Les webinaires de la Commission Nationale Santé Protection Sociale. Les mutuelles communales

Le 12 janvier s’est déroulée un webinaire ayant pour sujet les mutuelles communales. Celui-ci a été organisé par la commission nationale santé et protection sociale du PCF.

Vous trouverez ci-dessous :

L’intervention préliminaire de Michèle Leflon

En introduction la commission santé et protection sociale a souhaité que soit fait un rappel du cadre général de notre projet communiste pour la prise en charge solidaire de la santé.

Pas besoin devant des communistes de revenir sur la portée de la Sécurité Sociale (le cahier thématique).

En 1946, Ambroise Croizat avait dû faire le choix d’un « compromis historique » avec les mutuelles. Si le principe est posé d’un remboursement à 100% de certains soins, le principe général reste celui d’un remboursement à 80% de la dépense , justifiant la pérennisation des mutuelles.

L’esprit mutualiste avait permis la construction d’un grand mouvement social autour du concept de solidarité et une action complémentaire avec l’Assurance maladie.

Dans la volonté de remettre en cause ce magnifique conquis qu’est la Sécurité sociale les tenants du capital ont utilisé cette dualité par deux méthodes : réduire les dépenses publiques de santé et se faire des profits sur la protection sociale !

Réduire les dépenses de santé ou tout du moins limiter leur progression liée au progrès médical, au vieillissement de la population et au développement des maladies chroniques, c’est par exemple le forfait hospitalier, les baisses de remboursement, mais c’est aussi le laisser faire pour les dépassements d’honoraires. Cela a rendu encore plus nécessaire le recours à une complémentaire santé.

C’est aussi faciliter le passage de la mutuelle à l’assurance privée pour les profits ! En 2001 la transposition en droit français des directives européennes Assurance a conduit à une dénaturation des mutuelles en consacrant la prise en compte de la nature de l’activité et non plus de leur statut. Il y a eu mise en concurrence avec les assurances privées.

L’Accord national interprofessionnel entré en vigueur en 2016 a rendu le cofinancement d’une complémentaire santé obligatoire par l’employeur. Le MEDEF avait une arrière pensée : se créer une nouvelle source de profit en orientant la protection sociale complémentaire vers moins d’économie sociale et solidaire comme les mutuelles, plus d’assurances privées. Les mutuelles se sont retrouvées face à un dilemme : négocier à bas prix pour garder le marché ou perdre des mutualistes.

C’est le début de la fragmentation des publics des mutuelles : Les vrais perdant ont été ceux qui ne bénéficient pas de contrat d’entreprises, les jeunes, les demandeurs d’emploi, les retraités dont les cotisations ont flambé.

Le mécanisme continue avec la protection sociale complémentaire (PSC) des fonctionnaires. Avec des choix des ministères très douteux, comme aux finances celui d’ALAN, une start-up largement financiarisée !

Notons aussi que cela a servi à piéger les syndicats : accepter des accords nocifs ou les refuser en mécontentant des salariés peu informés des dangers et intéressés par la participation financière de l’employeur. Dans la fonction publique hospitalière, la dernière à ne pas avoir de PSC obligatoire, la majorité des organisations syndicales (CGT, FO, UNSA et Sud) vient de quitter la table des négociations ! Sans rentrer dans les détails Et parce qu’il vaut mieux en rire, pas un sou de l’État pour financer : cela devrait l’être sur le budget des hôpitaux, et donc en fait sur celui de la sécu en mettant un peu plus en difficulté les finances des hôpitaux !

Encore quelques mots avant de présenter le projet du parti sur l’utilisation des complémentaires par le pouvoir : elles sont taxées (et vous avez sans doute entendu que cela augmente avec la LFSS 2026) pour financer la Sécurité Sociale. C’est à dire qu’au lieu d’augmenter les cotisations de Sécurité Sociale payées par les employeurs (ou de supprimer des exonérations), de s’en prendre au rapport capital/travail dans l’entreprise, on fait payer indirectement les mutualistes, car évidemment, taxer les mutuelles, cela se reporte sur les cotisations !

Cela fait partie des tours de passe passe rendant illisible pour la population le financement de la Sécurité sociale tout en réduisant la part des cotisations. Comme autre tour de passe-passe, on peut citer d’ailleurs la taxe sur les salaires payées par les hôpitaux, une recette de l’État affectée aux remboursements à la sécurité sociale des exonérations ! En gros, on prend de l’argent à la sécu pour faire croire qu’on lui en donne !

