La Terre (n° 25)

Le bilan des épisodes caniculaires, de la sécheresse, des incendies et des événements climatiques de l’été 2026 est sans commune mesure. Les chiffres assommants donnent la mesure de la gravité d’une situation pourtant prévisible, car annoncée scientifiquement.

Au sommaire du dossier spécial crise climatique

L’été où l’agriculture bascule, par Patrick Le Hyaric

Cet été 2026 achève de confirmer ce que La Terre dénonce depuis des décennies : le système agro-industriel, arrimé à la mondialisation libérale et à la finance, est un navire en perdition. En aggravant encore la crise existentielle que les paysans-travailleurs affrontent, il menace désormais la souveraineté et la sécurité alimentaires de notre pays.

Philippe Grandcollas : « Nous approchons des limites physiologique du vivant » Pour le directeur adjoint scientifique de CNRS Écologie & Environnement, le changement climatique ne menace plus seulement les équilibres météorologiques. Il met progressivement à l’épreuve les capacités d’adaptation du vivant lui-même. Philippe Grandcolas appelle à sortir des fausses oppositions entre climat, biodiversité, agriculture et santé publique, et plaide pour une transformation profonde de nos politiques comme de nos représentations culturelles.

Agriculture et eau : Ce que « s’adapter » veut vraiment dire, par Léa Lugassy, Directrice scientifique & technique chez « Pour une Agriculture Du Vivant ».

L’autre feu qui couve, la chronique d’Olivier Morin, agriculteur dans la Brenne.

Nous ne sommes pas malades d’éco anxiété, nous sommes dotés de bon sens, par Bénédicte Bonzi, Anthropologue, Directrice du centre de recherche sur les systèmes alimentaires et agricoles et Birgit Müller, Anthropologue, Directrice de recherche au CNRS émérite.

Vive l’été, à bas le capitalocène, par Fabrice Savel. le bilan des épisodes caniculaires, de la sécheresse, des incendies et des événements climatiques de l’été 2026 est sans commune mesure. Les chiffres assommants donnent la mesure de la gravité d’une situation pourtant prévisible, car annoncée scientifiquement.

Infographies

  • À l’horizon 2100, les vagues de chaleur pourront durer jusqu’à 2 mois en continu.
  • Le risque météo de feux de forêt favorisés par le changement climatique.

Et aussi :

  • Les inégalités sociales commencent dans les assiettes. Enquête.
  • De Gaza à Lesbos, le potager de la solidarité. Reportage.

La Terre ne mentira jamais. La chronique de Pierre-Louis Basse, Écrivain, Journaliste.

Frédéric Mazer. « Déclarer l’alimentation d’utilité publique » (La Marseillaise)

Éleveur en Sud Cévennes, Frédéric Mazer est co-président national du Modef. Il réclame au gouvernement une loi sécheresse et canicule puis un changement radical de modèle agricole.

La Marseillaise : Vous dites que l’agriculture est en train de mourir. Qu’est ce qui vous rend si alarmiste ?

Frédéric Mazer : Ce n’est pas toute l’agriculture qui est en train de mourir, c’est l’agriculture familiale que nous défendons au Modef. C’est programmé mais on a l’impression que quelque chose se passe. Il y a une attaque franche qui est portée, surtout contre l’élevage familial. On veut alerter les citoyens là-dessus. Les politiques passent à côté de l’épisode de sécheresse parce que les bonnes mesures sous-entendent une rupture avec les choix économiques actuels. Il faut déclarer l’agriculture et l’alimentation d’utilité publique et arrêter avec le libre-échange. Si on rend les choses obligatoires, il ne sera plus question d’économie de marché. Une majorité d’agriculteurs sont pour cela mais se heurtent à une espèce d’épouvantail de l’agriculture administrée. Or, on vit déjà dans une agriculture administrée, notamment l’élevage français. Le premier budget de l’Europe c’est la PAC [Politique agricole commune, Ndlr.]. Le problème c’est que la PAC c’est la course à l’hectare, à l’agrandissement pour obtenir davantage d’aides. Ce n’est pas une politique d’aménagement du territoire. La trajectoire actuelle c’est 50 000 paysans en moins. Pourtant, il serait possible dès 2030 de revenir à un million de paysans en France comme au début des années 90 (contre 430 000 aujourd’hui).

La Marseillaise : Quels sont les secteurs agricoles les plus touchés par la sécheresse et la canicule ?

