Jean-Marc Touzard : « La viticulture doit s’adapter au climat » (La Marseillaise)

Jean-Marc Touzard, économiste et directeur de recherche à l’INRAE, est spécialiste des stratégies d’innovation dans le secteur de la viticulture. L’accélération du changement climatique nécessite, selon lui, de la coopération entre les acteurs du secteur et la construction de stratégies d’adaptation à plusieurs niveaux.

La Marseillaise : Cette année encore, les vignerons du Languedoc-Roussillon sont contraints d’avancer le début des vendanges. Cela va-t-il devenir la norme ?

Jean-Marc Touzard : Oui, la période des vendanges ne cesse d’avancer depuis des années. On observe une tendance de quatre à cinq jours d’avance supplémentaires par décennie. Dans les années 1980, la récolte démarrait autour du 15 septembre dans le Languedoc-Roussillon. Nous sommes cependant dans une année particulièrement précoce. Et encore, le Languedoc n’est pas la région viticole la plus touchée. Cela est évidemment une conséquence du changement climatique, qui agit sur la « phénologie » de la vigne, c’est-à-dire ses différents stades de développement, et entraîne donc une maturation plus précoce des raisins.

La Marseillaise : Quels sont les autres impacts du changement climatique sur la viticulture ?

Jean-Marc Touzard : Les impacts sont nombreux et ils interagissent entre eux. Par exemple, le stress hydrique induit par le changement climatique a pour effet de produire des baies plus petites et donc, de diminuer les rendements. La qualité du vin est elle aussi impactée directement avec, entre autres, une plus grande concentration de sucre. Or, si cela ne signifie pas forcément une perte de qualité à proprement parler, cette évolution ne suit pas la demande : aujourd’hui, les consommateurs ont tendance à rechercher des vins moins alcoolisés et plus frais. Le changement climatique entraîne aussi davantage d’événements extrêmes et donc l’augmentation des risques de destruction des cultures. Une autre conséquence indirecte que l’on peut citer est la salinisation des sols, en raison de la montée du niveau de la mer. Tous ces effets entraînent ensuite des conséquences sociales et économiques, avec notamment des difficultés commerciales ou encore la baisse de la valeur du patrimoine. En résumé, les impacts sont de plus en plus importants à mesure que le changement climatique s’accélère. Nous vivons aujourd’hui une année qui sera considérée comme normale dans une dizaine d’années, c’est la raison pour laquelle il faut s’adapter dès maintenant.

La Marseillaise : Par où commencer cette adaptation ?

Jean-Marc Touzard : Avant de parler de solutions concrètes, il faut rappeler un préalable indispensable, qui est la limitation urgente de nos émissions de gaz à effet de serre dans le but de stabiliser le climat à l’échelle mondiale. Plus tôt le climat sera stabilisé, plus nos possibilités d’adaptation seront nombreuses. Ensuite, il faut aussi rappeler qu’il n’y a pas de solution miracle, puisque tout l’enjeu est de combiner différents types de solutions. La première d’entre elles concerne probablement le choix des cépages. Il va ainsi falloir changer les cépages cultivés dans le Languedoc-Roussillon, ou du moins ne garder que les cépages résilients et adaptés au climat, tels que le Cinsault ou le Grenache, et diminuer d’autres cépages précoces, tels que le Merlot. Il pourrait aussi s’agir d’aller chercher d’anciennes variétés, des variétés qui sont cultivées dans d’autres pays de la Méditerranée ou encore, de puiser dans des créations variétales, comme celles sur lesquelles travaille l’INRAE.

La Marseillaise : Après avoir repensé le choix des cépages, quelles solutions se trouvent dans les pratiques viticoles ?

Jean-Marc Touzard : Le deuxième type d’adaptation se situe au niveau de la gestion du sol. Il faut renforcer la capacité des sols à retenir l’eau, ce qui peut passer par plein de techniques différentes, qui présentent toutes des avantages et des limites. On peut citer notamment la vitiforesterie, l’irrigation, la taille en gobelet ou encore, le jeu sur les feuilles. Ensuite, le troisième type d’adaptation se situe après la récolte, au niveau de l’œnologie, qui permet de corriger un peu les effets du changement climatique sur le vin. Cela peut se traduire notamment par le recours au froid ou à des techniques pour désalcooliser le vin.

La Marseillaise : Et sur le long terme, faut-il adapter notre paysage et la société dans son ensemble à ces changements ?

