Mohammad Omidvar, porte-parole du Tudeh (parti communiste iranien), dénonce la guerre impérialiste menée par Israël et les États-Unis et condamne la République islamique qu’il qualifie de dictature théocratique : « C’est une dictature théocratique qui représente les intérêts de la grande bourgeoisie en Iran. »
La Marseillaise : Quelle est la situation en Iran entre la guerre lancée par Israël et les États-Unis et la répression accrue de la République islamique ?
Mohammad Omidvar : Il n’y a aucune justification internationale à cette agression qui a été menée sous de faux prétextes. Cette guerre a eu un impact dévastateur sur l’Iran. Près de 3 millions de personnes se sont retrouvées sans abri ou déplacées à la suite de la destruction de près de 60 000 maisons, immeubles d’habitation et autres bâtiments. Un grand nombre de petites et moyennes entreprises ont fait faillite, non seulement à cause de la guerre, mais aussi en raison des coupures d’Internet. Des centaines de milliers de travailleurs ont été licenciés parce que les usines ne tournent plus ou ont été détruites. La situation économique devient tout à fait insupportable. Même les classes moyennes puisent dans leurs économies juste pour survivre. La guerre impérialiste menée contre le pays a considérablement affaibli le mouvement populaire contre le régime. Les gens descendaient dans la rue depuis des mois, voire des années, pour manifester quotidiennement. Désormais, sous la menace d’une occupation, les gens se disent qu’il faut sauver le pays. Le régime se trouve renforcé : il joue la carte du patriotisme et se pose en défenseur de la nation. En réalité, il a profité de la situation pour lancer une campagne d’arrestations et d’exécutions. Selon un rapport du Haut-Commissariat de l’ONU aux droits de l’Homme, au cours des dernières semaines, plus de 4 000 personnes ont été arrêtées et chaque jour, nous recevons des informations faisant état d’exécutions de prisonniers politiques en Iran.
La Marseillaise : Comment qualifier la République islamique sur un spectre politique ?
Mohammad Omidvar : Les gens ont tendance à l’oublier mais le régime iranien est ouvertement capitaliste dans son orientation. Au cours des dernières décennies, il a mené des politiques économiques néolibérales qui ont plongé une grande partie de la population dans une extrême pauvreté. La République islamique a mis en œuvre ces politiques conformément aux recommandations du FMI et de la Banque mondiale, qui l’ont félicité pour cela. Selon les statistiques officielles, près de 40 % de la population du pays vit en dessous du seuil de pauvreté défini par le gouvernement lui-même. Nous avons connu une inflation galopante, la dévaluation de notre monnaie et un chômage de masse dans certaines provinces, à cela s’ajoute la corruption systémique perpétuée par le régime, son cercle restreint, ses forces de sécurité et les Gardiens de la révolution. C’est une dictature théocratique qui représente les intérêts de la grande bourgeoisie en Iran. Nous la divisons en deux : la bourgeoisie marchande et la bourgeoisie bureaucratique, c’est-à-dire celle qui s’est développée au sein du système étatique, comme les Gardiens de la révolution et la milice Bassidji. Il n’est pas surprenant que, juste avant l’attaque l’an dernier, nous ayons eu plus de 2 700 grèves et manifestations de travailleurs à travers le pays. Cela s’ajoute aux manifestations quasi quotidiennes des retraités, des femmes, des étudiants, de la jeunesse. Le régime avait largement perdu sa légitimité.
La Marseillaise : Le Tudeh est l’un des plus anciens partis communistes au monde. La plupart de vos membres ont été contraints à l’exil. Face à cela, comment organiser une alternative politique en Iran ?
Mohammad Omidvar : Nous faisons face à un régime dont le bilan désastreux est à la fois bien documenté et bien établi, et qui a brutalement réprimé toute forme de dissidence. Une attaque de grande ampleur a été lancée contre notre parti en 1983. Ils ont arrêté plus de 10 000 membres et sympathisants, soit la quasi-totalité de la direction, du comité central, du bureau politique et du secrétariat du parti. Certains d’entre eux avaient été emprisonnés dans les geôles du Shah pendant 25 ans et libérés lors de la Révolution de 1979. Ils n’ont été libres que trois ou quatre ans avant d’être à nouveau arrêtés, horriblement torturés puis exécutés en masse en 1988 par le régime. Ils ont fait la même chose avec les membres du Fadaian, les Moudjahiddines, les forces kurdes et même des religieux. Malgré l’arrestation de 10 000 personnes, ils n’ont pas réussi à détruire le parti. Celui-ci a survécu et s’est rapidement réorganisé avec des personnes qui étaient en exil. Le parti bénéficie toujours d’une solide base de soutien à l’intérieur du pays, bien que ses membres ne puissent s’organiser ouvertement. De nombreuses autres organisations de gauche suivent aussi les lignes du parti que le régime considère toujours comme la menace principale venant de la gauche. C’est pourquoi, depuis l’attaque, il n’y a pas eu un moment où ils n’ont pas tenté de nous déstabiliser. Nous sommes l’unique organisation de gauche à disposer encore d’un comité central qui se réunit toutes les deux semaines.
La Marseillaise : Trump a une nouvelle fois menacé de détruire l’Iran si le pays n’acceptait pas les termes de son plan de paix. Le cessez-le-feu peut-il tenir ?
Mohammad Omidvar : Personne ne connaît les détails exacts de la proposition américaine ni de la contre-proposition iranienne. L’Iran a raison de ne pas accepter la capitulation, ce n’est pas la Seconde Guerre mondiale. Le pays a le droit de défendre sa souveraineté nationale. Et ce, en dépit de ce que nous pensons du régime. C’est une guerre d’agression contre notre pays. Certaines rhétoriques provenant de la Maison Blanche et de Trump sont effroyables. Il parle de détruire toute une civilisation, d’attaquer les cibles civiles, ce qui, selon l’ONU, constituerait des violations flagrantes et graves de sa Charte et du droit international. Ce seraient des crimes de guerre. Ce qui est ironique, c’est que l’accord dont Trump s’est retiré stipulait déjà que l’Iran ne devait pas dépasser un certain niveau d’enrichissement d’uranium et qu’il devait être soumis à une surveillance étroite et régulière. Il y a désormais des points de tensions autour du détroit d’Ormuz et Téhéran a le droit de dire qu’il a la souveraineté sur cette zone, ça a toujours été ainsi. Trump cherche désespérément à se sortir de ce pétrin. Ce n’est pas ce que veulent les Israéliens.
Benjamin Netanyahu est un criminel. Il veut des guerres sans fin pour se maintenir au pouvoir et échapper à la menace imminente de poursuites judiciaires. Il devrait être en prison, non seulement pour crimes contre l’humanité, mais aussi pour détournement de fonds et toutes sortes d’autres infractions qu’il a commises en Israël. Ils survivent grâce à cette guerre et à la mise en œuvre du « Grand Israël », qui consiste à occuper autant de territoire que possible dans la région et à en faire une colonie de Tel-Aviv. Nous avons affaire à un gouvernement criminel qui a violé à peu près toutes les lois internationales imaginables et qui agit avec la bénédiction totale non seulement de l’impérialisme des États-Unis mais aussi de l’Europe, qui a systématiquement failli à condamner ouvertement et sans équivoque cette agression.
Entretien réalisé par Laureen Piddiu (La Marseillaise, le 18 mai 2026)
