L’édito du webzine. TotalEnergies : entre superprofits, mobilisations et défis climatiques

L’assemblée générale de TotalEnergies a mis en lumière les fractures entre le géant pétrolier, la classe politique et la société civile. Avec 4,96 milliards d’euros de bénéfices au premier trimestre 2026 (+51 % par rapport à l’année précédente), le groupe est devenu l’épicentre d’un débat national

Une trentaine de militants communistes, menés par le sénateur Fabien Gay, ont défilé sous une banderole exigeant la « nationalisation de Total, Engie et EDF ». « Nous proposons depuis longtemps la nationalisation de tout le secteur énergétique », a déclaré Gay. « On ne peut plus accepter de vivre de crise en crise tous les trois ans. »

Dans le même temps, des militants d’Attac, Avaaz, 350.org et Action Justice Climat Paris ont installé une installation symbolique : un pipeline en carton alimenté en faux billets, dénonçant les « projets mortifères de TotalEnergies en Afrique » et réclamant une taxe sur les superprofits. « Ces bénéfices indécents sont le résultat d’une flambée des prix de l’énergie qui frappe les ménages, tout en enrichissant les actionnaires », ont-ils souligné.

Dopé par la flambée des prix des hydrocarbures, TotalEnergies affiche des résultats financiers qui font grincer des dents. Le bénéfice net de 4,96 milliards d’euros au premier trimestre a relancé le débat sur l’opportunité de taxer les superprofits des entreprises énergétiques. Après une proposition de loi portée par le Parti Socialiste, le sénateur Yannick Jadot (Europe Écologie Les Verts) et son groupe ont annoncé jeudi le dépôt d’un nouveau texte visant le retour de l’État au capital du groupe. « Il s’agit de protéger notre souveraineté énergétique et de garantir que les ressources servent l’intérêt général », a-t-il expliqué.

Entre superprofits et greenwashing

TotalEnergies est vivement critiqué par les ONG et les scientifiques pour son manque d’ambition climatique. Malgré les alertes répétées du GIEC sur l’urgence à réduire les émissions de gaz à effet de serre, le groupe poursuit des projets d’expansion dans les énergies fossiles. « Total ne cesse de diminuer la part de ses investissements dans les énergies bas-carbone et l’électricité intégrée », a dénoncé Antoine Bouhey, coordinateur de la campagne Defund TotalEnergies pour Reclaim Finance.

La pression sur le groupe s’est encore lorsque trois associations (Les Amis de la Terre France, ClientEarth et Notre Affaire à Tous) ont saisi l’Autorité des marchés financiers (AMF) et son homologue européenne. Elles accusent TotalEnergies de greenwashing.

Au-delà des chiffres et des mobilisations, c’est un modèle économique et social qui est remis en question. Faut-il taxer les superprofits pour redistribuer les richesses ? Nationaliser le secteur énergétique pour garantir la souveraineté française ? Et imposer des contraintes réglementaires plus strictes pour accélérer la transition écologique ?

Alors que la canicule s’installe en France, rappelant brutalement les conséquences du réchauffement climatique, TotalEnergies se trouve au cœur d’un débat de société. Entre rentabilité actionnariale et responsabilité environnementale.

Dominique Gerbault

Fabien Roussel. « J’appelle à avoir un Parti communiste le plus uni possible » (La Marseillaise)

Le secrétaire national du PCF sera à Nîmes, ce week-end, ville remportée par le communiste Vincent Bouget lors des municipales, pour participer à la Feria. Il lance un appel à la mobilisation face aux menaces qui pèsent sur l’emploi.

La Marseillaise : Vous venez participer à la Feria de Nîmes, ce week-end. Pourquoi ce déplacement ?

Fabien Roussel : La Feria de Nîmes est une des plus grandes fêtes populaires de notre pays, avec une ville de 150 000 habitants qui va accueillir, pendant quelques jours, un million de visiteurs ! C’est une si belle fête, j’ai envie tout simplement de la partager avec beaucoup de monde. Surtout, je vais avoir le plaisir de pouvoir le faire avec le nouveau maire de Nîmes, Vincent Bouget, et les militants qui ont participé à cette victoire. C’est une fierté !

La Marseillaise : Nîmes est la plus grande ville remportée par le PCF, lors de ces municipales, et face à l’extrême droite. Quelles leçons en tirer au moment où s’ouvre une nouvelle séquence politique ?

Fabien Roussel : J’ai retenu une chose du choix qu’ils ont fait à Nîmes : de construire un programme avec les habitants, quartier par quartier, rue par rue, pendant plus d’un an, et ensuite de mener campagne sur ce programme en ne parlant que de leur programme, sans jamais parler des adversaires. J’ai fait la même chose dans ma commune de Saint-Amand-les-Eaux. C’est une leçon de ces élections municipales que nous devrions reproduire plus souvent.