Jean-Marc Touzard : Des solutions d’adaptation existent à travers la relocalisation de certaines parcelles de vigne. C’est ce que font notamment les vignerons du Larzac, en allant chercher de l’altitude. Cela risque cependant de poser des questions concernant les appellations qui, jusque dans les années 1980, mettaient volontairement en avant des sols peu profonds, tandis qu’aujourd’hui, d’autres types de sols plus profonds pourraient devenir plus intéressants. On peut aussi s’intéresser à tous les changements institutionnels qui doivent accompagner les évolutions que nous avons citées : modifier les cahiers des charges, réinventer les mécanismes pour faire face aux risques tels que les assurances, la prévention etc. Enfin, il faut reconstruire des liens avec le consommateur et réinventer les récits autour de la viticulture. La valeur du vin est intrinsèquement liée à la valeur de son terroir, ces récits sont donc indispensables et leur transmission peut passer par l’œnotourisme.

La Marseillaise : Êtes-vous optimiste ?

Jean-Marc Touzard : Dans le scénario où l’on arrive à ralentir et à stabiliser le changement climatique, je ne désespère pas. La viticulture est une filière très sensible, qui est impactée durement par ce changement, mais c’est aussi une filière avec une grande diversité et une grande créativité. Il y a des solutions, à condition que tous les acteurs collaborent entre eux. De mon côté, je pense qu’il faut privilégier en priorité les solutions fondées sur la nature, telles que la sélection des cépages et la diversification.

Propos recueillis par Nina Bailly (La Marseillaise, le 21 août 2026)

Pourquoi les agriculteurs d’Occitanie sont-ils parmi les plus pauvres de France (L’Indep)

Parmi les plus virulents dans le mouvement de grogne, les exploitants de la région sont aussi parmi les moins bien rémunérés de France, avec un revenu moyen, avant impôt, de 19 542 euros par an.

« Le principal problème pour nous, c’est le revenu. » Au détour d’un discours sur un barrage, il y a quelques jours, David Sève, président de la FNSEA du Gard, a énoncé une évidence. Le mouvement de grogne des agriculteurs, qui s’est mis sur pause pendant les fêtes, est légitimé sur le papier par un désaccord avec la politique sanitaire de lutte contre la Dermatose nodulaire contagieuse (DNC) et une opposition au traité d’accord commercial avec les pays du Mercosur. Ce ne sont en réalité que les gouttes faisant déborder un vase d’amertume.

La réalité, c’est que nombre d’agriculteurs n’arrivent plus à vivre décemment de leur métier. Une paupérisation encore plus marquée en Occitanie. « Les aides de la PAC ont été divisées par trois en vingt ans, on subit les cours de nos marchandises », déplorait un maraîcher gardois lors d’une manifestation. Les chiffres sont implacables: avec 19 452 euros de revenu courant avant impôt par salarié, les agriculteurs de la région ne gagnaient en 2023 que 45 % de la moyenne nationale dans ce secteur (43 133 euros). Plusieurs facteurs expliquent cette différence abyssale.

1 – De plus faibles surfaces cultivées

Contrairement à d’autres régions comme la Beauce – le grenier à blé de la France – ou les Hauts-de-France, les exploitations d’Occitanie cultivent des surfaces plus réduites : 49 hectares en moyenne contre 65 à l’échelon national. Ce qui n’empêche pas la région de disposer de 33 % de la superficie viticole nationale.

2 – Aléas climatiques plus impactant

Le pourtour méditerranéen est le secteur le plus impacté par l’ensemble des changements climatiques depuis cinq ans. « Pluies diluviennes, pics de chaleur, gelées… à 50 km de distance, les gens n’ont pas les mêmes problématiques et les rendements s’en trouvent impactés. On observe une accélération de l’incertitude », note Benjamin Devaux, directeur conseil économique et études de Cerfrance Midi Méditerranée, l’association de gestion comptable qui accompagne les exploitants dans le conseil économique, juridique, fiscal et social.

Conséquence, une baisse des rendements qui a induit une fragilité financière accrue face aux gros pics d’inflation qui ont suivi la période Covid et le début de la guerre en Ukraine.

« Les cours ne suivent pas l’inflation », reconnaît Benjamin Devaux, « alors que le prix de l’hectolitre de vin, par exemple, n’a pas bougé depuis vingt-cinq ou trente ans. Certaines matières premières ont pris 15 à 20 % d’une hausse difficile à répercuter dans un marché qui s’impose aux exploitants. De fait, leur marge s’est dégradée. »

Le bio, qui avait connu un essor en période de Covid, a lui aussi déchanté en raison de l’inflation, mais a semblé repartir en 2025.

3 – Disparités liées à l’accès à l’eau

Sur fond de sécheresse, l’eau est devenue une denrée rare et providentielle, source de profondes inégalités entre territoires.

