Disparition. Edgar Morin, l’humaniste qui a révolutionné la sociologie (L’Indep)

L’atypique sociologue et philosophe, installé a Montpellier en 2018, s’est éteint à 104 ans. Il a fait évoluer le regard sur l’être humain, fait dialoguer les disciplines, et laisse une œuvre de référence.

Du haut de son âge centenaire, il croquait encore la vie avec l’appétit d’un adolescent et posait sur les excès de notre monde moderne le regard sage et éclairé de celui qui a traversé tant d’époques et d’épreuves.

En janvier 2019, Edgar Morin avait endossé avec gourmandise l’habit de rédacteur en chef d’un jour à Midi Libre et décortiqué une actualité dont il s’est nourri tout au long de son parcours de sociologue. Une visite en voisin pour celui qui s’était installé, de 2018 à 2024, vers la place de la Canourgue, à Montpellier, où il disait « retrouver une vie de village qui n’existe plus à la campagne ».

Morin, pseudonyme accidentel de résistant

L’œil pétillant et le sourire malicieux s’accordaient parfaitement à la vivacité intacte de l’esprit pour faire oublier qu’il allait intégrer le club des centenaires.

Interrogé par notre Confrère Jean-Marie Gavalda sur son extraordinaire capacité à repousser l’usure du temps, il avait avoué que l’apparence était « trompeuse » et qu’il ressentait « une fatigue intérieure ». Le temps a donc fini par le rattraper ce vendredi. Il n’emportera pas l’épaisseur de son œuvre ni la richesse de son parcours, digne d’un roman hugolien. Car, ironie du destin, en venant au monde à Paris le 8 juillet 1921, il avait déjà survécu à un avortement manqué et à un étranglement par son cordon ombilical.

« J’en ai peut-être gardé une forme de résistance ou de résilience », souriait-il. Fils d’un couple de marchands originaires de Salonique (Grèce), juifs non pratiquants, le petit Edgar Nahoum avait perdu sa mère avant l’âge de 10 ans. Enfant complexé, il disait encore avoir « été psychanalysé par la guerre et la résistance, l’action et la fraternité ».

Après des études d’histoire et de droit, cet engagement dans la Résistance communiste au sein des Forces unies de la jeunesse patriotique, en 1942, marque le premier grand tournant de son existence. Promu ensuite lieutenant dans les forces françaises combattantes, il adopte le pseudonyme de Morin un peu par accident (un camarade l’appelant un jour Morin au lieu de Manin, le pseudo qu’il avait choisi).

Après la libération, l’officier résistant tarde à entrer dans la lumière. Auteur de L’An zéro de l’Allemagne, sur l’état mental du peuple vaincu, il profite de deux ans de chômage pour commencer à écrire L’homme et la mort, son ouvrage le plus vendu dans le monde.

Le poste proposé ensuite par le CNRS (1950) sera, de son propre aveu, « une chance formidable ». La possibilité de jouir d’une totale liberté et de pouvoir mettre en place la méthode qui guidera sa pensée et son existence : naviguer entre les disciplines. Des confrontations de points de vue qui passent par de nombreuses réunions de chercheurs et de scientifiques d’horizons divers, comme lors du célèbre colloque de Royaumont, en 1972, autour de l’unité de l’homme, de ses invariants biologiques et universaux culturels.

Des travaux également nourris par ses séjours aux États-Unis et en Amérique du Sud, et résumés dans Le paradigme perdu : la nature humaine, où il oppose l’interaction de la culture dans l’évolution à la théorie purement darwinienne de l’évolution par la seule sélection naturelle.

Parallèlement, quatre ans après avoir quitté le Parti communiste (1951), Edgar Morin s’engage dans le Comité contre la guerre en Algérie. Dans Autocritique (1959), il ne fait pas seulement l’inventaire de ses erreurs mais réaffirme son inclinaison pour le questionnement permanent, qu’il oppose, lors d’une conférence à l’Unesco, à « des sciences aveugles à elles-mêmes ».

Dans La Méthode, une œuvre de 2 000 pages qui lui a demande près de trente ans de labeur (1977-2004), il partage en profondeur ses convictions sur ce qu’il considère être la meilleure manière d’apprendre. Une apologie de la transversalité et du partage des disciplines qu’il oppose au réductionnisme et à la compartimentation des sciences.