Frédéric Mazer : Aucun secteur agricole n’est épargné ! Quand vous bousculez ainsi la nature… Tous les secteurs sont touchés. Pour la vigne, s’il ne pleut pas d’ici les vendanges, ça va être une catastrophe. Il n’y aura pas de rendement et la qualité ne sera pas au rendez-vous parce que les raisins sont secs. Le muscat a commencé à être vendangé le 24 juillet, c’est historique. Certains ne vendangent pas mûr, de peur de tout perdre. Dans l’élevage tout le monde a entamé les réserves de l’hiver car il n’y a plus rien dehors. Côté maraîchage, il faut savoir qu’au-delà de 36 degrés une plante ne fait plus de photosynthèse, elle se met au repos. Plus grand-chose ne se passe, on va devoir importer à tour de bras. Pour le lait, on arrive à s’en sortir grâce aux bâtiments. Mais les services d’équarrissage sont submergés avec le taux de mortalité des poulets et des porcs. Les paysans ont même été autorisés à enterrer chez eux les cadavres des bêtes. Enfin, les apiculteurs s’en sont à peu près bien sortis sur les premières récoltes. Mais après mi-juillet, les abeilles ne pouvaient plus sortir, il faisait trop chaud. Elles ont attaqué les réserves de miel.

La Marseillaise : Comment les agriculteurs peuvent-ils s’adapter en attendant que le gouvernement ne réagisse ?

Frédéric Mazer : Il n’y a pas grand-chose à faire à part mettre les bêtes à l’ombre, les nourrir dans les bâtiments. L’irrigation, ça sert jusqu’à un certain point mais arrive un moment où les plantes crèvent quand même. La seule chose à faire c’est prendre des mesures pour diminuer nos gaz à effets de serre et limiter le réchauffement climatique. On n’est qu’au début, il faut inciter les responsables politiques à prendre des résolutions.

La Marseillaise : En quoi consisterait la loi canicule que vous souhaitez ? Qu’est-ce qu’un « véritable régime public et de prévention face aux aléas climatiques » que propose le député PCF Julien Brugerolles ?

Frédéric Mazer : Déjà partons d’où on est. Le système assurantiel actuel est mixé public/privé. Si un agriculteur accuse moins de 30 % de pertes, le privé prend en charge mais si vous n’avez pas d’assurance, vous ne touchez rien. Entre 30 et 50 % de pertes, il y a un partage entre privé et un fonds européen. Au-delà, c’est la solidarité nationale qui prend en charge les pertes supérieures à 50 %. L’assurance multirisques privée est prise en charge par la PAC à hauteur de 70 %. Au Modef, on dit que ce n’est pas possible ainsi. Certains agriculteurs sont tellement en difficulté qu’ils ont arrêté de prendre une assurance privée. Pour eux, c’est donc la double peine : perte de récolte et pas de compensation. On propose une prise en charge des calamités agricoles via le fonds européen et un fonds national français de 2 milliards d’euros, abondé par une taxe sur les émetteurs de gaz à effets de serre. Il faut que les pollueurs payent. Sinon Total Energies et les autres ne comprendront jamais. À court terme, il faut aider les éleveurs à acheter du fourrage, sans quoi ils vont vendre des bêtes. Avec les vautours qui rôdent, cela crée déjà une chute des cours de la viande. La proposition de loi de Julien Brugerolles, avec qui on a discuté en juin, reprend plusieurs de nos propositions.

La Marseillaise : La récente loi votée à la demande des principaux syndicats ne va pas dans le sens d’une agriculture familiale ni du revenu des agriculteurs…

Frédéric Mazer : Cette loi est une catastrophe. Elle ne correspond qu’aux demandes des centrales de la FNSEA : les grands céréaliers, laitiers, producteurs industriels de porcs, volailles. Ce sont eux qui ont réclamé qu’on augmente les plafonds des ICPE (installations classées pour la protection de l’environnement) pour que les grandes exploitations puissent s’agrandir encore. La presse a beaucoup repris la réintroduction d’insecticides comme l’acétamipride, qui fait courir un risque aux abeilles notamment. Mais il y a dans cette loi des choses beaucoup plus graves sur l’agro-industrie.
Le stockage de l’eau ? En soi, on est pour. En Cévennes, les anciens ont toujours fait des retenues d’eau l’hiver. Mais l’eau qui court, pas celle qui va dans la terre ! Les dossiers retoqués sont ceux de bassines qui concernent des pompages dans une nappe phréatique. Il n’en est pas question. On peut irriguer jusqu’à 35-40 degrés. Mais avec le réchauffement climatique, quoi qu’il en soit, ça ne suffira pas. Il faut s’adapter et arrêter de faire croire qu’on peut faire comme avant.

La Marseillaise : Les syndicats dominants ne sont-ils pas un frein au changement de modèle que vous espérez ?

