ce type de logique, c’est que les personnes ne prennent plus du tout de mutuelle.

La Marseillaise : Au-delà du doublement des franchises médicales, quelles sont les mesures qui vous choquent dans le projet de budget de la Sécurité sociale ?

Lisa Ribeaud : Il y a une mesure qui peut sembler administrative sur le papier, c’est de pousser les personnes qui ont une maladie chronique qu’on appelle « stabilisée » à sortir du dispositif des affections de longue durée. Il faut être extrêmement vigilants à la façon dont cela va se mettre en place. Il y a 14 millions de personnes en affection de longue durée. Une personne qui a un diabète stabilisé, elle reste diabétique. De même, une personne qui a le VIH et dont la charge virale est indétectable, reste porteuse du VIH. Si leur maladie est stabilisée, c’est parce que ces personnes ont pu avoir un accès aux soins, remboursés à 100%. Le risque, c’est que sans cela, elles recourent de moins en moins aux soins et donc que leur maladie chronique soit aggravée. À titre individuel c’est dramatique et à titre collectif, on sait qu’une maladie mal prise en charge ensuite coûtera plus cher et contribuera à désorganiser le système de soins.

Encore une fois, plutôt que d’aller chercher des recettes supplémentaires, on s’en prend à des personnes malades qui sont considérées comme « plus assez malades ». C’est une logique très dangereuse. Ensuite, pour moi, le dernier élément qui mérite son entrée au musée des horreurs, c’est l’objectif national des dépenses d’assurance maladie (Ondam). C’est le chiffre qu’il ne faut pas dépasser. Son augmentation était fixée dans le texte à 1,6%, alors qu’on sait que l’augmentation naturelle des besoins de santé est de 4 à 5% avec le vieillissement de la population, les maladies chroniques et l’innovation médicale. Donc, si on applique ce taux-là, on va demander un effort insoutenable à notre système de santé. On décide de volontairement sous-financer la Sécurité sociale et, ensuite, on se sert de cela pour fermer des lits voire des services à l’hôpital…

La Marseillaise : Après avoir été supprimée en première lecture, les députés ont réintroduit en séance, vendredi 5 décembre, la taxe d’un milliard d’euros sur les cotisations mutualistes. Vous vous y opposez, mais les mutuelles n’ont-elles pas leur part d’effort à faire ?

Lisa Ribeaud : Répétons-le : quand une taxe augmente, elle finit inéluctablement par peser sur le bénéficiaire final. Au-delà de la mesure financière lourde pour les adhérents, ce sont les « arguments » invoqués avec désinvolture qui nous alertent et nous révoltent. Plus d’une heure durant, nous avons entendu, de la part des députés en séance, des propos fallacieux, insensés, insultants, qui remettent en cause l’intégrité du mouvement mutualiste. Mettre en cause l’intégrité des mutuelles, c’est attaquer le système de protection sociale solidaire que nous défendons. Nos entreprises relèvent de l’économie sociale et solidaire, sont à but non lucratif et à gouvernance démocratique. Ce sont les adhérents, élus par leurs pairs, qui ajustent les tarifs au strict nécessaire pour garantir les équilibres, payer les prestations et assurer les services aux populations que nous protégeons. Nous ne pouvons pas laisser s’installer ce discours. Nous ne pouvons laisser sans rien dire les mutuelles se faire insulter avec leurs adhérents, leurs militants, leurs salariés. Nous ne pouvons pas accepter que les mutuelles deviennent les boucs émissaires de décisions prises par les mêmes députés depuis des années, comme les transferts de dépenses vers les complémentaires, ou le définancement organisé de la Sécurité sociale, qui sont les véritables causes du niveau des cotisations mutualistes. Personne n’est dupe sur les jeux politiques en cours. Une partie des députés a sacrifié délibérément le pouvoir d’achat des ménages au profit d’un accord tactique pour faire passer un texte quel qu’en soit le contenu.

La Marseillaise : Votre prédécesseure avait déjà lancé une carte-pétition contre la taxation « habituelle » des mutuelles en expliquant que les hamburgers étaient moins taxés que les cotisations mutualistes. Où en êtes-vous ?

Lisa Ribeaud : Cette campagne produit ses effets auprès d’une partie des députés, nous continuons à dire que ces taxes sont profondément injustes parce qu’elles visent la santé et pénalisent les personnes âgées, fragiles ou qui ne sont pas salariées et qui ne bénéficient pas de l’aide de leur employeur. Nous poursuivons ce combat en mobilisant nos militants mutualistes pour interpeller les pouvoirs publics et aussi expliquer les enjeux dans la population avec un message fort : stop à la casse de la Sécurité sociale et stop à la taxation des mutuelles. Dans le cadre des 80 ans de la Sécurité sociale, nous avons mené plusieurs initiatives à Marseille, en Île-de-France, à Nice… qui ont été des moments de rassemblement populaire pour penser ensemble un autre avenir pour la Sécurité sociale.

La Marseillaise : Comment faire autrement ? Quand on dit qu’il n’y a pas d’argent, vous n’y croyez pas ?

Lisa Ribeaud : De l’argent il y en a ! Il y a beaucoup de déconstruction de discours à faire autour du financement de notre système de Sécurité sociale. Il y a tout un discours gouvernemental qui consiste à dire que la dépense sociale est trop élevée en France et du coup qu’il faudrait la maîtriser pour « sauver notre modèle ». Des économistes qui travaillent à évaluer notre dépense sociale, comme Anne-Laure Delatte, démontrent que quand on compare avec d’autres pays européens, on est dans la moyenne par habitant d’autres grands pays comparables. C’est un premier élément important à rappeler. Deuxième élément fondamental : ce n’est pas la dépense le sujet. L’augmentation des dépenses est inévitable, l’enjeu, c’est comment la financer. Qui contribue ? À quelle hauteur ? Sous quelle forme ? Notre système de Sécurité sociale souffre d’un sous-financement chronique. Pourquoi ? Parce qu’on parle de 80 milliards d’euros d’exonération de cotisations imposées par le gouvernement à destination des entreprises. Le gouvernement fait ce choix politique, mais il demande à la Sécurité sociale de le financer puisqu’il ne compense pas les montants. Il y a aussi toute une part des richesses produites qui ne contribue pas au financement de la Sécurité sociale. Ce serait aussi un levier important pour financer correctement notre modèle de protection sociale.

La Marseillaise : Si on vous suit bien, vous appelez les parlementaires à rejeter le projet de budget de la Sécurité sociale dans son état actuel. N’y a-t-il pas un risque de chaos ?

Lisa Ribeaud : Moi, j’appelle surtout les parlementaires à construire un budget à la hauteur des besoins, qui finance correctement notre Sécurité sociale, qui protège les plus malades et ne les pénalise pas, qui fasse fonctionner la solidarité collective. Je pense que c’est cela qu’on attend d’un débat parlementaire de haut niveau. La Sécurité sociale est trop importante pour être l’objet de marchandages. C’est ce qui permet à notre société de rester unie, c’est un socle de cohésion. Il faut aussi avoir cela à l’esprit quand on est parlementaire et que l’on vote sur l’avenir de la Sécurité sociale.

Entretien réalisé par Léo Purguette (La Marseillaise, le 9 décembre 2025)