Le billet de Jean-Michel Galano. Le sain, le malsain et le reste

À propos du livre de Georges Vigarello « Histoire des pratiques de santé » (Seuil 1993)

Diplômé en éducation physique, agrégé de philosophie, Georges Vigarello s’est depuis plusieurs décennies orienté vers l’histoire des représentations, des catégories mentales et des institutions qui commandent et organisent les pratiques sociales ayant pour objet le corps. Son premier ouvrage, « Le Corps redressé », était consacré à l’étude des stratégies de restauration et de rééducation des corps meurtris ou fragilisés. Des pratiques qui ne s’inscrivent pas dans un progrès linéaire, mais mettent en jeu, dans cet espace singulier à la charnière de la médecine et de l’éducation, des conceptions de la normalité, des modères thérapeutiques et exigences éthiques susceptibles de variations considérables selon les contextes historiques, technologiques et sociaux. L’usage de soi par soi, pour reprendre une expression de Yves Schwartz(1), est en matière notamment de réadaptation une donnée essentielle qui s’affirme de plus en plus fortement dans la période contemporaine et modifie en profondeur les exigences thérapeutiques.

Par la suite, la réflexion de Vigarello s’est orientée sur d’autres catégories, fonctionnant souvent par paires d’opposés : le propre et le sale, le gras et le maigre, mais aussi la virilité. Son « Histoire des pratiques de santé », d’abord publiée sous le titre « Le Sain et le malsain », marque un temps nouveau dans sa réflexion, et constitue un précieux ensemble de repères historiques On se contentera ici d’en marquer les étapes parmi les plus importantes.

Il faut d’abord se mettre d’accord sur ce qu’il y a lieu d’entendre par « pratiques de santé » : comme l’auteur le souligne dans sa préface, ces pratiques débordent largement les thérapeutiques strictement médicales, souvent même les contredisent et parfois, comme dans la célèbre « querelle de l’inoculation », les anticipent. Si l’idéal de santé est une constate, il est pendant des siècles confondu avec une certaine conception de la nature, on exclusive toutefois d’un appel éventuel à une surnature : « natura sola meicatrix »(2), avec son corollaire pour le médecin « primo non nocere »(3), tels seront pendant longtemps les préceptes de base. D’où une méfiance forte des malades à l’égard de toute approche outillée et artificieuse de la maladie. D’où aussi les pratiques préventives, toutes négatives : isolement, lazarets, quarantaines.

Cependant, et c’est en cela qu’il faut parler de surnature, le prestige de l’élixir, du « philtre », de la composition salvatrice mystérieuse, perdurera très longtemps, et en fait jusqu’à nos jours, sous des formes à peine renouvelées. Ce n’est pas le moindre mérite du livre de Vigarello que de montrer la permanence jusqu’à aujourd’hui d’un certain nombre de mythes, par exemple celui du « vin réparateur ». L’engouement pour le quinquina, pour le café, pour la noix de cola, pour le vin de malaga, pour le tabac, pour l’opium, ainsi que pour les « pratiques d’évacuation » pour les « cures d’air » ou les différentes façons de combattre les « vapeurs », sont autant de moments singuliers, dans lesquels il ne suffit pas de voir des modes éphémères, mais aussi la réalité d’une recherche de nouvelles normes de santé, axées sur le renforcement du corps, désormais conçu non plus comme « l’abominable vêtement de l’âme », mais comme un puissant réservoir d’énergie et de créativité, digne de bonheur et sujet de droits. L‘hygiène et son versant théorique, l’hygiénisme, différencié de la médecine proprement dite, prend son essor à ce moment-là, et inscrit le corps dans un milieu social de plus en plus mobile et urbanisé. La rupture du métabolisme entre l’être humain et la nature est consommée, et c’est là une chose dont les élites intellectuelles et les décideurs politiques sont de plus en plus conscients.

Il n’est pas étonnant dans ce contexte de voir décliner la pratique ancestrale de la saignée et plus généralement la théorie des humeurs Le corps est désormais vu comme une dynamique à favoriser et non plus comme un équilibre statique à préserver ou à restaurer. Et cela d’autant plus que les progrès de l’hygiène, notamment alimentaire, entraînent un spectaculaire allongement de l’espérance de vie.

Non moins spectaculaire, la baisse de la tolérance à la malpropreté, à la souffrance, à la violence d’une façon générale, et bientôt à ce qu’on appellera la barbarie. Ce que Rousseau, avant Nietzsche, stigmatise sous le vocable d’« effémination », il est bien exact que la toute jeune opinion publique le revendique fortement la santé devient dès lors une affaire d’État, avec des lois en matière sanitaire, des constructions de réseaux d’égouts, des programmes scolaires, des chaires d’hygiène à l’université, l’émergence de la question de la santé mentale, etc.