Je reviendrais sur les questions de financement, mais venons en au projet du parti repris d’ailleurs largement, sous l’expression courte du 100 % sécu qui a fait mouche, mais nécessite quelques développements car c’est un projet politique complet ! Il ne s’agit pas seulement de remboursements, mais bien d’un projet complet pour la santé et l’autonomie (une conception globale de la santé comprend évidemment l’autonomie, la création de la 5ème branche n’a été qu’un cheval de Troyes pour mieux détruire la sécu, sur ses principes de financement et sur sa gouvernance).

Il y a urgence à aller vers ce 100 % : Le patronat rêve d’aller vers la séparation des remboursements contributifs (retraites, indemnités d’arrêt maladie ou accidents du travail) et non contributifs (remboursement des soins) pour confier ces derniers à l’assurance privée. Les gouvernements actuels y contribuent en transférant des remboursements de la Sécurité sociale vers les complémentaires, année après année et nous venons de le voir, celles-ci sont de moins en moins solidaires, avec la fragmentation des publics, isolant en particulier les personnes âgées, dont les besoins de soins sont plus grands. Elles sont source d’inégalités sociales. Elles sont par ailleurs génératrice de complexité et de dépenses supplémentaires.

J’ai dit que c’était un projet politique complet car cela nécessite un développement inédit du secteur public : car, bien sur, il n’est pas question de financer les profits faramineux des laboratoires pharmaceutiques ou les dépassements d’honoraires favorisés par la désertification médicale résultant du numerus clausus. Pas question d’accepter que nos hôpitaux se transforment en entreprises et la santé en marchandise. Le 100% passe par le développement des services publics, le pôle public du médicament !

Il ne peut s’agir de remboursements d’un seul panier de soins limité, laissant la porte ouverte à des assurances privées. Mais attention, il ne peut s’agir de rembourser aussi les médecines parallèles, inefficaces quand elles ne sont pas dangereuses. La science est l’arbitre ! Mais il reste des zones floues, en débat, à l’image de la loi qui a été votée sur la prise en charge des frais liés au cancer du sein, c’est la démocratie qui doit trancher ce qui doit être remboursé. Et c’est donc aussi un projet qui doit favoriser les progrès démocratiques.

Quelques mots sur la fausse solution avancée par certains de généraliser le régime local d’Alsace Moselle. C’est de fait un bon exemple des possibilités lorsqu’on laisse la démocratie décider et par exemple il a choisi de ne pas participer au remboursement des médicaments à service médical rendu faible, (médicaments à vinette orange), remboursés à hauteur de 15% par la Sécurité Sociale. Mais cette démocratie ne s’exerce que sur la part complémentaire ! Mais il n’est pas universel, ne s’adressant qu’aux salariés du privé, ne règle pas toutes les difficultés, car les remboursements étant basés sur les tarifs de la Sécu, une autre complémentaire reste nécessaire pour l’optique, les appareils auditifs etc …Et surtout il ne règle aucune question financière : la sécurité sociale n’a pas plus de sous qu’ailleurs, les hôpitaux de Strasbourg ou Metz vont aussi mal qu’ailleurs et les employeurs ne donnent pas un sous de plus qu’ailleurs. Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit : il ne faut pas supprimer ce régime, intéressant pour celles et ceux qui en bénéficient, mais sa généralisation nous conduit dans une impasse, car ce qui est nécessaire, c’est d’augmenter les ressources de la Sécu, en récupérant une part de la richesse produite dans les entreprises qui part vers les actionnaires, pour qu’elle revienne aux travailleurs, pour leur santé, mais aussi bien sur pour les retraites, la famille !

La part du PIB consacrée à la dépense sociale échappe, pour partie, au contrôle du capital qui veut par tous les moyens, dans un contexte de ralentissement de la croissance, récupérer cette part pour la faire contribuer à la restauration de la rentabilité financière. La question du prélèvement sur la richesse produite dans l’entreprise et son orientation est au cœur du financement de la Sécurité Sociale