Un thème encore abordé dans Penser Global (2015) mais longtemps aussi illégitime aux yeux de la recherche académique que son attirance précoce pour le sport ou le cinéma. « Jeune étudiant, j’étais fasciné et ravi qu’il puisse se passionner pour le football ou les jeux télévisés », raconte le sociologue Claude Fischler, dans Le journal du CNRS. « Et quand je lui faisais remarquer qu’il ne fallait pas trop raconter aux collègues qu’on regardait la Coupe d’Europe, il me répondait : « Pour comprendre la culture de masse, il faut la vivre soi-même. » »

Chambouler les codes

Fier d’être ainsi devenu ce qu’il appelait un humanologue, un penseur capable de comprendre ce qu’est l’humain, « indiscipline » autoproclamé, il restait un autodidacte dérangeant dans le monde de la sociologie.

Élu maître de recherches sans avoir écrit de thèse de doctorat, Edgar Morin n’aura, de fait, pas vu un tapis rouge se dérouler spontanément dans ce milieu dont il a chamboulé les codes, bousculé les habitudes, repensé les méthodes. « Il y a effectivement eu une ostracisation et une réhabilitation tardive, confiait-il en 2019 dans nos colonnes. Certains m’ont condamné, d’autres m’ont compris. Il me semble qu’aujourd’hui mes idées ont essaimé. »

Elles lui survivent et il nous les laisse comme de précieuses lueurs, pour éclairer le bon chemin.

Richard Gougis (L’Indépendant, le 31 mai 2026)

  • 8 juillet 1921: naissance a Paris.
  • 1942 : entre dans la résistance.
  • 1950 : nommé au CNRS où il deviendra maître de recherches.
  • 1951 : publie L’homme et la mort.
  • 1955 : s’engage dans le Comité contre la guerre d’Algérie.
  • 1959 : Autocritique, analyse de son départ du Parti communiste au début es années 50.
  • 1968 : co-signe Mai 68, la brèche.
  • 1973 : premier des six volumes de La Méthode, son œuvre de référence.
  • 1981 : publie Pour sortir du XXe siècle.
  • 2004 : publie Pour entrer dans le XXI siècle.
  • 2015 : publie Penser Global.
  • 29 mai 2026 : mort à Paris.

De l’inventeur du mot « yé-yé » au combattant de la mondialisation

Edgar Morin a toujours porté un regard lucide sur son époque et ses excès du moment.

Nous avons tous un jour, sans le savoir, cité Edgar Morin. Il avait en effet été le premier à utiliser le terme yé-yé, dans un article publié dans le journal Le Monde, à la suite d’une grande manifestation à Paris le 12 juin 1963, qui avait réuni près de 200 000 jeunes venus célébrer le premier anniversaire de la parution du magazine Salut les copains.

« J’ai utilisé ce terme car les chanteurs de l’époque finissaient souvent leurs phrases par « oh yeah » », racontait-il pour expliquer ce néologisme qui allait s’inscrire dans l’imaginaire collectif. Un terme devenu culte. Bien des années plus tard, il deviendra un combattant affirmé de la mondialisation et un chantre d’un mode de vie et d’une culture raisonnés.

« Une société non pas idéale mais meilleure »

Des convictions partagées avec Pierre Rabhi, essayiste et agriculteur chantre de la sobriété, et que les deux hommes avaient développées dans un livre d’échanges communs début 2021 (Frères d’arme, éditions de l’Aube).

« Nous ne sommes pas maitres de l’avenir mais il faut trouver une nouvelle voie pour l’humanité », insistait Edgar Morin en 2020 dans Midi Libre, en pleine crise du coronavirus. « Il manque une pensée qui indique la voie, pose un diagnostic sur le monde et trouve une issue pour une société non pas idéale mais un peu meilleure. »

« Je ne suis pas pour une dé-mondialisation totale », nuançait-il cependant. « Il faut poursuivre les coopérations entre les peuples mais préserver des choses vitales pour chaque nation, un minimum d’autonomie vivrière et sanitaire. »

Concernant l’impact de la crise sanitaire sur les humains, il y avait décelé de nombreux aspects positifs, comme « cette solidarité qu’on pensait disparue mais qui était dormante, prête à se réveiller ». « Nous pensions être les maitres de nos vies, concluait-il, mais nos rapports avec les autres, notamment ceux qu’on aime, étaient devenus de plus en plus restreints. Nous perdions du temps en choses futiles et cette crise nous a obligés à repenser tout ça. »

