Le Front populaire, même s’il était en Languedoc plus fracturé qu’ailleurs, a débouché sur une vague qui l’a dépassé. Retour, 90 ans après, sur une période relativement oubliée dans le Midi.
90 ans après mai-juin 1936, sur fond de Front populaire, de grèves et de manifestations, que reste-t-il dans l’imaginaire historique des Languedociens et des Roussillonnais ? Pas grand-chose, regrette le chercheur montpelliérain Philippe Lacombrade, qui vient de coanimer mercredi dernier à Montpellier un colloque sur le sujet. La faute notamment à Paris, qui a focalisé l’attention dans les travaux d’historiens.
Notre région aurait été l’une des « oubliées dans l’historiographie » de cette période pourtant si riche. « On s’intéresse peu à l’histoire provinciale, mais il faut dire aussi que la tradition d’histoire régionale que nous avions ici a un peu disparu », nuance Philippe Lacombrade. Pondérons jusqu’au bout : « Notre région est viticole, l’industrie y est un peu diffuse donc c’est vrai que mécaniquement il y a eu moins de mouvements sociaux et de grèves qu’à Paris et dans les grandes régions industrielles du nord de la France », Mais il y aurait là tout de même comme une injustice, d’autant plus que l’Occitanie méditerranéenne a été d’une certaine façon pionnière. « Dans notre région viticole justement, des grèves dans le monde agricole annoncent le Front populaire, » souligne Philippe Lacombrade. « Dès les vendanges de décembre 1935 puis à Cruzy, vers Saint-Chinian, en janvier-février 1936, 300 ouvriers agricoles et viticulteurs protestent pour avoir des augmentations de salaire. En juin 1936, vous avez à Montpellier, par exemple, des ouvriers agricoles qui se mettent en grève dans les domaines des grands propriétaires viticoles. »
Première grève à Béziers
Pour le reste, les grèves dans les autres secteurs sont plus tardives qu’au niveau national. Elles débutent après les accords de Matignon du 8 juin.
La première éclate le 10 juin aux établissements Fouga de réparation des wagons ferroviaires, à Béziers : « C’est le signal lancé, avec 1 400 ouvriers sur 2 000 en grève », explique Philippe Lacombrade. Vient ensuite le secteur du bâtiment à Perpignan le 12 juin. Montpellier se mobilise à partir du 15. Des commandos s’organisent pour faire le tour des piquets de grève à vélo, ou pour aller jusqu’à Palavas inciter à la grève. « On occupe les chantiers de la clinique Saint-Charles, en construction. La compagnie générale d’électricité est occupée, les grévistes dorment là-bas, on organise des bals, les ouvriers s’engagent à maintenir l’électricité dans toute la ville. À Montpellier toujours, il y aura ensuite la compagnie de tramway, les coiffeurs, les garçons de café et de restaurant. »
L’historien Jean Sagnes décrit comment l’essentiel des entreprises en grève l’est dans des petites structures, les plus grosses ayant éteint les feux qui couvaient. A Sète avec le port et Alès avec la mine, des accords sont trouvés rapidement.
À Alès tout de même, les ateliers Richard Ducros (entretien de rails) sont mobilisés. À Nimes, si le secteur de l’habillement trouve une issue rapidement, la grève dans d’autres filières va durer jusqu’à la mi-juillet, avec les Courriers des Cévennes, les Docks méridionaux, les grands magasins… Les négociations finissent par déboucher sur la rédaction de conventions collectives, la semaine de 40 heures, l’instauration de congés payés et l’augmentation des salaires. « Dans le Midi rouge, le pouvoir politique est proche des grévistes et favorise les négociations », précise Philippe Lacombrade.
Si peu de traces historico-politiques restent de cette période-la dans la région, c’est aussi parce que la victoire du Front populaire n’y était pas une surprise. La gauche trustait les places du Midi rouge. Dans les unes, l’année 36 signe même un recul, sous le poids de l’abstention. « Par le nombre de suffrages qu’elle a reçus, la gauche semble avoir un peu régressé par rapport à 1932 », note l’historienne Marianne Caron. Le « bloc » du Front populaire y était plus friable qu’ailleurs. Les partis de gauche auraient même tendance à se faire concurrence : les radicaux lorgnent du côté du camp conservateur pour y puiser un électorat refusant de voter socialiste ou communiste. Mais si, au premier tour, chacun a compté ses voix, l’élan national du Front populaire éteint au second tour, pour un temps seulement, les rivalités d’appareils.
À part en Lozère, tous les députés sont de gauche
« Après les divisions, au deuxième tour on se retrouve », résume Philippe Lacombrade. Il cite l’exemple de Paul Boulet qui devient maire de Montpellier en s’alliant avec les radicaux et la SFIO, battant Henri de Rodez-Bénavent, figure du Midi blanc.
Tous les députés du Languedoc et du Roussillon élus en 1936 sont classés à gauche, à l’exception de deux des trois députés de la catholique et conservatrice Lozère. Dans le Gard, deux députés communistes font, pour la première fois dans la région, leur entrée au parlement. Les socialistes s’en inquiètent et les radicaux entament leur reflux.
« À l’annonce des résultats des élections, au soir du 3 mai 1936, la foule descend dans la rue pour manifester sa joie », rappelle Marianne Caron. Mais les rassemblements sont a venir, à partir du 14 juin. « Foules immenses, fanfares jouant L’Internationale et La Mar-seillaise, forêts de drapeaux, bals populaires » sont au menu. 10 000 personnes manifestent à Montpellier et à Nimes, 15 000 à Perpignan, 7 000 à Narbonne, dans une ambiance bon enfant.
Arnaud Boucomont (L’Indépendant, le 28 mai 2026)
Une journée d’études historiques a été organisée mercredi dernier sur le campus Saint-Charles de Montpellier à l’occasion des 90 ans de la victoire du Front populaire dans la région.