C’est pourquoi les propositions du PCF visent à développer les cotisations sociales, contre les effets néfastes de la fiscalisation, notamment la CSG (mais on pourrait aussi parler de la TVA) Alors que dans son principe, la cotisation sociale favorise un prélèvement sur la richesse produite dans l’entreprise, calculée à partir des salaires et constitue une prise sur les profits, la CSG, elle, s’applique sur les revenus une fois versés, et n’intervient plus sur le partage préalable de la valeur ajoutée dans l’entreprise entre salaires et profits. Bien sur on ne reviendra pas en un jour de la CSG à la cotisation et il faudra y aller progressivement, mais redire le sens de la cotisation par rapport à celui de la CSG permet de mieux comprendre comment une des rares mesures d’augmentation des recettes de la sécu acceptée par le gouvernement a été l’augmentation de la CSG proposée par le PS. Même s’il s’agissait de la CSG sur les revenus du capital, c’était de la CSG Et ça ne touche pas au cœur des marchés financiers qui détruisent l’économie productive.

La seconde proposition du PCF est une contribution additionnelle sur les revenus financiers des entreprises. En appliquant les taux de cotisation patronale globale (30,95%) à ces revenus financiers des entreprises, cette contribution additionnelle représenterait 183 Mds. De quoi avoir quelques moyens financiers immédiats, et en plus un effet vertueux en poussant les entreprises à réduire leurs placements financiers.

Troisième mesure : réduire les exonérations de cotisations sociales.

Quatrième mesure : Moduler les taux de cotisations sociales patronales en fonction des politiques d’emploi de salaire des entreprises.

Voilà donc très rapidement le cadre général dans lequel se pose la question des mutuelles communales. Elles répondent à un besoin du fait de l’augmentation des cotisations pour les isolés et sont d’ailleurs mise en place par des municipalités de gauche comme de droite. Et d’ailleurs des collectivités à d’autres niveaux. Mais ne va-t-on pas vers l’impasse financière quand il n’y aura plus d’isolés pour payer plus ? Et n’est ce pas contradictoire avec notre projet de 100 % ? Quel plus mettre parce que l’on est élu communiste ? Je vais laisser Pascale vous parler de ces mutuelles !

Michèle Leflon

Nicolas Souveton. « Les gens en dernier recours vont consulter à l’hôpital »

Nicolas Souveton, secrétaire général de la fédération des mutuelles de France, revient sur les problèmes qu’engendrent les dépassements d’honoraires dans l’accès aux soins.

La Marseillaise : Quelles sont les conséquences de ces dépassements d’honoraires, autorisés depuis 1980, sur le système de santé français ?

Nicolas Souveton : Les dépassements d’honoraires, c’est quelque chose de très français. Dans la plupart des pays de l’OCDE, dans lesquels il y a un système d’assurance maladie, soit vous êtes conventionnés avec le système d’assurance maladie obligatoire et donc les tarifs sont encadrés, soit vous ne l’êtes pas et le patient ne bénéficie pas de remboursement. En France, on a un système où vous pouvez être à la fois conventionné et ne pas appliquer le tarif défini. Donc ce qui est remboursé est parfois inférieur au tarif pratiqué. Cela provoque de l’exclusion sociale, puisque si vous avez les moyens vous payerez le surplus et vous bénéficierez des remboursements de la sécurité sociale. Mais si vous ne pouvez pas, vous renoncez à vous soigner. Une barrière économique de plus en plus présente dans le système de santé.

La Marseillaise : Avec le nombre de dépassements d’honoraires qui augmentent…

Nicolas Souveton : Depuis la mise en place d’un nouveau dispositif de pseudo encadrement, ça a limité leur coût, mais le nombre de professionnels à les pratiquer a explosé. Dans certaines spécialités, vous n’avez quasiment plus d’installation en secteur 1 [c’est-à-dire sans dépassement d’honoraire, Ndlr.], comme en ophtalmologie, où la plupart s’installent en secteur 2. Et donc, il y a des désertifications médicales de médecin conventionné en secteur 1. Si vous êtes bénéficiaire de la Complémentaire Santé Solidaire, vous n’êtes pas couvert pour les dépassements honoraires. Et donc ces personnes sont obligées de payer le dépassement d’honoraires ou alors elles n’ont pas accès aux soins.

La Marseillaise : Ce qui surcharge les hôpitaux ?

Nicolas Souveton : ça va conduire à une pression sur l’hôpital public, car faute d’avoir accès à un professionnel de santé de premier niveau, c’est-à-dire médecine de ville ou sur certaines spécialités du fait des dépassements honoraires, il y a un retard de soins ou de prise en charge. Et les gens, en dernier recours, finissent par aller consulter à l’hôpital public, les professionnels de santé qu’ils n’arrivent pas à trouver en ville. Résultat, les rendez-vous à l’hôpital sont occupés par des patients qui devraient relever de la médecine de ville.