La Marseillaise : Face à la flambée du prix des carburants, vous appelez à nationaliser Total. Cela suffit-il face aux grandes crises internationales ?

Fabien Roussel : La nationalisation de Total n’est pas une fin en soi, ce n’est pas ça qui va régler tous les problèmes, nous en avons bien conscience. Ce que nous demandons d’abord, c’est de bloquer les prix à 1,50 euro et de baisser les factures d’électricité, parce que nous sommes dans une situation où nous produisons beaucoup d’électricité, à tel point que nous ne savons pas quoi en faire ! Et, enfin, il faut augmenter les salaires et les pensions de retraite de 5 % immédiatement pour protéger le pouvoir d’achat des Français, la consommation et relancer l’économie par la consommation. Ces trois mesures sont indispensables. Nationaliser Total, c’est reprendre la main sur une entreprise qui a vocation à être une entreprise d’État : c’est une entreprise stratégique, c’est incompréhensible pour nos concitoyens que ce grand groupe profite de la guerre pour accumuler près de 6 milliards d’euros de bénéfices en un trimestre, alors que cet argent devrait servir à baisser le prix à la pompe.

La Marseillaise : Le tissu industriel est frappé par les pénuries de matières premières après la guerre des États-Unis contre l’Iran. Comment réaliser la réindustrialisation défendue par les communistes ?

Fabien Roussel : Puisque le gouvernement apporte des mesures qui sont loin de faire le compte et que nous craignons une récession dans les mois qui viennent, nous appelons à une semaine d’action devant les préfectures, entre le 28 mai et le 4 juin, pour interpeller partout l’État sur la vie chère et l’emploi. Les défaillances d’entreprises n’ont jamais été aussi nombreuses, notre économie est hyper fragilisée, il y a besoin de la protéger et de créer, dans chaque région, une cellule de crise rassemblant les représentants des salariés, les services de l’État et les banques, pour trouver des solutions face à chaque menace qui pèse sur une activité industrielle. Il faut stopper cette hémorragie d’emplois industriels immédiatement, sinon, nous allons continuer à nous affaiblir.

La Marseillaise : Dans les Bouches-du-Rhône, nous avons eu l’exemple de l’abandon du projet de la plus grande fabrique de panneaux solaires d’Europe, face à la concurrence internationale. Comment reconquérir une souveraineté industrielle ?

Fabien Roussel : La France a plein de richesses, d’énergie, de compétences, permettant d’être un pays beaucoup plus attractif, nous pourrions être leader dans plein de domaines. Nous produisons l’électricité la plus décarbonée et la moins chère de toute l’Union européenne, nous avons demandé la baisse de son prix de l’électricité de 30 %, pour que les entreprises puissent investir chez nous. Et nous appelons à la mise en place d’un plan de relance, un pacte de confiance et d’avenir que nous avons estimé à 500 milliards d’euros, sur cinq ans, afin de prêter à taux zéro voire négatif pour relocaliser l’industrie en étant vigilants sur les critères écologiques et d’emploi, pour que cet argent soit socialement utile.

La Marseillaise : Ces milliards, le gouvernement les consacre au réarmement en abondant de 36 milliards d’euros la loi de programmation militaire…

Fabien Roussel : Avec Cécile Cukierman et Stéphane Peu, nous avons interpellé Sébastien Lecornu pour lui demander solennellement de changer de politique, pour éviter à tout prix une récession. Au lieu d’investir dans l’armée, dans les bombes, dans les guerres à l’étranger, nous lui demandons d’investir dans les services publics que les Français réclament : la santé, l’école, la lutte contre les narcotrafics. Et puis, il y a ces 211 milliards d’euros d’aides publiques versées à l’aveugle, sans contrepartie, y compris à de grands groupes qui n’en ont pas besoin. Nous demandons à les flécher vers les industries sur la base de critères sociaux et écologiques, pour que l’on relocalise des filières entières dans notre pays.

La Marseillaise : Le PCF a engagé son 40e congrès, avec trois textes alternatifs face au projet de base commune du conseil national. Comment les accueillez-vous ?

