Elke Kahr. « La gauche doit réapprendre à s’adresser aux gens » (La Marseillaise)

Elke Kahr vient d’être réélue maire communiste de Graz, deuxième ville d’Autriche et capitale de la Styrie qui compte plus de 300 000 habitants. Pour « La Marseillaise », elle livre sa réaction et partage ses réflexions pour reconstruire en Europe une gauche populaire et victorieuse.

La Marseillaise : Quelle est votre réaction après votre réélection à la tête de la ville de Graz ?

Elke Kahr : Je suis à la fois soulagée et heureuse de constater un soutien aussi net à la ligne que nous avons adoptée en 2021. Je n’agis pas seule, je fais partie d’un collectif qui œuvre avec constance et dynamisme pour les habitants de Graz depuis des décennies, s’attirant ainsi une grande confiance.

La Marseillaise : À quoi attribuez-vous ce succès ?

Elke Kahr : Mon parti, le Parti communiste autrichien (KPÖ), ne cherche pas à séduire les gens avec des promesses d’un monde meilleur pour un avenir lointain ; nous visons plutôt à obtenir des améliorations concrètes pour les travailleurs. Nous avons remporté de nombreux succès à cet égard, qu’ils soient grands ou petits. Il est réjouissant de voir qu’autant d’habitants de notre ville le reconnaissent.

La Marseillaise : Sur quels thèmes avez-vous mené campagne ?

Elke Kahr : Notre programme se résume facilement. Nous défendons ce dont chacun a besoin au quotidien : des logements abordables, des écoles, des services de soins et de santé, l’accès à l’eau, à l’énergie et au chauffage, les transports en commun, les espaces verts et les parcs, ainsi que des lieux dédiés au sport, aux loisirs et à la détente. Nous voulons maintenir tous ces services dans le domaine public et garantir qu’ils soient accessibles à tous, sans barrières financières. L’intérêt général doit primer : c’est ce que nous avons clairement affirmé, alors que les partis conservateurs et libéraux ne cessaient de prôner la hausse des loyers et la privatisation du logement.

La Marseillaise : Comment vous êtes-vous adressée au monde du travail ?

Elke Kahr : Je suis une militante active de la vie politique locale depuis 1993 : d’abord comme conseillère municipale, puis comme présidente du groupe communiste au sein du conseil municipal et depuis 2021, en tant que maire. Au fil de ces décennies, je ne me suis jamais retranchée dans des bureaux ou au siège de mon parti. Les habitants de ma ville savent comment me joindre. Il est essentiel que nous, en tant que parti comme à titre individuel, gardions toujours nos portes ouvertes à quiconque a besoin de soutien ou souhaite proposer des solutions. Aucun problème n’est insignifiant : le monde du travail regorge de difficultés, et pourtant, peu de gens interviennent réellement pour aider lorsque la situation se corse. Il est crucial d’avoir un bon réseau et de savoir où trouver des solutions à des problèmes précis, plutôt que de simplement faire tourner les gens en rond. Les citoyens apprécient vraiment cette approche. Cela n’est possible que si l’on s’intéresse sincèrement aux autres.

La Marseillaise : Quelle sera votre première mesure de ce nouveau mandat ?

Elke Kahr : La situation économique à laquelle sont confrontées les villes et les collectivités de toute l’Autriche est loin d’être idéale. Les crises multiples de notre époque et les conséquences des politiques néolibérales se font sentir. C’est pourquoi, durant la campagne électorale, nous avons évité de faire des annonces grandiloquentes ou de présenter des « visions » -comme les médias dominants ne cessaient de l’exiger- pour privilégier une approche axée entièrement sur la sécurisation et l’amélioration des infrastructures de la ville. Graz est une ville qui fonctionne bien, et pourtant, beaucoup d’habitants y rencontrent des difficultés. Notre engagement consiste donc à tout mettre en œuvre pour que la ville continue de bien servir ses résidents et pour préserver au mieux la cohésion sociale. Nous avons mis en place de nombreux dispositifs à cette fin et nous comptons encore les améliorer. L’abonnement annuel aux transports en commun de Graz, proposé à 60 euros aux personnes sans revenus ou à faibles revenus, en est un exemple.