La Marseillaise : Comment offrir une meilleure offre de soin qui limite les déserts médicaux ?

Nicolas Souveton : La question qui se pose, c’est comment construit-on des solutions durables qui permettent à la fois de prendre en compte les aspirations des professionnels de santé, qui sont parfaitement entendables, et de considérer la santé comme une forme de service de première nécessité. Il est du devoir de l’État de pouvoir garantir le fait que tout le monde puisse se soigner dans de bonnes conditions, quel que soit l’endroit dans lequel il habite. Pour notre part, on ne voit pas comment ça passe par autre chose qu’une organisation des installations sur les territoires en fonction des besoins. Par contre, on ne peut pas simplement dire à un médecin : vous allez vous installer là et vous n’avez pas le choix. Ce n’est pas ça une politique publique d’aménagement sanitaire du territoire. Il faut à la fois travailler sur la régulation des installations, mais aussi que l’on crée les conditions d’accueil de ces professionnels de santé. Qu’ils puissent faire leur boulot, c’est-à-dire soigner les patients, sans se transformer en dirigeant de PME qui doit gérer son cabinet, son secrétariat et l’ensemble des éléments qu’il y a derrière. Donc il faut que l’on fasse de la médecine d’équipe la norme, c’est-à-dire que les médecins puisent s’intégrer dans une équipe de professionnels pour une meilleure prise en charge de la patientèle.

Propos recueillis par Eva Janus (La Marseillaise, le 7 janvier 2026)

Lisa Ribeaud. « Ce budget de la Sécu inverse les solidarités »

Lisa Ribeaud, nouvelle présidente de Solimut Mutuelle de France, répond à « La Marseillaise » à propos du projet de loi de financement de la Sécurité sociale, alors que son vote a lieu ce mardi.

La Marseillaise : L’instabilité politique conduit, cette année, à une élaboration du projet de loi de financement de la Sécurité sociale assez chaotique. Est-ce que cela vous inquiète en tant que responsable mutualiste ?

Lisa Ribeaud : Oui, on assiste à des allers-retours incessants entre le gouvernement, l’Assemblée nationale et le Sénat. Des mesures sont annoncées puis retirées. Des parties de textes sont créées puis supprimées puis réintroduites, des compromis de dernière minute sont passés… Encore à l’heure où on se parle. Ce n’est pas à la hauteur des enjeux. On ne parle pas d’ajustement technique, mais de l’accès aux soins, de l’hôpital, des restes à charge… Bref, de la vie quotidienne de millions de personnes. Je suis outrée que le budget de la Sécurité sociale fasse l’objet d’un marchandage permanent.

La Marseillaise : Plusieurs acteurs du mouvement social ont qualifié ce projet de loi de financement de la Sécurité sociale de « musée des horreurs ». Partagez-vous ce constat ?

Lisa Ribeaud : Totalement. S’agissant du texte initial qui a posé le cadre de la discussion, l’analyse que je fais, c’est qu’il inverse les solidarités fondées par la Sécurité sociale il y a 80 ans. On passe d’un système où la maladie était prise en charge collectivement, à un système où – de plus en plus – on demande aux personnes fragiles, aux personnes malades de payer pour générer des recettes qu’on n’est pas capable de trouver par ailleurs. C’est insupportable et c’est d’une grande violence. Il y a plusieurs mesures qui méritent leur entrée au musée des horreurs. Premièrement, le doublement des franchises médicales et des participations forfaitaires. Ce sont ces petites sommes qui restent à la charge des patients lorsqu’ils vont chez le médecin ou à la pharmacie. On sait que ces franchises, qui ne sont pas d’un montant spectaculaires, constituent néanmoins des barrières financières à l’accès aux soins, surtout lorsque les personnes malades doivent s’en acquitter de manière répétitive. Ça va finir par peser très très lourd.

La Marseillaise : Le gouvernement parle de responsabiliser les patients. Vous n’êtes pas d’accord ?