Fabien Roussel : Les communistes ont la culture du débat ! Nous aimons prendre le temps d’analyser la situation en France comme à l’internationale, pour avoir les meilleures réponses à apporter. Je regrette qu’il y ait autant de textes, car cela risque de fracturer et de diviser notre parti à un moment où, au contraire, nous avons besoin d’un parti solide pour défendre la classe ouvrière, tout comme nous avons besoin de syndicats solides. Il ne faut pas avoir peur du débat, débattre en toute sérénité et se rassembler pour mener ce combat contre l’extrême droite, pour la paix en Europe et dans le monde. La base commune que la direction sortante propose, que je défends et qui a été adoptée à 77 % par le conseil national, est largement amendable. Elle doit être enrichie. J’ai entendu à travers les textes alternatifs les remarques, les manques, les doutes. Nous allons avoir tout le temps du congrès pour les intégrer, sur la base de cette base commune que nous proposons. J’invite les communistes à l’adopter pour avoir un parti le plus uni possible dans la préparation de ce congrès.

La Marseillaise : Le coordinateur national de la France insoumise Manuel Bompard assurait, ce vendredi, que les communistes sont des alliés naturels et demandait de ne pas instrumentaliser LFI dans les débats internes du PCF. Que lui répondez-vous ?

Fabien Roussel : Je regrette tous ces messages qui circulent sur les réseaux sociaux partagés par des militants et des dirigeants de la France insoumise pour appeler les communistes à me battre et à battre la base commune du CN. C’est de l’ingérence et c’est insupportable. Quant à Manuel Bompard, qui dit que nous sommes un allié naturel, il expliquera cela aux maires communistes devant lesquels il a mis des candidatures de la France insoumise pour les faire battre lors des dernières municipales. On ne fait pas ça à un allié. Ce qui s’est passé aux élections municipales restera une expérience vécue douloureusement.

Propos recueillis par Yves Souben (La Marseillaise, le 23 mai 2026)

L’édito du Travailleur Catalan par Nicole Gaspon. Taxer les compagnies pétrolières

Un rapport de l’ONG Greenpeace révèle que la guerre contre l’Iran profite largement aux compagnies pétrolières celles-ci réalisent ainsi 80 millions de sur-profits par jour, dont 11,6 en France !

Sarah Roussel, de l’ONG, fait ce constat révoltant : « pendant que des personnes meurent au Moyen-Orient, les compagnies pétrolières se remplissent les poches avec des profits d’aubaine totalement indécents ».

Pourtant, cette guerre illégale menée par les USA et Israël contre l’Iran aggrave la crise économique et les ponctions sur le pouvoir d’achat en Europe. Ce numéro du Travailleur Catalan s’en fait l’écho dans les pages Événement.

Il serait logique que ces sur-profits des compagnies pétrolières soient taxés. C’est d’ailleurs ce que viennent de demander l’Espagne et trois autres pays de l’Union européenne (Autriche, Allemagne, Italie). Ils ont appelé à la mise en place d’une taxe sur les bénéfices exceptionnels des entreprises énergétiques, en réponse à la hausse des prix des carburants liée à la guerre au Moyen-Orient, a indiqué samedi le ministre espagnol de l’Économie, Carlos Cuerpo. Les ministres ont rappelé qu’une taxe d’urgence similaire avait été mise en place en 2022 pour faire face à la flambée des prix de l’énergie à la suite de l’invasion de l’Ukraine par la Russie.

On se demande pourquoi la France ne s’est pas associée à cette démarche, cela témoigne du peu de cas que fait l’exécutif macroniste des difficultés que rencontrent nombre de professionnels et de ménages en raison des augmentations colossales des prix du pétrole et du gaz. Un même état d’esprit conduit le gouvernement à refuser la moindre aide aux particuliers comme baisser les taxes sur les carburants.

Frédéric Specque. « C’est le rôle de l’État de défendre notre industrie » (La Marseillaise)

Entretien avec Frédéric Specque, le délégué CGT de la verrerie d’Arc, où 700 emplois seront supprimés selon le projet de reprise validé, vendredi, par le tribunal de Tourcoing. Ce jeudi s’ouvrent à Pont-de-Claix les assises CGT du Made in France. Une journée de travail durant laquelle le syndicat mettra en avant des solutions pour faire face à la vague de fermetures d’entreprises. À 14h sera organisé un débat avec Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT, Sébastien Martin, ministre de l’Industrie, Gisèle Rossat-Mignod, directrice du Réseau de la Banque des Territoires, ainsi qu’un représentant du patronat. Il sera question de l’avenir industriel du pays, à l’heure où les suppressions d’emplois se succèdent. Le cas de la verrerie Arc en est l’un des exemples les plus récents.

La Marseillaise : Le repreneur de la verrerie Arc, Timothée Durand, a annoncé 250 licenciements secs sur les 700 suppressions de postes. De quoi s’agit-il ?

