Ailleurs en Europe, la jeunesse aussi se révolte (La Marseillaise)

La jeunesse européenne est en éveil. De la péninsule ibérique aux Balkans, les lycéens et étudiants sont les fers de lance de manifestations massives dans leurs pays respectifs. Leurs revendications sont multiples et se rejoignent : ils veulent étudier dans des conditions dignes, rejettent la casse des services publics et la militarisation de l’économie, exigent de pouvoir vivre de leur travail, habiter dans des logements salubres aux loyers décents quand certains dénoncent la corruption de leurs dirigeants. Ils rejettent la politique néolibérale qui leur a été imposée par leurs aînés et dont ils subissent les conséquences. Loin d’ouvrir le dialogue, les capitales européennes choisissent la répression. En Espagne, au Portugal, en Belgique, en Italie mais aussi en Grèce, en Albanie et en Serbie, cette jeunesse qui rêve d’un monde meilleur et plus juste ne recule pas et déambule dans les rues, solidaire, s’inspirant des luttes de son voisin.

Espagne. « Le reflet de la crise du logement » (Jesús Perez, Membre de l’Union des jeunesses communistes d’Espagne (UJCE), stagiaire)

En Espagne, Maricarmen Abascal est devenue, malgré elle, le visage de la spéculation immobilière. Dans l’incapacité de payer son loyer multiplié par cinq, cette retraitée handicapée de 87 ans a été violemment expulsée le 23 septembre de son appartement madrilène dans lequel elle vivait depuis 71 ans, provoquant une mobilisation massive dans le pays. Maricarmen est décédée le 7 octobre, mais la contestation ne faiblit pas. Minoritaire, dans l’incapacité de prendre des mesures urgentes, le Premier ministre socialiste Pedro Sanchez a convoqué des élections anticipées le 29 novembre. Les syndicats espagnols appellent à la grève générale le 11 novembre prochain.

« Le mouvement a commencé à la suite de l’expulsion de Maricarmen, cette vieille dame qui a d’ailleurs fini par mourir. La jeunesse ouvrière a décidé, avec les syndicats des locataires, d’occuper Madrid. Le mouvement s’est étendu en Espagne, en particulier dans les grandes villes comme Séville ou Barcelone. C’était le reflet de la crise du logement que nous connaissons en Espagne. Le marché est parasité par les intérêts privés, la touristification, la gentrification de nos villes et de nos quartiers, ainsi que par la hausse du coût de la vie. Ces trois facteurs nous empêchent de mener une vie normale. Nous en avons assez d’être les victimes du système. Après le rejet au Parlement des textes sur le logement, les syndicats ont obtenu la grève générale. La gauche doit remporter les élections législatives à venir. Pour la classe ouvrière, ce serait un désastre si un gouvernement conservateur, soutenu par l’extrême droite, venait à voir le jour. »

Portugal. « L’extrême droite en puissance » (Janine Ferreira, Membre du Parti communiste du Portugal (PCP), employée d’université)

Comme le voisin espagnol, au Portugal, les manifestations se concentrent autour des prix des logements et la cherté de la vie. Entre 2014 et 2025, le prix des loyers a augmenté de 124%, soit deux fois plus que la moyenne européenne. Alors que le salaire minimum national est de 920 euros, le loyer médian dans la capitale portugaise est de 1 500 euros. Des centaines de militants pour le droit au logement ont ainsi campé dans des tentes à Lisbonne et Porto avant d’être délogés par la police, et décidé de dormir à la belle étoile. Les syndicats portugais sont en discussion avec leurs homologues espagnols pour rejoindre leur mobilisation en vue de lancer une « grève générale ibérique ».