Lisa Ribeaud : Par ailleurs, politiquement, le message est assez détestable : on parle de responsabiliser les patients, mais les patients ne sont pas responsables de leurs maladies. On ne choisit pas d’être malade. Les patients ne sont pas responsables de ce qu’un médecin met sur l’ordonnance. Pour moi, en revanche, c’est le gouvernement et les décisions politiques qui ont été prises ces dernières années qui sont responsables de la situation actuelle de la Sécurité sociale et du manque de financements pour combler son déficit. Plutôt que d’aller chercher de nouvelles recettes, on pointe les personnes malades, je trouve assez insupportable d’inverser les responsabilités de cette manière.

La Marseillaise : On pourrait vous dire que des restes à charge importants, c’est plutôt un argument pour développer des mutuelles.

Lisa Ribeaud : Ce n’est pas du tout notre conception. Nous, aux Mutuelles de France, on se positionne en complémentarité de la Sécurité sociale. Plus elle transfère des charges sur les mutuelles, plus on est obligé d’augmenter les cotisations et notre vocation, c’est que la population puisse être couverte pour une Sécurité sociale de haut niveau et par des mutuelles qui restent accessibles financièrement. Le combat de Solimut et des Mutuelles de France, c’est que la santé soit un droit pour tout le monde. Pour cela, il n’y a rien de mieux que la Sécurité sociale, qui a une base de mutualisation extrêmement forte puisqu’elle couvre l’ensemble de la population. En tant que mutuelle héritière des mutuelles ouvrières, on n’a aucun intérêt à rembourser de plus en plus de dépenses. Ce n’est pas soutenable financièrement pour nos adhérents. La seule chose qui se passe avec ce type de logique, c’est que les personnes ne prennent plus du tout de mutuelle.

La Marseillaise : Au-delà du doublement des franchises médicales, quelles sont les mesures qui vous choquent dans le projet de budget de la Sécurité sociale ?

Lisa Ribeaud : Il y a une mesure qui peut sembler administrative sur le papier, c’est de pousser les personnes qui ont une maladie chronique qu’on appelle « stabilisée » à sortir du dispositif des affections de longue durée. Il faut être extrêmement vigilants à la façon dont cela va se mettre en place. Il y a 14 millions de personnes en affection de longue durée. Une personne qui a un diabète stabilisé, elle reste diabétique. De même, une personne qui a le VIH et dont la charge virale est indétectable, reste porteuse du VIH. Si leur maladie est stabilisée, c’est parce que ces personnes ont pu avoir un accès aux soins, remboursés à 100%. Le risque, c’est que sans cela, elles recourent de moins en moins aux soins et donc que leur maladie chronique soit aggravée. À titre individuel c’est dramatique et à titre collectif, on sait qu’une maladie mal prise en charge ensuite coûtera plus cher et contribuera à désorganiser le système de soins.

Encore une fois, plutôt que d’aller chercher des recettes supplémentaires, on s’en prend à des personnes malades qui sont considérées comme « plus assez malades ». C’est une logique très dangereuse. Ensuite, pour moi, le dernier élément qui mérite son entrée au musée des horreurs, c’est l’objectif national des dépenses d’assurance maladie (Ondam). C’est le chiffre qu’il ne faut pas dépasser. Son augmentation était fixée dans le texte à 1,6%, alors qu’on sait que l’augmentation naturelle des besoins de santé est de 4 à 5% avec le vieillissement de la population, les maladies chroniques et l’innovation médicale. Donc, si on applique ce taux-là, on va demander un effort insoutenable à notre système de santé. On décide de volontairement sous-financer la Sécurité sociale et, ensuite, on se sert de cela pour fermer des lits voire des services à l’hôpital…

La Marseillaise : Après avoir été supprimée en première lecture, les députés ont réintroduit en séance, vendredi 5 décembre, la taxe d’un milliard d’euros sur les cotisations mutualistes. Vous vous y opposez, mais les mutuelles n’ont-elles pas leur part d’effort à faire ?