« C’est une tendance de fond depuis deux ans », explique Benjamin Devaux. « Les exploitants qui ont accès a l’eau sécurisent bien mieux leurs revenus. Les vignerons qui n’y ont pas accès travaillent comme avant, mais font 15 hectos au lieu de 35 hectos par hectare. Les Pyrénées-Orientales et l’Aude sont particulièrement touchés, d’où un appauvrissement grandissant, comme sur le piémont héraultais. »

Dans ce contexte, Cerfrance incite nombre d’agriculteurs à se diversifier pour moins subir les conséquences du réchauffement.

« Dans les P-O, on a une grosse activité arboricole et maraichère », note Benjamin Devaux. « Dans le Gard, on a souvent un complément d’activité autour des asperges et de l’arboriculture, en plus de la vigne. Mais l’Aude et l’Hérault restent très viticoles, avec une mentalité très tournée vers la mono-culture. Des exploitants sinistrés cet été dans les Corbières réinvestissent ainsi presque intégralement dans les vignes, alors que certains étaient un peu en bout de course dans ce secteur. On a du mal à faire changer les mentalités. »

En cas de coup dur climatique, les assurances, principal levier de sécurisation de la monoculture, ne font plus leur office, en raison de la baisse des rendements: « Les indemnités sont calculées sur les rendements moyens des cinq dernières années en enlevant la moins bonne, mais ils ont tellement souffert que ces moyennes ne traduisent plus le potentiel des exploitations. »

4 – Pic des exploitations au seuil d’alerte

Selon les chiffres de Cerfrance et de la chambre régionale d’agriculture, les trésoreries sont en baisse.

En 2023, 40 % des viticulteurs atteignaient un seuil d’alerte financière, 12 % pour l’ensemble des exploitations (+ 3 % par rapport à 2022). « Le 6 janvier, j’ai quinze collaborateurs qui partent en formation accompagner les agriculteurs en difficulté », concède Benjamin Devaux. « Cela concerne presque une prestation sur deux chez nous. J’ai vu partir en pleurs un exploitant qui devait licencier une personne salariée depuis vingt ans. Un autre qui devait annoncer à sa fille qu’il ne pouvait plus la rémunérer. On est en train de déstructurer des filières. On détruit les chances d’installer une nouvelle generation. »

Richard Gougis (L’Indépendant, le 31 décembre 2025)

Lettre ouverte de Carole Delga, présidente de la Région Occitanie (PS) à Sébastien Lecornu, Premier ministre

Monsieur le Premier ministre,

Je vous écris depuis ces territoires de l’Occitanie qui voient, chaque heure qui passe, l’indignation et la colère monter inexorablement face au désespoir d’un peuple. Elles sont à la mesure du choc ressenti par toute une profession et, au-delà, par la population, quant à la gestion gouvernementale de la dermatose nodulaire.

Je vous écris car j’estime qu’il est temps pour vous d’intervenir afin de garantir, dans les plus brefs délais, un dialogue franc et sincère avec les agriculteurs de ce pays, seul à même d’apaiser les tensions qui ne cessent de s’aggraver dans de nombreux départements, au-delà de ma seule région.

Vous le savez : je ne suis et ne serai jamais du côté des populistes démagogues qui instrumentalisent le chagrin et le désarroi à des fins politiciennes et électoralistes, pas plus que je ne céderai rien sur ma confiance en la science et les solutions de progrès qu’elles continuent d’apporter à notre société. 

Mais il faut être clair : de très nombreux Français, aux côtés de nos éleveurs, sont choqués par l’image des bêtes qu’on abat. Ils ne comprennent pas l’usage massif de la force publique, notamment celle qui s’est déroulée dans cette ferme de l’Ariège. Ils mesurent surtout la détresse d’éleveurs qui connaissent la douleur violente de perdre leur cheptel et, plus que tout, l’investissement et le sens d’une vie – et même de la vie de plusieurs générations. Nos concitoyens perçoivent cette gestion de crise comme un puissant symbole du fossé grandissant avec un pouvoir sourd, méconnaissant des réalités de vie et de territoires.

Nous devons tout faire pour éviter l’escalade et l’affrontement. Nous devons tout faire, singulièrement à quelques jours du débat européen sur le Mercosur, pour redonner rapidement confiance à une profession meurtrie. Elle s’estime abandonnée ou trahie par les pouvoirs publics, alors qu’elle continue à être massivement soutenue par les Françaises et les Français de par leur participation à notre souveraineté alimentaire.