Frédéric Specque : Ce que dit M. Durand, c’est que 250 personnes seraient licenciées de force, le reste partirait volontairement. Je ne sais pas d’où il tient ce chiffre. On essaye de limiter au maximum les départs forcés afin de mener ce PSE avec seulement des volontaires, mais ce n’est pas ce qui se passe actuellement. Les personnes qui souhaiteraient partir ne le peuvent pas car elles ne sont pas dans les catégories professionnelles concernées. La difficulté vient du fait qu’on est en redressement, donc on traite avec l’administrateur judiciaire. Son rôle est évidemment de sécuriser au maximum la reprise. Ceci étant dit, on sait très bien qu’on peut trouver des personnes pour remplacer ces départs volontaires.

La Marseillaise : Comment les salariés ont-ils vécu l’annonce de la reprise ?

Frédéric Specque : Il n’y avait qu’une seule offre de reprise, donc le fait que le tribunal la valide, ce n’était pas une surprise, le projet avait le soutien à tous les niveaux politiques. Mais ça reste une reprise sous couvert d’un PSE très lourd, avec 704 suppressions de postes, même si on parlait de 900 initialement. C’est l’équivalent d’un quart de l’ensemble de l’effectif aujourd’hui : on passe de 3 500 à 2 700 salariés. Il faut qu’on réfléchisse à comment réorganiser l’usine. C’est quand même une masse de travail qui sera répartie sur les salariés qui restent. Si on fait la même chose que ces trois dernières années avec plus de 1 000 personnes en moins, ça ne fonctionnera pas.

La Marseillaise : Sur les vingt dernières années, l’effectif a drastiquement diminué. Comment l’expliquer ?

Frédéric Specque : On était 12 000 au tournant des années 2000. On a eu une première vague de suppression d’emplois entre 2004 et 2006, avec des départs volontaires aidés et des pré-retraites. Ce plan a été prolongé de 2006 à 2008, puis jusqu’en 2010 où on a continué à supprimer des postes. Ensuite, il y a eu la reprise en 2015 et on a réembauché. Pendant quelques années, on a réaugmenté le volume produit sur l’usine et ça nous a permis aussi d’avoir un effectif en partie renouvelé. C’est le bon point de ces dix dernières années. Et puis, on est retombé à 130 000 tonnes de production alors que notre rythme de croisière, il y a 5-6 ans en arrière, c’était 250 000 tonnes. Dick Cashin, l’actionnaire qui était là jusqu’à la validation de la reprise, avait de la volonté et il y a eu une remontée du tonnage. Notre usine a un outil de production qui est construit pour faire des volumes. Malheureusement, la conjoncture actuelle ne s’y prête pas. La nouvelle flambée des prix de l’énergie, ce n’est pas très bon pour nous.

La Marseillaise : L’État a-t-il été au rendez-vous ?

Frédéric Specque : L’État a toujours accompagné parce qu’il y avait un actionnaire qui était présent, quoi qu’on en dise. Il est resté là de 2015 à aujourd’hui et n’a pas fait défaut. Néanmoins, je pense que l’État aurait pu aller plus loin, en entrant, par exemple, au capital avec la BPI et organiser des missions de contrôle quant à l’objet des dépenses.

La Marseillaise : Comment sauver la production ?

Frédéric Specque : Il reste le problème de la concurrence chinoise, on est envahi par les produits à bas coût, qui, en plus sont des copies de nos modèles, mais trois voire quatre fois moins chers. C’est une catastrophe. L’idée du fabriqué en France n’est pas valorisée. C’est le rôle de l’État et donc du ministère d’organiser la défense de l’industrie. Car, évidemment, le consommateur, quand il a payé son chauffage au prix où il se situe aujourd’hui, l’alimentation et la maison, il ne reste plus grand-chose. Donc forcément, la vaisselle, ça vient après et même si on en a besoin, on va se rabattre sur le moins cher. C’est désolant, mais c’est comme ça.

La Marseillaise : Le Pas-de-Calais subit-il de plein fouet une nouvelle vague de désindustrialisation ?

Frédéric Specque : Demain, on arrête Arc, c’est une véritable catastrophe. Notre usine fait vivre la ville, nos sous-traitants, les commerces, les artisans etc. Mais pour qu’il y ait une industrie, il faut un marché. Et pour qu’il y ait un marché, il faut le protéger. Ce n’est pas du tout ce que fait la politique européenne. Il y a un dumping économique et social partout ailleurs. On accepte tout. Et puis là, on vient nous dire en fanfaronnant qu’Arc est sauvé. Oui, Arc est sauvé, il y a un repreneur, certes. Mais à 130 000 tonnes de production quand on en faisait 237 000 il y a trois ans, avec 700 à 800 salariés en moins. S’il n’y a pas de mesures fortes qui sont prises dans les mois ou les années à venir, l’industrie va encore diminuer à un point tel qu’elle deviendra obsolète.