Lisa Ribeaud : Répétons-le : quand une taxe augmente, elle finit inéluctablement par peser sur le bénéficiaire final. Au-delà de la mesure financière lourde pour les adhérents, ce sont les « arguments » invoqués avec désinvolture qui nous alertent et nous révoltent. Plus d’une heure durant, nous avons entendu, de la part des députés en séance, des propos fallacieux, insensés, insultants, qui remettent en cause l’intégrité du mouvement mutualiste. Mettre en cause l’intégrité des mutuelles, c’est attaquer le système de protection sociale solidaire que nous défendons. Nos entreprises relèvent de l’économie sociale et solidaire, sont à but non lucratif et à gouvernance démocratique. Ce sont les adhérents, élus par leurs pairs, qui ajustent les tarifs au strict nécessaire pour garantir les équilibres, payer les prestations et assurer les services aux populations que nous protégeons. Nous ne pouvons pas laisser s’installer ce discours. Nous ne pouvons laisser sans rien dire les mutuelles se faire insulter avec leurs adhérents, leurs militants, leurs salariés. Nous ne pouvons pas accepter que les mutuelles deviennent les boucs émissaires de décisions prises par les mêmes députés depuis des années, comme les transferts de dépenses vers les complémentaires, ou le définancement organisé de la Sécurité sociale, qui sont les véritables causes du niveau des cotisations mutualistes. Personne n’est dupe sur les jeux politiques en cours. Une partie des députés a sacrifié délibérément le pouvoir d’achat des ménages au profit d’un accord tactique pour faire passer un texte quel qu’en soit le contenu.

La Marseillaise : Votre prédécesseure avait déjà lancé une carte-pétition contre la taxation « habituelle » des mutuelles en expliquant que les hamburgers étaient moins taxés que les cotisations mutualistes. Où en êtes-vous ?

Lisa Ribeaud : Cette campagne produit ses effets auprès d’une partie des députés, nous continuons à dire que ces taxes sont profondément injustes parce qu’elles visent la santé et pénalisent les personnes âgées, fragiles ou qui ne sont pas salariées et qui ne bénéficient pas de l’aide de leur employeur. Nous poursuivons ce combat en mobilisant nos militants mutualistes pour interpeller les pouvoirs publics et aussi expliquer les enjeux dans la population avec un message fort : stop à la casse de la Sécurité sociale et stop à la taxation des mutuelles. Dans le cadre des 80 ans de la Sécurité sociale, nous avons mené plusieurs initiatives à Marseille, en Île-de-France, à Nice… qui ont été des moments de rassemblement populaire pour penser ensemble un autre avenir pour la Sécurité sociale.

La Marseillaise : Comment faire autrement ? Quand on dit qu’il n’y a pas d’argent, vous n’y croyez pas ?

Lisa Ribeaud : De l’argent il y en a ! Il y a beaucoup de déconstruction de discours à faire autour du financement de notre système de Sécurité sociale. Il y a tout un discours gouvernemental qui consiste à dire que la dépense sociale est trop élevée en France et du coup qu’il faudrait la maîtriser pour « sauver notre modèle ». Des économistes qui travaillent à évaluer notre dépense sociale, comme Anne-Laure Delatte, démontrent que quand on compare avec d’autres pays européens, on est dans la moyenne par habitant d’autres grands pays comparables. C’est un premier élément important à rappeler. Deuxième élément fondamental : ce n’est pas la dépense le sujet. L’augmentation des dépenses est inévitable, l’enjeu, c’est comment la financer. Qui contribue ? À quelle hauteur ? Sous quelle forme ? Notre système de Sécurité sociale souffre d’un sous-financement chronique. Pourquoi ? Parce qu’on parle de 80 milliards d’euros d’exonération de cotisations imposées par le gouvernement à destination des entreprises. Le gouvernement fait ce choix politique, mais il demande à la Sécurité sociale de le financer puisqu’il ne compense pas les montants. Il y a aussi toute une part des richesses produites qui ne contribue pas au financement de la Sécurité sociale. Ce serait aussi un levier important pour financer correctement notre modèle de protection sociale.

La Marseillaise : Si on vous suit bien, vous appelez les parlementaires à rejeter le projet de budget de la Sécurité sociale dans son état actuel. N’y a-t-il pas un risque de chaos ?

Lisa Ribeaud : Moi, j’appelle surtout les parlementaires à construire un budget à la hauteur des besoins, qui finance correctement notre Sécurité sociale, qui protège les plus malades et ne les pénalise pas, qui fasse fonctionner la solidarité collective. Je pense que c’est cela qu’on attend d’un débat parlementaire de haut niveau. La Sécurité sociale est trop importante pour être l’objet de marchandages. C’est ce qui permet à notre société de rester unie, c’est un socle de cohésion. Il faut aussi avoir cela à l’esprit quand on est parlementaire et que l’on vote sur l’avenir de la Sécurité sociale.

Entretien réalisé par Léo Purguette (La Marseillaise, le 9 décembre 2025)