Toutefois, les nouvelles façons de concevoir le corps ne sont jamais, contrairement aux idéaux positivistes, indépendantes des idéologies dominantes et doivent aussi composer avec les idéologies persistantes. C’est ainsi que dans une société où la bourgeoisie en expansion condamne toute dépense inutile et tout gaspillage, les professions de santé verront dans la « dépense » sexuelle improductive une pathologie, prolongeant jusqu’à l’orée du XX° siècle les idées délirantes de Tissot (pourtant l’un des plus grands médecins des Lumières), avec des conséquences humaines dramatiques.

Ce livre est bourré d’informations et donne des repères historiques précis. Il permet de comprendre que l’évolution des pratiques de santé n’est en aucune façon un processus linéaire, mais qu’elle est travaillée en profondeur par des débats qui ne sont pas seulement des débats d’idées. On peut regretter de ce point de vue que l’auteur n’ait pas assez traité du choc être une certaine rationalité médicale instituée et l’empirisme confus mais parfois fécond des pratiques populaires, rarement écrites et jamais théorisées. Peut-être aurait-il pu mieux souligner, à propos de la querelle de l’inoculation, à quel point la résistance obstinée de nombreux médecins était liée à l‘horreur éprouvée par la rationalité traditionnelle devant un processus dialectique (injecter le mal pour vaincre la mal). Une rationalité classique qui ne voulait voir dans ce qui n’était pas produit par elle que sottise et superstition. Une histoire il est vrai sombre et peu documentée.

Comme toutes les activités humaines, les pratiques de santé sont partie prenante de la réalité sociale : elles en procèdent et agissent sur elle en retour. Le livre de Vigarello nous permet de penser une évolution historique. Il ne manque pas de souligner dans le dernier chapitre l’apparition de nouveaux défis et, conjointement, de nouvelles terreurs appelant des décisions inédites. Au geste salvateur toujours auréolé de mysticisme, une certaine exigence qu’il faut bien qualifier de démocratique tend à substituer la décision politique et l’acte d’Etat. Une évolution lente et semble-t-il impeccable, même si la baisse des budgets, la persistance des inégalités et une certaine individualisation des conduites sont de nature à susciter des préoccupations.

Jean-Michel Gamano

(1) Philosophe et ergologue français, auteur notamment de « Expérience et connaissance du travail », Éditions sociales 1988
(2) La nature est le seul médecin »,adage traditionnel repriiis entre autres par Ambroise Paré
(3) « D’abord, ne pas nuire », idem

L’édito du webzine. Le cynisme d’un gouvernement en quête d’économies

Au cœur de l’été, alors que les Français sont moins attentifs, la ministre de la Santé, Stéphanie Rist, a annoncé le doublement du plafond annuel des franchises médicales, passant de 100 à 200 euros par an.

Depuis des années, les gouvernements successifs ont une logique implacable : faire payer toujours plus ceux qui sont malades et ont besoin de soins. Cet été, l’exécutif de Sébastien Lecornu a franchi un cap supplémentaire dans le cynisme. Par décret, il impose une mesure rejetée par les parlementaires lors du dernier débat sur le budget de la Sécurité sociale : le doublement des franchises médicales. Une décision qui s’inscrit dans une stratégie libérale de démantèlement progressif de notre système de protection sociale, hérité du programme du Conseil national de la Résistance et porté par Ambroise Croizat.

La Sécurité sociale, fierté française, se transforme peu à peu en une assurance au rabais pour les plus modestes, tandis que les plus aisés peuvent s’offrir des soins de qualité. En arrière-plan, le gouvernement agite l’épouvantail du « trou de la Sécu », un argument éculé pour justifier des économies toujours plus brutales. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : les 2,15 milliards d’euros économisés grâce à cette mesure semblent dérisoires face aux 211 milliards accordés aux entreprises.

Le gouvernement ferme les yeux sur des recettes potentielles. Comme le souligne le PCF : « Plutôt que de ponctionner quelques dizaines d’euros supplémentaires sur les malades, faisons contribuer les milliards de revenus financiers qui échappent aujourd’hui aux cotisations sociales. » La santé n’est ni un luxe, ni une marchandise. C’est un droit. Pourtant, les coups bas se multiplient.

Une mesure injuste et contre-productive

En 2024, le gouvernement avait déjà doublé les franchises, passant de 0,50 à 1 euro par acte. Aujourd’hui, les montants unitaires restent fixes (2 euros par consultation, 1 euro par boîte de médicaments), mais le plafond annuel, jusqu’ici limité à 50 euros pour chaque poste, doublerait. Selon un rapport de la Cour des comptes publié en mai, 48 millions d’assurés seraient concernés. Seuls les mineurs, les bénéficiaires de la Complémentaire santé solidaire, de l’aide médicale d’État et les femmes enceintes en fin de grossesse y échapperaient.

