Christophe Guilluy : « On a sous les yeux un modèle qui est en train de s’écrouler » (La Marseillaise)

Christophe Guilluy, géographe et essayiste, auteur de nombreux ouvrages(*), s’exprime sur les mobilisations sociales en cours.

La Marseillaise : Après avoir énormément travaillé sur les Gilets jaunes, quel regard portez-vous sur les mobilisations en cours ?

Christophe Guilluy : Le mouvement des gilets jaunes ne s’est jamais arrêté en réalité. Ça rassure les élites de penser que c’était juste un temps bien déterminé et qu’à la fin, tout le monde est rentré chez lui. On a des espèces de coups de boutoir permanents et ça revient comme des vagues. Et là, c’est une nouvelle vague qui ne ressemble pas encore à un mouvement massif. Même s’il y a beaucoup de monde, ça reste quand même très concentré et ce n’est pas exactement la même géographie que les gilets jaunes, mais c’est puissant. Pourquoi ? Parce qu’on a 40 ans de néolibéralisme et ce que j’ai appelé le plus grand plan social de l’histoire, c’est-à-dire celle des classes populaires dans leur ensemble, puis des classes moyennes. Aujourd’hui, 30 % de la population est à découvert le 15 du mois, 40 voire même 50 % des gens sont à 50 euros près pour finir le mois et puis on a les deux tiers des gens qui ont un niveau de vie qui a rationnellement baissé. Et ce, dans un contexte de désindustrialisation. Le tableau est juste catastrophique. C’est pourquoi j’en ai ras le bol qu’on parle du cercle de la raison. Je parle du cercle de la déraison de gauche, comme de droite, des grosses têtes qui nous gouvernent et nous ont emmenés tranquillement, depuis 40 ans, dans le mur de la dette et de la désindustrialisation.

La Marseillaise : Comment transposer ce que vous appelez Métropolia et Périphéria à ce mouvement ?

Christophe Guilluy : Quand j’avais parlé de Métropolia et Périphéria, c’était bien pour dire, certes, les élites ont fait sécession. Mais en fait, c’est Métropolia tout entière qui avait fait sécession. Il n’y a pas que les ultra-riches qui profitent du système, il y a aussi les classes supérieures, même si elles ne sont pas riches. L’ensemble qui était Périphéria, où se concentre toute la richesse, la création d’emplois, et où les classes populaires sont juste interdites. Et quand elles sont autorisées, c’est dans des quartiers de logements sociaux pour faire des esclaves de la nouvelle bourgeoise. Il y a eu la sécession des élites, de Métropolia, qui est en fait la sécession de la réalité et des gens ordinaires. C’est vraiment couper les ponts avec ce qu’est la vie normale. Et du coup, les classes populaires ont réagi en s’autonomisant. C’est-à-dire qu’elles construisent elles-mêmes leurs récits. Le grand basculement en réalité intellectuel et culturel d’aujourd’hui, c’est que les gens n’attendent plus rien des discours d’en haut. Le récit aujourd’hui, il est construit par le bas. Tant que les politiques, n’auront pas pigé que tout vient d’en bas, ça marchera pas.

Le cas de Marseille est différent géographiquement. La ville est tellement étendue qu’elle contient sa banlieue du coup, elle reste populaire. Si on transpose la superficie de Marseille sur Paris, on se rend compte que la Seine-Saint-Denis ferait partie de Paris, ce qui la rendrait un peu plus populaire en réalité.

La Marseillaise : Pour décrédibiliser le mouvement, certains disent que les revendications ne sont pas claires. Pourtant, il y en a ?