La Marseillaise : Quel message adressez-vous aux forces progressistes confrontées dans toute l’Europe à la montée de l’extrême droite ?

Elke Kahr : L’extrême droite prétend défendre les gens ordinaires -les travailleurs, qu’ils soient cols-bleus ou cols blancs- et représenter leurs intérêts. En réalité, ces partis méprisent la classe ouvrière et le monde du travail dans son ensemble. Ils misent sur l’exclusion et la division, sur le racisme et une rhétorique incendiaire. Pourtant, ils répondent aux peurs et aux préoccupations qui touchent véritablement la majorité de la majorité. La gauche a tendance à se focaliser sur des détails abstraits et utilise souvent un langage que la plupart des gens ne comprennent pas. Les forces progressistes doivent réapprendre à s’adresser aux gens et à prendre leurs préoccupations au sérieux, même lorsque celles-ci ne cadrent pas avec leur propre vision du monde. C’est la seule façon de convaincre la population. Nous devons nous battre pour chaque individu et nous attaquer à chaque petit problème du quotidien si nous voulons parvenir à nouveau à rassembler pour obtenir des changements majeurs.

Propos recueillis par Léo Purguette (La Marseillaise, le 2 juillet 2026)

Bio express
1961 naissance à Graz deuxième ville d’Autriche et capitale de la Styrie
1964 adoptée à l’âge de trois ans par les époux Kahr, un serrurier et une vendeuse
1979 employée de banque
1983 adhésion au Parti communiste autrichien (KPÖ)
1993 élue conseillère municipale de Graz
2003 élue vice-présidente fédérale du KPÖ.
2021 élue maire de Graz
2023 élue meilleure maire du monde par la City Mayors Foundation, « pour son dévouement et son altruisme au service de sa ville et de ses citoyens »
2026 réélue maire de Graz

Autriche : les communistes confirment leur implantation à Graz, seconde ville du pays (Médiapart)

Le Parti communiste a une nouvelle fois remporté les élections municipales à Graz, en Autriche, dimanche 28 juin, après sa victoire surprise il y a cinq ans. Le résultat d’un travail de proximité conduit par la maire Elke Kahr.

Une fois encore, la surprise était au rendez-vous. Si la réélection d’Elke Kahr, première maire communiste de Graz, deuxième ville d’Autriche avec plus de 300 000 habitant·es, était annoncée, le score réalisé par son parti, le KPÖ, l’était beaucoup moins. Les communistes ont recueilli près de 36 % des suffrages lors des élections municipales dimanche 28 juin. Une progression de sept points par rapport au précédent scrutin, il y a cinq ans, dont ils étaient déjà sortis en tête, provoquant la stupeur parmi les commentateurs politiques.

Cette large victoire vient conforter la stratégie du parti et de sa cheffe, Elke Kahr, qui mise sur la proximité et cultive son image d’élue accessible. Elle a ainsi renoncé à utiliser la voiture de fonction de la mairie et lorsque la ville a été endeuillée, il y a un an, par une fusillade meurtrière dans un lycée, elle a foncé sur place au volant de sa vieille Citroën, rapporte le quotidien Der Standard.

Selon le journal, il y a deux mois, lors d’un incendie, elle s’est une nouvelle fois rendue sur place et a conduit elle-même un habitant qui venait de perdre son appartement dans un logement de substitution. L’élue reçoit régulièrement les habitant·es pour évoquer leurs problèmes : logement, difficultés financières, emploi.

Mediapart avait assisté il y a cinq ans à l’un de ces rendez-vous où Elke Kahr avait aidé une vieille dame à trouver un nouveau logement ou une jeune fille à financer l’opération de son chien. Car, à Graz, le KPÖ ne se contente pas de prodiguer des conseils, il peut parfois fournir une aide financière aux habitant·es, en partie prélevée sur le salaire de ses élu·es.

Elke Kahr reverse ainsi plus des deux tiers de son salaire de maire et conserve 2 300 euros par mois. Les autres élu·es du KPÖ font de même et, chaque année, le parti organise une conférence de presse pour présenter le montant total de ces dons : plus de 300 000 euros en 2025, qui ont bénéficié à plus de 2 500 foyers.