Stéphanie Rist tente de minimiser l’impact : « C’est un petit effort extrêmement mesuré pour ceux qui achètent plus de cinquante boîtes de médicaments par an et qui vont plus de vingt-cinq fois chez le médecin. » Un raisonnement fallacieux. Car qui consomme autant de soins ? Principalement les personnes âgées et les malades chroniques, comme les patients en oncologie. C’est culpabilisant.

Les syndicats, déjà mobilisés en septembre 2025, dénoncent un « passage en force pendant l’été ». Cette mesure aggrave les inégalités d’accès aux soins. Pourtant, la France a fait le choix historique d’un système où chacun contribue selon ses moyens. Avec ces réformes, on se dirige droit vers un modèle assurantiel, à l’américaine ou à l’anglaise, où la santé devient un privilège.

Face à cette dérive, la résistance s’organise. Associations de patients, syndicats de médecins et partis politiques appellent à une mobilisation citoyenne. « La santé n’est pas une variable d’ajustement budgétaire », martèlent-ils. Il est temps de défendre ce droit fondamental avant qu’il ne soit trop tard.

Dominique Gerbault

Anthony Gonçalves. « Le calcul égoïste d’un gouvernement à l’affût de la moindre économie » (La Marseillaise)

Anthony Gonçalves, oncologue à l’Institut Paoli-Calmettes et adjoint communiste à la Santé de la Ville de Marseille, dénonce les conséquences du doublement des franchises médicales sur le renoncement aux soins et sur notre modèle de protection sociale.

La Marseillaise : Le gouvernement a annoncé le doublement des franchises médicales et une hausse du reste à charge. Quel regard portez-vous sur ces mesures ?

Anthony Gonçalves : Je suis profondément choqué par ces annonces. Le gouvernement considère que les gens consomment des médicaments ou ont des actes médicaux pour se faire plaisir. Il imagine qu’en augmentant ces franchises, ils vont réduire leur consommation médicale, ce qui est totalement faux. La grande majorité de ces consommations répond à des besoins réels. Ça va toucher des personnes atteintes de maladies graves qui n’ont pas choisi de l’être.

La Marseillaise : Ces mesures permettraient, selon le gouvernement, de financer l’accès aux soins. Qu’en pensez-vous ?

Anthony Gonçalves : C’est incroyable de ponctionner les malades pour favoriser l’accès aux soins. C’est l’inverse qui va se passer. Penser qu’on va freiner des dépenses de santé comme s’il s’agissait d’une consommation de confort est un calcul terrible. Les plus modestes, souvent en affection de longue durée, vont renoncer aux soins dont ils ont besoin. Les malades du cancer, avec des traitements lourds et réguliers, seront touchés de plein fouet. Au final, cela dégradera leur état de santé et coûtera encore plus cher lorsqu’il faudra les hospitaliser. C’est le calcul égoïste d’un gouvernement à l’affût de la moindre économie. Il ne va pas chercher l’argent là où il se trouve. On nous parle du déficit de la Sécurité sociale, mais il est largement alimenté par les exonérations de cotisations accordées aux entreprises.

La Marseillaise : Qui seront les plus pénalisés ?

Anthony Gonçalves : Les retraités vivant avec moins de 1 500 euros par mois et atteints d’affections de longue durée, de cancer ou de maladies cardiovasculaires. Ce sont des patients qui ont besoin de consultations et de prescriptions régulières. On va aller taper dans la poche de ceux qui n’ont déjà pas beaucoup pour vivre.

La Marseillaise : Quelles seront les conséquences de ces mesures sur le prix des mutuelles ?

Anthony Gonçalves : On parle d’un transfert de charges de 1,5 à 2 milliards d’euros, donc les mutuelles vont mécaniquement augmenter leurs tarifs, alors qu’ils sont déjà un problème pour une partie de la population. D’où notre idée d’instaurer une mutuelle communale à Marseille, pour permettre aux plus modestes d’accéder à une complémentaire à un tarif plus favorable.

La Marseillaise : Que révèlent ces annonces sur la gestion politique de notre système de santé ?

Anthony Gonçalves : Depuis des années, on entend cette petite musique de la responsabilisation des malades. L’idée serait de dire que le droit à la santé est une affaire de responsabilité individuelle. C’est un retour en arrière de plus sur un droit universel, qui ne doit dépendre ni des revenus ni du niveau social. On assiste à une attaque en règle globale contre notre système de Sécurité sociale.

La Marseillaise : Les annonces ont été faites en plein été, sans débat parlementaire. Que pensez-vous de la méthode ?

Anthony Gonçalves : La méthode est aussi choquante que le fond. L’an dernier, cette proposition avait été rejetée par le Parlement. Le gouvernement revient à la charge sans passer par le débat. C’est le pari abominable du gouvernement : on fait passer les mauvais coups pendant l’été.

Entretien réalisé par Clara Gazel (La Marseillaise, le 3 août 2026)