L’édito du webzine. La colère, cette France qu’on n’écoute plus

Un pays qui s’embrase, des vitrines brisées à Lyon, un hôtel de ville en flammes à Limoges, et un président qui, lui, choisit ce moment précis pour s’envoler vers le Golfe – comme en 2018, lorsqu’il observait depuis l’Argentine les dégâts de l’Arc de Triomphe saccagé. L’histoire bégaie, et c’est peut-être le plus inquiétant.

Commençons par ce que cette semaine ne fut pas : elle ne fut pas une explosion soudaine. La colère qui a mis entre 550 000 et 800 000 personnes dans la rue le 17 octobre -lycéens mobilisés depuis des semaines, étudiants en assemblées générales, gilets jaunes revenus d’entre les morts, syndicats- couvait depuis longtemps. « Trimer toute la journée, pour ne pas pouvoir remplir son chariot », résumait à Bordeaux Eddy, 20 ans. Et ce cri, désormais, dépasse nos frontières : de Rome à Madrid, une même jeunesse européenne estime que les urnes ne parlent plus pour elle.

Face à cela, la réponse de l’État a d’abord été une réponse de l’ordre. Couvre-feux à Lyon, Marseille, Limoges ; interdictions de manifester à Lyon, Nancy, Besançon, Mulhouse, Bordeaux ; parcours imposés puis retirés à Paris à 24 heures de la mobilisation ; 70 000 policiers et gendarmes déployés ce samedi, canons à eau compris. Sans doute fallait-il sécuriser. Mais quand un préfet interdit toute manifestation dans la troisième ville de France, quand la préfecture parisienne déplace en dernière minute un cortège négocié pendant une semaine, on ne désamorce pas une colère : on la confirme dans son intuition première, à savoir que le pouvoir ne veut pas entendre.

Et si on répondait aux attentes

Le paradoxe est complet : dans le même temps, le président recevait à l’Élysée des représentants lycéens venus « écouter les revendications », promettait fermeté et transparence, tandis que le ministre de l’Intérieur jurait qu’on ne « laisserait rien passer ». Deux langages, une seule incapacité : celle de traduire la contestation en politique. Les tribunaux administratifs, eux, ont passé la semaine à suspendre des interdictions – jugeant, avec la sagesse lente qui est la leur, que le droit de manifester ne se suspend pas aussi légèrement qu’un arrêté.

Ce samedi 24 octobre, l’« acte II » a réuni 410 000 personnes selon l’Intérieur, près de 800 000 selon la CGT – et sans incident majeur dans la plupart des villes, preuve s’il en fallait une que la colère n’est pas la casse, et que la casse n’est pas la colère. Les gilets jaunes ont déjà annoncé l’acte III pour le 31 octobre : manifester « pour la liberté de manifester ». À six mois de l’élection présidentielle, voilà où nous en sommes : un pays dont le conflit central porte désormais sur le droit même à exprimer ses conflits.

La colère, disait un syndicaliste marseillais, c’est ce qui arrive « quand tout le monde est à bout ». Elle n’est ni illégitime ni illimitée. Mais elle ne se gère ni par les grenades, ni par les invitations à l’Élysée. Elle s’apaise par des réponses – sur les salaires, sur les services publics, sur cette impression diffuse que le pacte social s’est brisé quelque part entre deux quinquennats. Tant que ces réponses manquent, chaque samedi ne sera qu’une répétition. Et l’Histoire, elle, a déjà montré qu’elle sait se répéter.

Dominique Gerbault

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