Entretien réalisé par Laureen Piddiu (La Marseillaise, le 25 mars 2026)

Gaëtan Lecoq et Stéphane Martins de Araujo : « On soutient la nationalisation d’ArcelorMittal »

Gaëtan Lecoq et Stéphane Martins de Araujo sont respectivement secrétaire général de la CGT ArcelorMittal à Dunkerque et Fos-sur-Mer. La première fait partie de l’entité ArcelorMittal France, la seconde d’ArcelorMittal Méditerranée.

La Marseillaise : Quelle est la situation sur vos sites respectifs ?

Gaëtan Lecoq : On a eu la visite d’Emmanuel Macron le 10 février dernier, où il a « annoncé » l’investissement dans un four électrique avec une capacité de production de 2 millions de tonnes pour un total de 1,2 milliard d’euros. Il y a des incohérences dans tout ça, parce que cette « annonce » a déjà été faite en mai 2025, donc ce n’est pas une surprise. Ils nous avaient alors signalé que le lancement des travaux débuterait au troisième trimestre 2025, rien n’a été fait. Le projet initial c’était deux fours électriques avec un haut-fourneau vert pour un montant de 1,8 milliard d’euros, donc trois nouvelles installations qui devaient assurer la pérennité du site de Dunkerque.
Désormais, il s’agit seulement d’un four électrique pour un montant de 1,2 milliard d’euros. Il y a un problème dans les chiffres ! D’autant que la moitié -650 millions d’euros- sera subventionnée via EDF, donc l’État. Ils devaient créer une nouvelle ligne haute tension entre la centrale nucléaire de Gravelines et le site de Dunkerque, parce qu’un four électrique consomme énormément d’énergie électrique. Mais cette ligne est finalement suspendue, la direction assure que ce four fonctionnera avec les lignes actuelles. Une fois de plus, c’est incohérent. Depuis quatre ans ils nous mènent en bateau. Dans le premier PSE (plan de sauvegarde de l’emploi) annoncé, à peu près un tiers des personnes qui travaillent sur les dossiers de décarbonation seront virées de même que les cinq personnes qui travaillent sur la ligne haute tension. Et même si on arrive à produire 2 millions de tonnes « vertes », vu la taille de notre site et nos installations, on ne sera pas rentable économiquement. Je pense que c’est pour calmer un peu la tension sociale. On a fait quinze jours de grève au mois de décembre, les salariés ne cherchent qu’à se barrer, nos installations sont de plus en plus dangereuses. C’est une catastrophe. Même nos dirigeants, nos RH et hauts cadres quittent le bateau, c’est un signe…

Stéphane Martins de Araujo : Pour Dunkerque, qui est notre vaisseau mère, l’annonce faite ne concerne même pas 35 à 40 % de la capacité du site. La question qu’on peut se poser c’est quid des autres hauts-fourneaux ? Quid des salariés, des sous-traitants ? On fait vivre pas mal d’entreprises autour. Macron y est allé pour fanfaronner, en faisant croire que c’était le sauveur mais ce qu’il annonce en réalité c’est un PSE de plusieurs milliers de personnes. C’est ce qui se passera si on ne garantit que 2 millions de tonnes. À Fos-sur-Mer il n’y a rien de prévu sur la décarbonation, il n’y a aucune avancée, la réalité c’est celle-là. On craint de ne garder que le laminage, le finissage et les expéditions, donc ça veut dire la mort complète de la phase à chaud, ce qui impacterait des milliers d’emplois. On voit ça arriver puisqu’il n’y a rien d’avancé au niveau de leur projet de décarbonation. Le four poche [petit four mis en service en 2024, Ndlr.] peut sortir au maximum 200 000 tonnes d’acier à l’année, ce n’est même pas 10 % de la capacité d’un haut-fourneau.
Ils vendent de la poudre aux yeux à l’extérieur de l’usine en faisant croire qu’ils ont décarboné à Fos, c’est du pipeau ! Ça réduit juste les émissions de 30 % et pour une capacité minime. On comprend que la stratégie de Mittal, c’est de se désengager petit à petit. Sept salariés sur 10 qui nous quittent sont des mainteneurs, on perd leur savoir. Pour Fos, on a été les premiers à faire une annonce, bien avant le PSE de Dunkerque, avec les 308 emplois supprimés durant l’année 2025. Comme à Dunkerque, tout le monde quitte le bateau. On ne voit pas d’avenir, c’est pour cela qu’on soutient le projet de nationalisation, qu’on porte en parallèle de notre projet alternatif.