Christophe Guilluy : Le mouvement démarre avec les lycéens. Oui, c’est évident, l’Éducation nationale est une catastrophe, la formation aussi. Pourquoi ? Parce que vous avez un pays qui a lâché le travail. Quand on dit que la France ne forme plus d’ingénieurs, c’est logique, il n’y a plus d’industrie. Et, à chaque fois, on peut tirer le fil. Je me souviens d’Arnaud Montebourg [ancien ministre français de l’Économie (en 2014) et du Redressement productif (2012-2014)], qui, lors d’une audition à l’Assemblée nationale avait donné le prix de la trahison. Ça concernait tous les fleurons industriels français, Alstom et compagnie, qui sont partis aux États-Unis et ont été vendus. Il expliquait que les chefs d’entreprise de ces grosses boîtes avaient palpé des millions. C’était le prix de la trahison. Donc voilà, on est pilotés par des mecs qui ont rendu ça possible. Et les gens l’ont parfaitement compris. Je pense que le peuple, aujourd’hui, est mille fois plus intelligent qu’il ne l’était dans les années 1950. Ce discours sur les réseaux sociaux qui abrutiraient les gens, c’est lié à cette histoire de « le récit d’en haut est complètement délégitimé ». Et donc les sachants, les intellectuels se disent qu’on n’a plus besoin d’eux. Mais comme partout, il y a des dérives.

La Marseillaise : C’est un système qui est en train de s’effondrer ?

Christophe Guilluy : Je ne suis pas surpris par la force du mouvement actuel, tout est sur la table. Il y a 30 ans, c’est les ouvriers qui s’en sont pris plein la gueule. Après, ça a été les employés puis les salariés du privé et du public. Les travailleurs, pour moi, contrairement au cercle de la déraison, ils incarnent le mouvement de la raison. Ils ne sont pas sécessionnistes, ils sont encore là, debout, et ils se donnent à voir. Les gens sont hyper raisonnables. Ils savent très bien ce qu’ils veulent. Ils veulent préserver leurs services publics. Ils veulent du travail. Ils veulent un pays apaisé. Ils sont absolument pas dans une logique de guerre civile. Et c’est pour ça que quand je dis qu’il faut s’appuyer sur le Périphéria, ça ne veut pas dire « je lâche tous les gens qui vivent dans les grandes villes ». Ça, c’est complètement con. Pour moi, c’est le symbole du peuple. Derrière Périphéria, il y a la logique d’avoir du travail, de plébisciter les circuits courts, d’arrêter avec le néolibéralisme, le libre-échange dingue, etc. Bref, reconstruire quelque chose qui est en plus écologiquement hyper viable. L’image de Métropolia, pour moi, c’est un truc qui s’effondre, c’est le modèle néolibéral. On a sous les yeux un modèle qui est en train de s’écrouler. Donc ils font de l’autoritarisme car ils ne savent pas comment s’en sortir. Mais tout ça va être balayé. J’en suis convaincu, tout simplement parce que ça tient même pas économiquement.

La Marseillaise : La figure d’Emmanuel Macron semble cristalliser la colère. Le pouvoir a-t-il peur de ce mouvement ?

Christophe Guilluy : C’est le mec qui n’a toujours pas compris ce qu’étaient des gens ordinaires, un travailleur ordinaire. Le discours des médias et du bloc central, c’était de dire on a que des casseurs et de la racaille qui descend des cités. Ces gens se trompent entre le visible et l’invisible. Les Black Blocs ne représentent pas les classes populaires, les mecs qui viennent piller les magasins ne représentent pas les musulmans de France. La réalité, c’est celle des gens ordinaires. Ceux dont les revenus médians sont de 2 000 euros et la retraite médiane à 1 600 euros. Quand tu vis avec ça, t’as pas le temps d’aller casser, t’as pas le temps d’être individualiste, t’as pas le temps d’être nihiliste. Tout ça, c’est du fake. C’est du spectacle. Et puis bon, il y a toutes les techniques. Le 17 octobre, il n’y avait pas de policiers, ce n’est pas un hasard, on pourrit un mouvement avec la violence. Ce sont de vieilles techniques. Leur crainte, c’est une résurgence sur l’ensemble du territoire, des blocages de ronds-points ou autre chose. Ils se disent « tant que ça reste contrôlé par les syndicats, par les partis, c’est contenu ». Ils auront peur au moment où ça va déborder, où ça va toucher justement plus de territoires, des petites villes, un peu tout le monde. Les gens qui ont été dépossédés de ce qu’ils avaient, de ce qu’ils sont, ne lâcheront rien. C’est un instinct de survie : si tu lâches, tu crèves et ça n’est pas possible.

Entretien réalisé par Laureen Piddiu (La Marseillaise, le 7 novembre 2026)

(*) Christophe Guilluy est l’auteur de « Métropolia et Périphéria : Un voyage extraordinaire » aux éditions Flammarion

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