Frédéric Mazer : Bien sûr qu’ils sont un obstacle. À la différence de la Coordination rurale qui, comme l’extrême droite, n’a pas d’idée pour l’agriculture, la FNSEA veut qu’on fonce dans ce qu’on sait faire industriellement. Et tant pis si le reste doit disparaître. C’est une ligne hyperlibérale avec les sous de l’Europe. Mais c’est plus compliqué. Les agriculteurs ont toujours été conservateurs. Une immense majorité a toujours été de droite. On assiste à une polarisation entre ceux qui ont compris ce qu’il se passe et ceux qui le constatent mais ne veulent rien changer. On oppose souvent le rural au citadin, l’écolo à l’agriculteur car la survie politique du système en dépend. Il faut être plus pédagogue, plus pragmatique. Sur le terrain c’est le cas. Nos débats à la Chambre d’agriculture du Gard sont concrets par rapport aux discours nationaux. On trouve ensemble des solutions pour rentrer le raisin, protéger les bêtes. Pourquoi ça coince ? Il y a aussi une dimension de confort. La mécanisation a diminué la pénibilité. La remise en question de notre modèle en raison du réchauffement climatique est vécue comme un déclassement social.

Entretien réalisé par Rémy Cougnenc (La Marseillaise, le 7 août 2026)

Loi d’urgence agricole. « Le texte ne répond à aucun des problèmes du secteur agricole » (La Marseillaise)

Pierre Thomas, éleveur bovin bio dans l’Allier et ancien président du Modef, syndicat agricole de défense des exploitations familiales, revient sur les dangers de la loi d’urgence agricole, examinée ce lundi à l’Assemblée nationale et ce mardi au Sénat.

La Marseillaise : La loi d’urgence agricole est passée ce lundi à l’Assemblée nationale et cristallise les débats. Quel est votre regard ?

Pierre Thomas : L’attitude du gouvernement et du ministère de l’Agriculture ne correspond absolument pas aux besoins du monde agricole, mais aux besoins de la finance de l’industrie agroalimentaire. À partir de là, il n’y a rien qui puisse aller. Sur la question agricole, les problèmes s’accumulent : un problème de revenus extrêmement important qui va avec un problème de reconnaissance du métier d’agriculteur, un problème de préservation de la biodiversité, un problème d’accès à l’eau, un problème de réchauffement climatique, un problème de souveraineté alimentaire. Cette loi ne répond à rien de tout ça.

La Marseillaise : La gestion de l’eau, avec l’ambition de doubler les capacités de stockage à usage agricole, fait partie des aspects les plus contestés de la loi. Qu’en pensez-vous ?

Pierre Thomas : C’est une mauvaise réponse aux problématiques agricoles, toujours sous le prisme du dogmatisme financier. On présente la création de réserves d’eau comme une solution à la sécheresse. Le problème est que cette solution ne va pas le rester très longtemps, peut-être durant 2, 3 ou 5 ans. Que va-t-il se passer quand les nappes [phréatiques] seront vides après avoir été pompées pendant des années ? Les agriculteurs n’auront plus de quoi produire et tout le monde aura été pénalisé par une gestion de l’eau déplorable. D’autant que ce ne seront que quelques agriculteurs qui auront accès à l’eau. Les bassines ne sont pas pour tout le monde. Il faut réfléchir à un autre type d’agriculture, qui prend en compte l’ensemble des aléas auxquels nous sommes confrontés, pas exclusivement les aléas financiers.

La Marseillaise : Après une première tentative avec la loi Duplomb, ce texte propose la réintroduction de l’acétamipride et du flupyradifurone, deux pesticides interdits en France. Quels dangers représentent-ils ?

Pierre Thomas : Remettre l’acétamipride est d’une stupidité phénoménale. Si la molécule est interdite, c’est parce qu’elle représente un danger pour la biodiversité, mais aussi pour la santé humaine. Ce pesticide peut provoquer des cancers.

La Marseillaise : Y a-t-il une incompatibilité entre la compétitivité agricole recherchée et le respect de l’environnement ?

Pierre Thomas : Il est illusoire de croire que l’agriculture française peut être compétitive au niveau international. Si on veut que les agriculteurs aient des conditions sociales décentes, et c’est absolument indispensable si l’on veut maintenir la biodiversité et travailler pour réduire notre empreinte carbone, on sera toujours plus cher. Par ailleurs, nous travaillons avec du vivant et il faut en tenir compte. Il ne faut pas chercher à maîtriser totalement la nature, nous n’y arriverons pas. Il faut utiliser ses atouts et complètement modifier notre logique agricole, vieille de 60 ans.

Entretien réalisé par Margot Milhaud (La Marseillaise, le 21 juillet 2026)

« La Terre » #24 – Nouvelle formule

Sommaire

Dans ce numéro, retrouvez les chroniques de Bénédicte Bonzi, Pierre-Louis Basse, Léa Lugassy et Olivier Morin.