La Marseillaise : Une nationalisation pourrait unifier les deux sociétés distinctes auxquelles vous appartenez, protéger les brevets et empêcher les licenciements ?

Stéphane Martins de Araujo : À chaque fois qu’il y a eu une nationalisation dans notre pays, c’est que les outils étaient en fin de vie. Dans les années 1940, après guerre et dans les années 1980. Et, à chaque fois, l’État a remis plusieurs milliards pour refaire ses hauts fourneaux, refaire ses aciéries. Cet investissement public a été revendu à Mittal pour un euro symbolique. Ça a du mal à passer quand on voit que nos deux sites sont en fin de vie. Il faut investir des centaines de millions d’euros pour pouvoir les refaire redémarrer dans les 15 prochaines années, ce qu’il ne le fera pas.
C’est au niveau national, que toutes les entités d’ArcelorMittal doivent être nationalisées. L’État verse entre 200 et 300 millions d’euros d’aide publique, sans contrepartie, pour ce multimilliardaire. Le président de la République, vient nous faire croire à une excellente nouvelle en disant qu’on va décarboner l’ArcelorMittal France -parce que lui ne fait pas la distinction entre les deux sites- à hauteur d’un seul four électrique de 2 millions de tonnes. Avec nos deux sites, en marge nominale, on peut monter jusqu’à 10 millions de tonnes. C’est 20 % de la capacité, qu’est-ce qui va advenir des 80 % restants ? À partir de 2030, les quotas vont être de plus en plus chers et ce sera impossible pour un site de tourner avec un seul four à charbon ! Ça coûtera des centaines de millions d’euros pour faire 2 millions de tonnes de fonte. Ce n’est pas viable. Ce n’est pas possible. Les experts nous l’ont tous dit : si vous ne mettez pas les premières pierres d’un four électrique à l’horizon de 2026, c’est mort. Voilà pourquoi il faut nationaliser. L’acier, on en a partout, il faut qu’on soit souverain là-dessus.

Gaëtan Lecoq : Si on ne trouve pas une solution dans les prochaines semaines et les quelques mois qui restent, c’est fini. C’est mort. Pour faire les constructions de décarbonation, il faut trois ans de travaux et un an de process. On est en 2026. Là, ils sont en train de délocaliser toute notre matière grise en Inde. ArcelorMittal produit 6 millions de tonnes d’acier en Inde, son objectif à horizon 2030 c’est d’augmenter sa production à 30 millions de tonnes, Dunkerque et Fos, c’est à peine 10 millions. Il est en train de lancer ses constructions de hauts fourneaux à charbon, là on ne parle pas de décarbonation… Le centre de recherche et de développement (R&D) de Mézières est inclus dans le premier plan de nationalisation donc on va récupérer nos brevets, en sachant que beaucoup sont tombés dans le domaine public. Le chantier naval de Saint-Nazaire a été nationalisé il y a 5 ans et ça fonctionne très bien. Notre principal client dans l’automobile, c’est Toyota, à Valenciennes. Vous pensez sérieusement qu’il va se faire chier (sic) à aller chercher des bobines ailleurs alors qu’on a déjà le savoir-faire et la qualité ? Ce n’est plus une question d’années.

La Marseillaise : Concernant les délocalisations des fonctions support prévues. Quel sera leur impact dans l’immédiat ?

Stéphane Martins de Araujo : Elles concerneraient un périmètre de 5 500 personnes en Europe, ce qui ne veut pas dire qu’elles vont toutes être touchées. Au niveau de la France, on parle de 1 650 personnes.

Gaëtan Lecoq : Gandrange fera partie des sites qui vont prendre cher. Ils commencent à taper dans le centre de Mézières, et là, ça va faire très mal. Mittal est en train de mettre en place son plan. Il délocalise tous les cerveaux, toute la matière grise. Pendant ce temps-là, ailleurs, les usines poussent comme des champignons. Des Indiens sont arrivés sur Dunkerque pour six mois pour piller le savoir-faire de nos informaticiens et les former en Inde. Des Chinois vont aussi arriver. En fin de compte, ils vont récupérer nos brevets, nos savoir-faire. Il ne faut pas mentir, on est rentable. Mais si Mittal produit en Inde ou au Brésil, il sera beaucoup plus rentable. Les marchés financiers l’ont très bien compris parce que l’action, il y a un an de ça, elle était à 23 euros. Aujourd’hui, elle est à 55 euros. Son plan est lancé. Il sait exactement ce qu’il va faire : essayer de piller le maximum d’argent public jusqu’au moment où il aura délocalisé totalement sa production hors d’Europe. Comment on peut licencier des personnes si on gagne de l’argent ?