R. G. (L’Indépendant, le 31 mai 2026)

Le billet de Jean-Michel Galano. La triple forfaiture de Michel Onfray

Michel Onfray est trois fois pitoyable. D’abord, et c’est l’essentiel, pour avoir prêté une caution « philosophique » au débordements racistes de la chaîne de Bolloré C News. Ensuite, pour ne pas avoir eu le courage d’assumer ou de retirer son propos, mais d’avoir cherché à le faire cautionner par la science. Enfin, pour avoir dit des âneries à propos de cette « science » : l’éthologie, puisque c’est d’elle qu’il s’agit, n’a pas été « fondée par Darwin », elle demeure une discipline auxiliaire de l’anthropologie, largement spéculative et mal émancipée d’un matérialisme réducteur et simpliste. Le comportement humain a pour caractéristique essentielle de se différencier par rapport à sa base animale, Cette différenciation s’opère par ce qu’on appelle l’ordre de la loi, ensemble de médiations langagières et institutionnelles que l’individu s’approprie tout au long du processus éducatif. Le matérialisme scientifique, celui de Marx et de Vygotski, place l’essence humaine dans « la totalité des rapports sociaux » (6° thèse sur Feuerbach) et non pas dans la bestialité.

À tout prendre, si dans la vie politique et dans les rapports de force de la scène internationale il y a des chefs de tribus, des mâles dominants qui insultent les femmes, tuent les enfants piétinent le droit et les résolutions de l’ONU, s’il y a des régressions à la barbarie, c’est du côté de Trump, de Netanyahu et d’un certain nombre d’autres qu’il faudrait aller les chercher.

Ne comptons pas sur les médias Bolloré ni sur Nathalie Saint-Cricq pour cela.

Jean-Michel Galano

Karl Marx, Notes sur James Mill

Pendant son exil parisien (1843-1845), Karl Marx rédige les fameux Cahiers de Paris, dont sont issus les Manuscrits de 1844 et ainsi que les Notes sur James Mill. Ces notes sont les plus développées et les plus complètes de tous les cahiers parisiens. Elles sont pour la première fois traduites et publiées intégralement en français.

Elles nous font pénétrer dans le laboratoire du jeune Marx, dans sa critique de l’économie politique et son travail de lecteur et de traducteur.

Le texte a été traduit par Herbert Holl, Alain Patrick Olivier et Maïwenn Roudaut dans le cadre du séminaire MARXMILL (université de Nantes, 2019-2020).

Ce livre des éditions sociales a bénéficié du soutien de la Fondation Gabriel Péri et du Centre de Recherche en Éducation de Nantes.

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Leon Battista Alberti, figure oubliée de la Renaissance, inventeur de l’athéisme

Dans son ouvrage « L’Œil ailé, la naissance de l’athéisme »(*) (éditions Pont 9), le philosophe Jean-Michel Galano explore la figure oubliée de Leon Battista Alberti. Au cœur de la Première Renaissance italienne, ce précurseur est l’auteur du Momus, une satire corrosive qui démonte les « puissants » et met à nu la mécanique de la sacralisation. Entretien.

Qui est Léon Battista Alberti ?

Jean-Michel Galano : C’est un bâtard, le fils illégitime et non reconnu d’une grande famille florentine exilée à Gênes. Non reconnu, donc spolié de son héritage et obligé de ne compter que sur lui-même pour se faire reconnaître dans la société et pour, comme on le dit, se faire un nom. À telle enseigne d’ailleurs qu’il s’est donné un nouveau prénom, mettant « Leon » devant son prénom officiel « Battista ». Il s’est donné aussi ses propres armoiries. Au plan professionnel, sa grande singularité est d’avoir commencé comme juriste, « abbreviatore » c’est-à-dire rédacteur à la Curie romaine, et à ce titre spectateur privilégié, mais spectateur impuissant, d’une papauté en crise et même en décomposition. Et alors que ses goûts et son tempérament le portaient initialement vers la littérature (il avait organisé, le tout premier, un concours de poésie en « volgare », c’est-à-dire en italien populaire), il bifurque vers les sciences appliquées, notamment vers l’ingénierie, la cartographie et surtout l’architecture. Ce genre d’évolution menant de la littérature et de la fréquentation des milieux politiques à la pratique des arts appliqués est rarissime.