Dans nos territoires, derrière chaque agriculteur, chaque éleveur, chaque viticulteur, c’est en effet un visage que l’on connaît, une voix que l’on apprécie, une famille que l’on côtoie car, de génération en génération, elle a transmis ce qu’il y a de plus beau : travailler durement mais toujours fièrement la terre de ce pays.

Elu(e) de la République, il est de notre devoir de les écouter et de leur apporter des réponses. Et, au-delà, un espoir, comme à l’ensemble du pays. L’absence d’écoute et d’empathie face à ces agriculteurs, dans ce moment difficile pour eux, ne fait que conforter les Français qui, dans une grande majorité, s’estiment eux aussi, ni respectés ni entendus.

Voilà pourquoi il ne peut y avoir une gestion bureaucratique et froide de cette nouvelle crise. Elle nécessite au contraire une méthode qui fait ses preuves localement et qui doit faire ses preuves au niveau national : l’échange, la compréhension et la recherche collective de l’intérêt général en réunissant au plus vite toutes les parties concernées.

C’est à vous, je le crois, Monsieur le Premier ministre, de donner cette impulsion décisive dans ce moment si important pour toute une profession qui reste le symbole vivant de ce que la France produit de meilleur.

Vous pouvez compter sur mon énergie et ma détermination à vous accompagner dans cette démarche d’ouverture qui doit collectivement, je l’espère, nous grandir.

Carole Delga
Présidente de la Région Occitanie
Présidente des Régions de France

Mouvement des viticulteurs d’Occitanie. Soutien des communistes

Communiqué de presse du groupe Communistes Républicains et Citoyens d’Occitanie

Les viticulteurs d’Occitanie, première région viticole de France, traversent une crise sans précédent et alertent aujourd’hui sur une situation grave qui touche tout le pays et appelle des réponses de la part du gouvernement.

Si la production et les vendanges des dernières années ont été affectées par le mildiou, la sécheresse, les incendies, particulièrement en Occitanie, ainsi que par les effets du changement climatique, la filière doit aussi faire face à une crise de la demande.

Les vignerons de la moitié sud de la France, qui commercialisent en coopérative ou au négoce, subissent une mévente continue de leur production, aggravée par la décision de la Commission européenne qui a cédé sur les droits de douane avec les États-Unis après les difficultés rencontrées avec la Chine, ou encore par la chute des exportations vers la Russie depuis le début de la guerre.

Soumis au bon vouloir des négociants, les vignerons refusent à juste titre de se laisser faire.

Les vignerons se rassemblent aujourd’hui par milliers à Béziers pour alerter une nouvelle fois sur leur situation et dénoncer l’inflation, la baisse de leur pouvoir d’achat et les pratiques du négoce dans une politique de prix tirés vers le bas.

Les élus et adhérents du PCF, aux côtés de leur secrétaire national Fabien Roussel, tiennent à leur apporter un soutien total et seront représentés à Béziers lors de la manifestation.

Dans ce Midi viticole, le PCF rappelle le rôle essentiel de l’activité agricole pour faire vivre les campagnes et maintenir des emplois non délocalisables, répartis sur l’ensemble des territoires : plus de 500 000 emplois dans toute la France, une contribution majeure à la richesse nationale après l’aéronautique.

S’il faut travailler à une nouvelle manière d’appréhender la viticulture, notamment en la replaçant dans un système de polyculture, des mesures d’urgence doivent être prises :

  1. La tenue d’une réunion de crise au ministère de l’Agriculture et de la Souveraineté alimentaire avec l’ensemble des organisations syndicales agricoles et interprofessionnelles de la viticulture.
  2. L’instauration de prix planchers pour les vins de table, IGP, AOP et biologiques, fixés par une conférence exceptionnelle réunissant l’ensemble de la filière et garantissant une rémunération juste du travail des vignerons.
  3. L’activation de mesures de sauvegarde et le blocage des importations lorsque le maintien de filières de production spécifiques est en jeu, à l’image de la reconduction depuis plusieurs années de la clause de sauvegarde nationale interdisant la commercialisation en France de cerises fraîches provenant de pays où le diméthoate est encore utilisé.
  4. À plus long terme, le soutien à la diversification des exploitations viticoles afin de sécuriser une partie du revenu agricole en cas d’aléa climatique ou sanitaire sur la vigne. Ils pourraient prendre la forme de compléments de prix ou d’aides couplées incitant à la transition vers un système de polyculture où la vigne côtoie d’autres productions végétales.
  5. La mise en place d’un véritable régime public d’assurance contre les risques climatiques, sanitaires et environnementaux, qui doit bénéficier à toutes les exploitations viticoles et accompagner les viticulteurs dans les mesures de prévention et d’adaptation aux effets du changement climatique.