Des lycéens aux « gilets jaunes », va-t-on assister à une convergence des luttes ? (L’Indep)

Analyse avec la politiste Emmanuelle Reungoat, maitresse de conférences a Université de Montpellier, co-réalisatrice du film Des goûts de lutte.

Des lycéens et étudiants souhaitent se mobiliser samedi, le jour de l’appel à la résurgence des « gilets jaunes », peut-il y avoir une agrégation des colères ?

C’est une vraie question, mais on voit que le mouvement des « gilets jaunes » est devenu, dans l’espace des luttes sociales, une référence à laquelle on va revenir, ou dont on va endosser la légitimité. Ça donne à voir la marque mémorielle que le mouvement a laissée, comme une des luttes sans doute les plus importantes de ces dernières décennies. C’est lié au fait qu’elle proposait une forme de protestation très frontalement confrontationnelle. Il y a là un effet du mouvement des « gilets jaunes » sur la manière d’envisager la protestation et c’est peut-être aussi un appel symbolique. Il sera intéressant de voir qui sera là le 17 octobre.

Le mouvement des « gilets jaunes » peut-il renaître ?

Il a déjà eu lieu, il ne se reproduira pas de la même manière. Certains se sont politisés ou ont continué à se mobiliser, parfois sur les ronds-points, souvent plutôt en soutien à d’autres causes ou dans des collectifs, des jardins partagés, des pratiques de maraudes, de solidarité. D’autres ont rangé le gilet et sont rentrés chez eux. C’est un mouvement très hétérogène, les trajectoires le sont aussi. Il a duré très longtemps, mais il a rencontré des conflits internes, il a subi une forte répression, c’est aussi pour cela qu’il ne reviendra pas sous la même forme. Des « gilets jaunes » peuvent se remobiliser, mais ce sera un autre mouvement.

« Bloquons tout » avait fait long feu, il y a un an…

Tout à fait, tous les ans, j’ai des échanges avec des journalistes qui me demandent si le mouvement des « gilets jaunes » va revenir, souvent à l’automne, parce que le pouvoir d’achat est toujours faible, le prix de l’essence très fort, ce ne sont jamais les raisons qui manquent, on est dans des sociétés très inégalitaires, mais ça ne fait pas forcément une mobilisation. Avec « Bloquons tout », il y avait les mêmes enjeux. Le mouvement lycéen, ce n’est pas tout à fait la même sociologie, pas les mêmes profils, pas tout à fait les mêmes revendications, c’est aussi un mouvement qui est un peu plus homogène idéologiquement.

Mais il y a parfois des désectorisations.

Oui, c’est ce qui peut contribuer à ce qu’un mouvement devienne très important, l’idée que des gens issus de milieux très différents vont se mobiliser ensemble ou côte à côte. En 1968, il ya eu d’abord les étudiants, plutôt de la classe moyenne, puis une énorme mobilisation ouvrière. C’est l’enjeu souvent de la convergence des luttes, que les gens puissent se retrouver sur des modes d’action qui sont les mêmes, avec des intérêts au moins compatibles. Est-ce que cela aura lieu ? Je n’en sais rien. Mais le mouvement des lycéens rejoint une partie des revendications portées par d’autres secteurs sociaux, notamment la demande de l’intervention de l’État, de plus de budget, du maintien des services publics et de la réduction des inégalités. Il y a aussi un ancrage dans des va-leurs, des discours de l’univers de la gauche, avec un positionnement antifasciste.

Le mouvement lycéen a été émaillé de violences, d’accusations d’un recours à la force disproportionné pour le maintien de l’ordre, sont-elles équivalentes ce qu’on a pu connaître lors de la crise des « gilets jaunes » ?

On peut l’inscrire dans une forme de continuité. On note une évolution, sur les dernières décennies, vers des formes de brutalisation du maintien de l’ordre. Cela s’applique d’abord aux émeutes de banlieue en 2005, puis lors des manifestations contre la loi travail à partir de 2016. C’est un choix politique et c’est lié aussi aux réformes, à l’organisation de la police, dans les années 2000, il y a des restrictions budgétaires, la mise en place de la politique du chiffre, une diminution de moyens, on n’a pas assez d’effectifs, donc on va avoir recours à des unités qui ne sont pas formées au maintien de l’ordre. La doctrine traditionnelle, c’était de maintenir à distance, alors que la Bac, sa mission, c’est de faire du « saute dessus » et des interpellations. Il y a aussi l’usage d’armes qui produisent des mutilations, c’est lié à des choix répressifs, avec une culture gouvernementale qui est d’illégitimer les mouvements sociaux et focaliser l’attention médiatique sur les violences manifestantes, plutôt que sur les revendications, ça c’est très classique. Le Monde a comparé le nombre de gardes à vue (7950 au 13 octobre, NDLR), sur une durée à peu près similaire, il y en a eu davantage dans le mouvement des lycéens que pour les « gilets jaunes ». Il y a aussi un usage de l’appareil judiciaire, on l’a vu avec les « gilets jaunes », il y a eu beaucoup de comparutions immédiates.

Les mouvements qui surgissent ainsi en dehors du cadre syndical sont-ils, dans le même temps, devenus plus violents ?

La domination du champ de la protestation par le mouvement syndical a été très importante jusqu’à la première moitié du XXe siècle. Dans les années 60, les mouvements féministes, environnementaux sortent du cadre syndical, puis les altermondialistes à la fin des années 90, début des années 2000. Ensuite, tous les mouvements post-2008 qui suivent la crise économique et sont plutôt, en Europe et aux Etats-Unis, des mobilisations citoyennes d’occupation de l’espace public (Occupy, les Indignés, Nuit debout, « gilets jaunes »). Ce sont des mouvements effectivement difficiles à gérer parce qu’ils sont très horizontaux. Ils gagnent souvent en violence, en radicalité, en interaction avec l’attitude des gouvernements. Or il y a une doctrine qui a été suivie par pas mal de gouvernements ces dernières années, qui est plutôt de ne pas donner satisfaction aux revendications, ça contribue à ringardiser la manif. C’était l’objectif, que les gens se disent que manifester, ça ne sert à rien, mais ça produit aussi des recours à la désobéissance civile ou à la violence. Le mouvement des « gilets jaunes », sil fait référence, c’est aussi parce que les gens ont l’impression qu’il a obtenu des choses. Le gouvernement, pour le mouvement lycéen, a mis du temps à répondre aux revendications. En général, soit ça essouffle le mouvement, soit ça produit une montée en radicalité ou une expansion.

Recueilli par Manuel Cudel (L’Indépendant, le 16 octobre 2026)

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