Il est vraiment l’homme de la Première Renaissance : cette période de crise et de rupture, qui est aussi celle de Jérôme Bosch et du Moyen Âge finissant, n’a pas la sérénité, la mesure et l’ampleur esthétique qui s’épanouiront lors de la Seconde Renaissance, avec les réalisations notamment dans les arts plastiques de Raphaël, Léonard de Vinci et tant d’autres. La Première Renaissance est un moment critique, celui où le fait de la dislocation d’un monde ancien s’impose aux yeux de tout témoin lucide, alors que les valeurs émergentes caractéristiques d’un monde nouveau peinent à s’affirmer.

Pourquoi avoir écrit sur lui aujourd’hui ?

Jean-Michel Galano : Notamment parce que nous sommes à beaucoup d’égards dans une situation comparable. On sent bien que notre civilisation est en crise, et même en péril. Sous le vocable de « nouveau monde », un « Jupiter autoproclamé » a cherché à nous vendre les recettes les plus éculées du libéralisme économique. Comme le disait Gramsci, les « monstres » ont surgi parmi nous, et les pires régressions sont non seulement possibles, mais déjà dans les journaux. Il était bon de montrer à certains que l’histoire bégaie.

Pour quelqu’un qui ne l’a jamais lu : qu’est-ce que le Momus (le texte que vous mettez au centre) raconte, et pourquoi vous le jugez si explosif ?

Dans la mythologie grecque, Momus est un dieu très mineur, qui correspond tout à fait au « grincheux » des contes pour enfants : c’est celui qui n’est jamais content, qui trouve tout le temps à redire, et qui par exemple suggère que Zeus aurait pu mieux faire, par exemple en dotant le corps humain d’une fenêtre permettant de voir ce que chacun a dans le cœur. Un bouffon parfois drôle et parfois exaspérant. Alberti fait de ce personnage tout autre chose : un ferment désintégrateur, une puissance non plus de négation mais de négativité, qui démolit impitoyablement les figures d’une harmonie factice, et notamment le paternalisme et le pharisaïsme des dieux, qu’il appelle significativement « superi », c’est-à-dire « les puissants », en rappelant et en retournant contre eux la violence prédatrice dont leur pouvoir est issu.

Votre sous-titre parle de « naissance de l’athéisme » : de quel athéisme parle-t-on exactement, et comment le repérez-vous au XVe siècle sans plaquer nos catégories d’aujourd’hui ?

Jean-Michel Galano : L’athéisme d’Alberti est de l’ordre du fait, et se manifeste d’abord comme une sorte d’inaptitude à imaginer quelque forme de transcendance que ce soit. C’est ce qui m’a frappé à ma première lecture du Momus. Les dieux et les hommes vivent dans la même temporalité, dans le même espace, partagent les mêmes passions. Il y a des dieux stupides. Il y a des dieux séniles. La seule différence entre les deux « races » est que les « superi » ont infligé aux hommes, à l’origine tout aussi divins qu’eux, la mortalité et les tourments qui vont avec. Ils vivent du produit du travail des hommes, qu’ils s’approprient par le biais de la sacralisation, et de leurs offrandes. Ils ne vivent qu’avec notre permission.

Alberti ne fait en aucune façon une théorie de l’athéisme. L’athéisme est chez lui instinctif. On est dans un matérialisme intégral. Évidemment, le problème de tout matérialisme est de rendre raison de l’immatériel : signifiés, rapports, catégories, temps, nécessité : Alberti n’esquive pas cette difficulté. Il y répond en faisant fonctionner les catégories de la cosmologie et surtout de la logique stoïciennes : le destin, figure chez lui de la nécessité, et les différents aspects de la théorie stoïcienne du signe.

Qu’est-ce que « L’œil ailé », qui donne son titre à votre livre ?

Jean-Michel Galano : Comme je l’ai dit, Alberti s’est donné à lui-même son patronyme et ses armoiries, lesquelles exhibent les valeurs dont il se réclame : curiosité, lucidité, vitesse, regard du technicien qui saisit à la fois l’ensemble et le détail. Valeurs et normes qui rompent avec celles en honneur dans le christianisme médiéval de modestie, de soumission et de prudence.

Dans votre lecture, Alberti invite à se détourner des « illusions religieuses et mythologiques » : qu’est-ce qu’il reproche au religieux, et qu’est-ce qu’il met à la place ?