La Marseillaise : Pour décrédibiliser le projet, le gouvernement met en avant son coût, estimé entre 3 et 4 milliards d’euros. Que répondez-vous à cela ?

Stéphane Martins de Araujo : Dans notre projet alternatif, il y a trois étapes. La première évalue le coût de la décarbonation à 4,6 milliards d’euros pour 50 % de la capacité. Un désengagement total de Mittal coûterait 7,7 milliards d’euros par an, avec tout ce que ça implique : les plans de formation, le reclassement des salariés, France Travail, les PSE qui arrivent. On est à l’origine de 3 % des emplois totaux des Bouches-du-Rhône et 19 % des emplois industrialo-portuaires. L’arrêt de la production d’acier neuf en France entraînerait la perte de 33 000 emplois totaux entre Fos-sur-Mer et Dunkerque. C’est catastrophique. Si on investit entre 10 et 20 euros pour une tonne, c’est rentabilisé. C’est bien moins que les 40 euros/tonnes distribuées en dividendes par ArcelorMittal. Décarboner, ça coûterait quatre fois moins que ce qui est donné à ses actionnaires. C’est tout simplement un choix financier, validé par l’État qui verse près de 300 millions d’euros d’aides publiques sans contrepartie chaque année. Les premiers qui vont en pâtir ce sont les salariés et leurs familles. Sur deux bassins aussi importants que Dunkerque et Fos-sur-Mer, c’est une catastrophe industrielle et sociale qui se prépare.

Gaëtan Lecoq : À Dunkerque on a travaillé deux économistes avec lesquels on a monté un rapport. Si Mittal se désengageait complètement de la France, ça aura un impact sur les sous-traitants, les commerçants, sur des territoires entiers et plus de 80 000 emplois au total. De nombreuses usines dépendent entièrement de nous. La cimenterie de Lumbres, dans le Pas-de-Calais, vit avec les déchets de nos hauts-fourneaux. S’il n’y en a plus, c’est 300 emplois qui disparaissent uniquement sur ce site.

La Marseillaise : Vos deux sites sont confrontés à des problèmes liés à l’amiante, en dit long sur le sous-investissement consacré à l’outil de travail ?

Stéphane Martins de Araujo : En l’espace d’un an et demi, on a eu trois incidents très graves sur le site, dont le dernier le 8 octobre avec le black-out total de l’aciérie, on aurait pu avoir des morts sur le site. C’est directement lié au manque d’investissement, ils font des économies de bout de chandelle. L’amiante c’est interdit depuis 1997 donc bientôt 30 ans. Et pourtant, on en trouve tous les jours. Nos sites ont à peu près les mêmes années de construction, ce qu’il se passe à Fos-sur-Mer, ça se passe à Dunkerque. Depuis les années 2018, sept maladies professionnelles sur 10, sont en lien direct avec l’amiante, avec des cancers MP30 [affections professionnelles consécutives à l’inhalation de poussières d’amiante ndlr] et MP30bis [cancers broncho-pulmonaires provoqués par l’inhalation de poussières d’amiante]. C’est un scandale sanitaire qui est en train d’exploser ! Et rien n’est fait, la cartographie commence à peine parce qu’on met une pression énorme.
Le dossier est monté jusqu’au ministère du Travail où on a été reçu en novembre. Comme pour la nationalisation, ils jouent la montre, en ne nous donnant pas de réponses, pour essayer de faire tomber la pression médiatique. Ce sont des voyous et des criminels ! (sic) À Fos, ArcelorMittal a été mis en examen pour faux et usage de faux et mise en danger de la vie d’autrui, sur une plainte qui avait été déposée en 2018 concernant des émanations à l’atmosphère. ArcelorMittal et deux anciens directeurs du site sont cités en leur nom propre donc ils vont devoir rendre des comptes. Comme la nationalisation, la pression médiatique les gêne énormément. La force qu’on a c’est de toucher des parlementaires qui prennent à bras-le-corps ce dossier-là en particulier LFI, les communistes et les écolos. La lutte n’est que meilleure quand elle converge.