Dossier : Cadmium. La bombe sanitaire

L’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) a publié une expertise accablante sur l’imprégnation de la population française par ce métal lourd cancérogène. Ce rapport confirme ce que de nombreux scientifiques et lanceurs d’alerte dénoncent depuis des années : la France est confrontée à une contamination massive, diffuse et durable de ses sols, de son alimentation et, in fine, de ses habitants.

« Il faut enfin une véritable politique de prévention ». Entretien avec Pierre Souvet, Médecin cardiologue, président de l’Association Santé Environnement France(ASEF).

« De telles pollutions ne sont pas de simples problèmes techniques ». Entretien avec Anne Sénéquier, Médecin pédopsychiatre, chercheuse à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS).

Comment limiter les risques

  • Les recommandations de l’ASEF pour varier son alimentation afin de réduire les risque de contamination au cadmium.
  • Une loi anti-cadmium
  • Nous publions de larges extraits de la proposition de loi transpartisane « visant à réduire les risques sanitaires liés aux contaminations au cadmium dans l’alimentation ».

Dans l’actualité

« Une loi d’urgence agricole qui évacue les vraies urgences », par Julien Brugerolles, député du Puy-de-Dôme (GDR).

Poulets des champs, poulets des villes. Les petites barquettes de riz et de poulet, à bas prix, concentrent maints enjeux de classe. Ce phénomène n’appelle pas la division mais pousse à la compréhension d’un système à partir des solidarités d’intérêts des citoyens des villes et des campagnes. Lire la tribune de Patrick Le Hyaric.

Reportage

Ces éleveurs qui choisissent le pâturage pour nourrir leur vache.
Des logements étudiants à la ferme.
L’association Campus vert propose des hébergements chez les agriculteurs pour les étudiants, les stagiaires, ou encore les alternants.

Découverte

La biodiversité en infographies. Découvrez quelques planches de La biodiversité en infographies. Une invitation à découvrir l’ouvrage remarquable de Tatiana Giraud.

La Terre vous donne rendez-vous à la Fête de l’Humanité, les 11, 12 et 13 septembre. Base 217 – Le Plessis-Pâté – Brétigny-sur-Orge.

« La Terre » #23 – Nouvelle formule

Au sommaire

Dossier

  • Pour la sécurité alimentaire : gagner la paix et changer de modèle agricole, par Patrick Le Hyaric
  • Guerre d’Iran. Ce désastre était évitable. Il faut l’arrêter au plus vite !, par Francis Wurtz, député européen honoraire, spécialiste des enjeux internationaux.
  • L’agriculture retient son souffle, par Thierry Pouch et Marine Raffray, Service études économiques et prospective, Chambres d’agriculture France.
  • Vers une nouvelle crise alimentaire, par Ronan Groussier, Responsable agriculture du Réseau Action Climat.
  • Les compagnies pétrolières engrangent des profits de guerre.

Droit à l’alimentation

  • Le droit à l’alimentation levier de transformation sociale et écologique
  • Entretien avec Charlotte Labauge, pour le Collectif Nourrir qui anime en France la campagne pour l’Initiative citoyenne européenne (ICE « L’alimentation est un droit humain pour toutes et tous ! » Signez la pétition
  • SSA. Tâtonner vers le droit à l’alimentation, la chronique de Bénédicte Bonzi, Anthropologue, Chercheure indépendante associée au Laboratoire d’Anthropologie du Politique (LAP).
  • Cadmium : les bénéfices de l’agroécologie pour atténuer le risque sanitaire, par Léa Lugassy, Directrice scientifique & technique chez Pour une Agriculture Du Vivant.

Nos campagnes

  • Après les élections municipales, ce que révèlent trois communes bourguignonnes. Le sociologue Julian Mischi nous éclaire sur la diversité des situations et des dynamiques politiques à l’oeuvre dans trois petites villes ouvrières et rurales. Pour lui, la vitalité des réseaux syndicaux et associatifs constitue un rempart à l’implantation de l’extrême droite. Entretien.
  • Des planches à la ferme. La chronique d’Olivier Morin, l’actualité vue par un agriculteur de la Brenne

Reportages

  • Restaurer le bocage en Bretagne, un défi sanitaire et environnemental de taille face à l’agrobusiness.
  • Au sud de Rennes, des inondations toujours plus intenses et une politique de l’eau à l’arrêt.

De La Terre au monde

  • En Tunisie, les oliviers européens menace les variétés autochtones. Reportage.

Dans l’actualité

  • La double frénésie de madame Von Der Leyen. La présidente de la commission européenne est atteinte d’une double frénésie. Elle se manifeste par l’enchaînement de dénis démocratiques et de signatures de traités de libre-échange. Par Patrick Le Hyaric, député européen 2009-2019.
  • Des ciels de terre, la chronique de Pierre-Louis Basse, écrivain, journaliste.

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