Jean-Michel Galano : Au-delà des critiques strictement politiques qu’il fait de la papauté, et qui nourrissent sa féroce satire, Alberti produit une critique véhémente de la consécration et de la sacralisation – termes exactement synonymes. Il interprète la démarche qui consiste à rendre grâce aux dieux comme une intrusion violente des « superi » dans la vie des hommes. Les grands comme les petits plaisirs de la vie sont gâchés par la mauvaise conscience et projetés « au ciel ». De surcroît, la vie est trop courte pour faire davantage que commencer à la vivre.

Mais Alberti ne s’en tient pas à cette dénonciation. Il propose une double issue à cette situation aliénante.

– D’abord, cesser d’accorder notre créance à des dieux qui, à supposer même qu’ils existent, ne la méritent pas. Pas de confiance, donc pas de croyance ! La croyance doit se dépouiller de toute affectivité, et n’être considérée que comme un crédit ou encore une créance, accordée conditionnellement et révisable.

– Ensuite, il convient de travailler à mieux connaître les conditions matérielles de l’existence humaine, de façon à allonger la durée de la vie et d’en améliorer la qualité, à défaut de vaincre la mort. D’où l’importance conférée au cadre matériel de la vie des hommes, sur lequel il est possible d’agir : architecture, urbanisme, hygiène publique. D’où également l’importance de développer une connaissance objective de la vie et de la nature permettant de relier les passions, si dévastatrices quand on les subit, à une physiologie des humeurs, s’affranchissant ainsi des discours moralisateurs. Avec à la clé une recommandation aux « princes » : assurer la paix et laisser chercheurs et techniciens travailler à améliorer la vie humaine.

Au-delà, Alberti cherche à remplacer la dévotion par le rire, « rire décent », prétend-il : rire souvent féroce, mais qui relève aussi de l’ironie la plus subtile, comme en témoignent de nombreuses séquences antithétiques de la Bible, des Évangiles et de la Divine Comédie de Dante. Witz enfin, qui convertit, c’était bien leur tour, les stériles illusions religieuses en fécondes et suggestives images poétiques.

Qu’est-ce que votre Alberti dit de nos débats contemporains sur la sécularisation, la technique et l’émancipation ?

Jean-Michel Galano : Beaucoup de choses en fait, et le mécanisme d’aliénation par le biais de la sacralisation est à l’œuvre sous nos yeux perpétuellement et en temps réel : « figures », personnages « charismatiques », fantasmes d’harmonie sociale, paternalisme, acceptation des bouffons et des parasites, mais intolérance réelle à l’égard du sujet différent. Quand Witold Gombrowicz dénonce dans Ferdydurke ce qu’il appelle la « cuculisation », c’est-à-dire l’infantilisation organisée par le pouvoir en place non seulement des enfants et des jeunes, mais de toute la population de façon à imposer un ordre éternitaire et à couler tout le monde au même moule, il me semble qu’il retrouve l’inspiration d’Alberti dans le Momus. Mais je pense aussi que vous avez raison de faire le lien entre sécularisation, technique et émancipation ; Alberti a donné l’exemple d’une véritable culture technique, lui qui a inventé l’anémomètre et très probablement la camera obscura tout en s’occupant de poésie, de réflexions sur l’éducation et de cartographie. Or la notion de culture technologique est encore de nos jours l’objet de dénigrements et de refus. L’humanisme est encore trop souvent réduit aux « humanités ». Et il me semble illusoire d’imaginer une laïcité sans processus effectif de laïcisation, c’est-à-dire d’acquisition par chacun et chacune d’une autonomie de jugement et d’action, ce qui passe par l’appropriation effective du plus grand nombre possible de savoir-faire et de savoir-être. Alberti, lui-même excellent cavalier et très habile de ses mains, était le contemporain des premiers théoriciens de l’éducation physique et de l’initiation aux travaux manuels. Toutes choses dont nos institutions actuelles se désintéressent de plus en plus, ce qui porte en germe un recul de la citoyenneté. Oui, nous avons encore à tirer profit d’analyses produites déjà au XVe siècle, et ce n’est pas pour nous un titre de gloire.

Propos recueillis par Maxime Cochard (revuecommune.fr)

(*) Jean-Michel Galano, « L’Œil ailé, la naissance de l’athéisme », éditions Pont 9, 2026, 25,90 €.