Gaëtan Lecoq : En avril 2023, on avait eu un gros incident sur le haut-fourneau n°4 qui a pété. On aurait pu avoir des dizaines de morts, on a eu une chance folle. Ce haut-fourneau est le plus gros d’ArcelorMittal en Europe et il s’est éventré à cause d’un manque de maintenance, d’investissement. Seule la CGT a alerté sur les risques d’amiante, ce qui a déclenché une enquête pendant deux ans de l’inspection du travail. La direction savait que beaucoup d’amiante avait cramé lors de l’incendie quand il a eu lieu mais elle a tout caché pour faire des économies sur les réparations. Quelque 400 salariés ont été exposés aux risques de l’amiante, des procédures ont été lancées et sont en cours. Il y a trois semaines de ça, on a déposé un danger grave et imminent car des salariés qui ne sont même pas dans la maintenance mais opérateurs de cabine ont attrapé des plaques pleurales, ce qui est dû à l’amiante. C’est un scandale et une vraie bombe à retardement ce dossier amiante. Comme nos camarades de Fos, on est la seule organisation syndicale à se battre sur tous les fronts, que ce soit pour la santé et la sécurité des salariés, la maintenance ainsi que l’avenir de nos sites. Les sous-traitants ne veulent même plus venir travailler chez nous parce qu’on ne les paye pas. Notre député local a dû intervenir parce que ces boîtes sont en train de crever. Ce sont des factures de centaines voire de millions d’euros.

La Marseillaise : Ce qui est dur à comprendre quand on regarde les résultats d’ArcelorMittal…

Stéphane Martins de Araujo : En interne, quand on parle de NAO, d’augmentations de salaire, on nous dit qu’on n’est pas rentable, qu’on ne fait que perdre de l’argent. Mais, in fine, la filiale et la holding, elles se gavent. Mittal va investir près d’un milliard de dollars dans une entreprise d’acier électrique aux États-Unis et se déploie massivement au Brésil et en Inde. Le groupe est en train de se délocaliser de l’Union européenne et de fermer petit à petit ses entités pour pouvoir aller exploser la planète, parce que là-bas, on ne parle pas de CO2.

La Marseillaise : Quel regard portez-vous sur le plan acier présenté par l’Union européenne ?

Gaëtan Lecoq : J’ai travaillé en coulisses sur le sujet. Ce plan acier a été écrit quasiment mot pour mot par Mittal. C’est pas moi qui le dis mais Xavier Bertrand [président LR de la région Hauts-de-France Ndlr.] qui a pété un plomb auprès de la direction à Dunkerque en leur disant : « C’est vous qui avez écrit le plan acier. Vous avez eu tout ce que vous demandiez et ça ne va pas ? ». Tout ce que Mittal a demandé, il l’a eu. Et maintenant, il en veut encore plus.

Entretien réalisé par Amaury Baqué et Laureen Piddiu (La Marseillaise, le 25 février 2026)

La proposition de loi de nationalisation d’ArcelorMittal est inscrite à l’ordre du jour de l’espace réservé du groupe communiste républicain citoyen et écologiste – Kanaky (CRCE-K), ce mercredi après-midi. Le texte, adopté lors de la niche parlementaire des députés insoumis en novembre 2025, risque cependant de se heurter à l’opposition du Sénat, dominé par une majorité de droite. C’est pourtant l’ultime espoir des salariés qui seront présents, par centaines, venus de la France entière, devant la chambre haute du Parlement. La secrétaire générale de la CGT, Sophie Binet, est également annoncée sur place. Si le texte est rejeté, les communistes prévoient déjà de le présenter une nouvelle fois dès le mois de juin, à l’Assemblée nationale. Cette bataille sera menée aux côtés des salariés pour sauver l’acier français.

Message du Collectif national Stop CETA – Mercosur. Renvoyons l’accord UE-Mercosur devant la Cour de justice de l’UE

Prenez part à l’action : Renvoyons l’accord UE-Mercosur devant la Cour de justice de l’UE.

La bataille contre l’accord de libre-échange UE-Mercosur se poursuit. Le mercredi 21 janvier, le Parlement européen va se prononcer sur une résolution demandant à la Cour de justice de se prononcer sur la compatibilité de l’accord avec les traités européens. Si une majorité des euro-députés vote en faveur de cette motion, l’accord UE-Mercosur sera renvoyé devant la Cour de justice, et le Parlement européen ne pourra ratifier l’accord avant publication de l’avis de la Cour. Soit avant six mois, un an ou deux ans. Un temps précieux pour continuer d’alerter. Et, selon l’avis de la Cour, l’accord lui-même pourrait devoir être révisé, exigeant la réouverture des négociations. Raison pour laquelle le collectif national Stop Mercosur appelle les euro)députés à voter cette résolution. A cette occasion, nous appelons les organisations de la société civile et les internautes à écrire aux parlementaires européens en ce sens. Nous pouvons gagner. Aidez-nous.

Chaque voix compte. Nous vous proposons d’envoyer un mail aux députés européens d’ici au vote le 21 janvier. Pour cela :

—> Tout les détails sur notre site internet.