De quoi faire grincer des dents certain·es opposant·es qui dénoncent une démarche populiste, voire un achat de voix. Cette pratique existe toutefois depuis 1988 et fait désormais partie intégrante de l’ADN du KPÖ à Graz. Depuis 2005, Elke Kahr aurait ainsi reversée 1,3 million d’euros.

Cette image d’élue de proximité, consciente des difficultés de ses administré·es, explique en partie les succès électoraux des communistes : « La dimension personnelle est importante. Elke Kahr peut toucher un public allant au-delà de la base électorale habituelle du KPÖ », analyse Matthias Kaltenegger, politiste à l’université de Vienne, dans un entretien à Mediapart.

La faiblesse du parti au niveau national – 2,4 % des suffrages lors des dernières élections législatives en 2024 – peut par ailleurs jouer en sa faveur à l’échelon local, en mobilisant les votes contestataires, selon le chercheur : « Le Parti communiste n’est plus représenté au Parlement depuis les années 1950. Il critique le système politique dans son programme, il peut donc aussi attirer des personnes qui voient les institutions politiques d’un mauvais œil. »

Autre pilier de l’identité politique du parti : le logement. En 1992, Ernest Kaltenegger, architecte des premières victoires du KPÖ, met en place le Mieternotruf, « le numéro d’appel d’urgence pour les locataires », qui existe toujours. En le composant, les habitant·es de Graz peuvent recevoir des conseils du KPÖ dans le cas d’une mésentente avec un propriétaire, pour des problèmes de retour de caution ou encore pour faire vérifier leur contrat de location pour voir si les divers coûts annexes ne sont pas trop élevés.

Depuis, le parti n’a cessé de s’investir dans ce domaine. Pendant ses cinq années à la tête de la ville, 420 nouveaux logements communaux, des logements sociaux détenus par la ville, ont été livrés. La municipalité a acquis des terrains pour construire d’autres habitations et pour développer les transports en commun. L’exécutif municipal a par ailleurs décidé de faire passer de cinq à un an le délai de résidence dans la ville pour pouvoir bénéficier d’un logement communal.

Cette politique sociale a valu à Elke Kahr d’être désignée en 2024 « meilleure maire au monde » par la City Mayors Foundation, une fondation londonienne qui a souligné « son dévouement et son altruisme au service de sa ville et de ses citoyens ».

Des mesures qui doivent toutefois être financées. Or la municipalité est aujourd’hui endettée à hauteur de 2 milliards d’euros. Interrogée par la télévision publique ORF à ce sujet, Elke Kahr a rappelé que son équipe avait hérité d’une dette de 1,6 milliard, tout en assumant ses dépenses dans le logement et les infrastructures publiques. Elle a toutefois admis devoir procéder à des « réajustements structurels », en précisant : « Mais sans que cela porte préjudice à la population. »

Autre point de tension : la politique de développement des transports publics, perçue par une partie de la population comme hostile aux automobilistes. 1 500 places de stationnement ont notamment été supprimées. De quoi limiter l’attractivité du centre-ville et l’activité des commerces, selon les critiques. « Il faut se demander qui tient ce genre de propos et pourquoi. En réalité, grâce au développement des transports en commun, des espaces verts, le centre-ville devient plus attractif », a répondu la maire dans son entretien à l’ORF.

Autre enseignement notable de ce scrutin : le faible score du FPÖ, parti d’extrême droite autrichien, arrivé en quatrième position avec 12 % des suffrages. Il gouverne pourtant la région et représente la première force politique du pays.

Un résultat qui s’explique par le traditionnel clivage électoral entre grandes villes et zones rurales, mais aussi par une affaire de corruption qui continue de plomber le FPÖ à Graz, estime Matthias Kaltenegger.

Grâce à ce résultat, le KPÖ, qui gouvernait jusqu’à présent avec deux autres partis, les sociaux-démocrates du SPÖ et les Verts (Die Grünen), pourrait se limiter à un partenaire de coalition, a priori les écologistes. Elke Kahr a toutefois promis de mener des négociations avec tous les partis avant de prendre sa décision. Une chose est sûre, la première maire communiste de l’histoire de Graz le restera.

Vianey Lorin (Médiapart, le 29 juin 2026)