1920-1945 : l’art en exil entre au Mémorial du camp de Rivesaltes (L’Indep)

Baptisée « Les Jours clairs sont rares », la grande expo annuelle du Mémorial de Rivesaltes a été inaugurée hier. Jusqu’au 3 février 2027, elle propose un voyage immobile dans la France et les Pyrénées-Orientales des années 20 à la fin de la guerre, a travers le regard d’une vingtaine d’artistes juifs exilés. Première visite.

« Quand l’art devient un outil de mémoire ». La formule de la directrice du Mémorial du camp de Rivesaltes, l’historienne Céline Sala-Pons, résume la nature et l’objectif de la grande exposition ouverte hier. Mais au-delà, elle rappelle aussi la volonté de la structure de multiplier les canaux de diffusion des mémoires qu’elle conserve depuis maintenant dix ans.

Associé dans sa démarche au musée d’art moderne et à l’espace Machado de Collioure, soutenu par le musée de Céret, le Mémorial de Rivesaltes concentre là les témoignages précieux d’artistes juifs ayant fui l’Europe centrale. Des « artistes en exil, entre Europe en crise et refuge méditerranéen ». Aucun d’entre eux n’a été interné à Rivesaltes, tous ont vécu à une période ou une autre, à Céret, Collioure, Banyuls, Saint-Feliu d’Amont, Saint-Paul-de-Fenouillet, Canet-en-Roussillon. Ou Port-Vendres, comme Alice Hohermann, morte à Auschwitz et dont l’expo dévoile une délicate « Femme cubiste ».

Dans la violence de l’histoire

« L’art ne sauve pas », rappelle crûment la directrice du musée d’art moderne de Collioure, Claire Muchir. Il témoigne. Et pour aider le visiteur dans ses découvertes, la muséographie est riche d’une frise chronologique pour replacer l’artiste dans le contexte de ses créations, et d’une grande carte d’Europe où suivre les itinéraires de chaque artiste. Des périples qui, tous, convergent un jour vers le territoire catalan (jusqu’à Tossa de Mar).

Beaucoup ont peint Collioure. En 1936 pour Max Birrer. En 1921 pour Mela Muter qui y créera la section communiste. D’autres ont peint Céret. Pinchus Krémègne bien sûr, qui s’y est installé sur les conseils de Soutine. Mais aussi Arbit Blatas.

Artistes ressuscités

Autant d’artistes peu connus du grand public, voire de nombreux amateurs, ressuscités par des œuvres qui éclairent leur époque, et donc la nôtre. Car l’exil est une tragédie qui dévale les siècles, et avale les artistes aussi. Mais si « l’art ne sauve pas », les œuvres peuvent parler encore longtemps après la disparition de leurs auteurs. Pour peu qu’on les conserve. Otto Freundlich, réfugié dans les Pyrénées-Orientales dès 1940 avec son épouse Jeanne Kosnick-Kloss, a ainsi passé toute sa (courte) vie à lutter « contre la destruction de ses œuvres par les nazis et l’effacement de son art », apprend-on dans l’expo. Co-fondateur du constructivisme et de l’abstraction avec Kandinsky, il a été assassiné à Sobibor en 1943. Trois de ses œuvres dont un magnifique triptyque de mosaïques, sont visibles à Rivesaltes en attendant la grande expo consacrée au travail de ce « couple en exil », au musée d’art moderne de Collioure cet été 2026.

Frédérique Michalak (L’Indépendant, le 20 mars 2026)

Les peintres exposés

Marc Chagall (1887-1985), Pinchus Krémègne, Otto Freundlich (assassiné à Lublin-Maidenek à l’age de 64 ans), Max Birrer (mort à Collioure en 1937), Arbit Blatas (1908-1999), Victor Brauner (1903-1966), Joseph Hecht (1891-1951), Alice Hohermann (assassinée à Sobibor à l’âge de 41 ans), Georges Kars (1882-1945), Emmanuel Katz (1894-1962), Michel Kikoïne (1892-1968), Jeanne Kosnick-Kloss (1892-1966), Mela Muter (1876-1967).