« Avec ce nouveau gouvernement, les taux d’inflation ont atteint des sommets. La valeur des logements entre 2020 et 2025 a augmenté de 60% et les loyers de 74%. La réforme du logement fixe le plafond légal du loyer à prix « modéré » à 2 300 euros alors que le salaire minimum national est de 920 euros. Ni le parti socialiste précédemment au pouvoir, si celui de centre-droit qui dirige actuellement n’ont construit assez de logements sociaux. En même temps, l’opinion sur les immigrés devient de plus en plus extrémiste ici, à mesure que l’extrême droite monte en puissance. Ce discours attisé par le gouvernement, consiste à rejeter la responsabilité de la hausse des prix de l’immobilier sur les immigrés. Mais on ne parle jamais de l’instauration du « visa doré » qui accorde un titre de résidence en échange d’investissements immobiliers de 500 000 euros minimum. Le climat est très tendu ici. »

Belgique. « La militarisation signifie la casse de nos services publics » (Octave Daube, Député du Parti du travail de Belgique (PTB)

En Belgique, comme en France, ce sont les lycéens qui mènent la fronde. Et, comme dans l’Hexagone, les coupes budgétaires sont à l’origine de la colère. La protestation, partie des régions francophones, s’est, peu à peu, étendue au reste du pays et au monde du travail. Les syndicats CSC, la FGTB et Synova, appellent à une journée de mobilisation le 23 novembre prochain, contre les mesures austéritaires prévues par le gouvernement « ces préoccupations méritent des réponses politiques à la hauteur des enjeux. Les organisations syndicales refusent que l’ajustement des finances publiques se fasse une fois de plus sur le dos des travailleurs, des allocataires sociaux et des services publics », dénoncent-ils dans un communiqué publié ce mercredi.

« Le mouvement a commencé au printemps 2025. Nous avons des ministres qui sont à l’offensive pour casser l’enseignement et ont forcé les profs à travailler plus pour le même salaire. Les élèves du secondaire sentent que c’est leurs conditions de travail qui vont être dégradées par les attaques sur leurs enseignants. Au même moment, l’enseignement supérieur subi toute une série d’attaques avec le coût des frais d’inscription qui est passé de 835 euros à 1 200 euros d’une année à l’autre. Ces jeunes ont repris la mobilisation à la rentrée en bloquant les établissements, manifestant et se formant politiquement. La génération qui se lève est impressionnante. Partout en Europe, la jeunesse a conscience que la militarisation du continent à vitesse grand V signifie la casse de tous nos services publics. »

Italie. « Transformer la colère, un défi » (Edoardo Casati, Secrétaire national des jeunes communistes italiens)

En Italie, la vie chère est au centre de la contestation contre le gouvernement d’extrême droite de Giorgia Meloni. Dans le week-end, la colère a éclaté dans les rues de Milan. Et comme en France, le gouvernement ne choisit pas une réponse politique mais répressive en déployant l’armée dans la capitale économique du pays. Le gouvernement a également décidé d’imposer des amendes aux parents pour les dégradations commises par leurs enfants lors des manifestations. Le rêve d’une partie de la classe politique française. Un appel à la grève générale est lancé pour le 20 novembre.

« Deux mouvements de protestation convergent : celui des routiers du Sud, mis à mal par le coût du carburant et la spéculation, et celui des étudiants, inspirés par la France. Les routiers se demandent comment des tomates vendues entre 6 et 7 euros le kilo au supermarché ne leur rapportent que 12 cts. Les étudiants se sont joints aux barrages routiers et aux grèves portuaires. Le gouvernement de Meloni durcit les lois sur la sécurité, en ciblant les mineurs et les barrages routiers. Pourtant, la logistique est l’un des rares secteurs où les grèves touchent directement les intérêts économiques. À Milan, des pages Instagram et des groupes WhatsApp ont mobilisé des foules que les organisations traditionnelles peinent à atteindre. Le défi consiste à transformer la colère en objectifs politiques, et non en violence. »

Grèce. « Pour la guerre, il y a de l’argent ! » (Michalis Kazadeis, Membre du conseil des élèves du lycée de Petroupoli)

« Comme en France », crient les manifestants dans les rues d’Athènes, Thessalonique et de plusieurs villes de Grèce, ce mercredi. Le pays, symbole mondial de l’austérité imposée, est agité par un mouvement social dans l’éducation. Sont mis en cause, la pénurie de personnel et des bâtiments scolaires en piteux état. L’union des professeurs du secondaire, Olme, dénombre un manque de 15 000 enseignants dans les écoles à travers le pays. Selon les données d’Eurostat, 3,3% du PIB est consacré à l’Éducation et 3,1% à la Défense. Le budget de l’Armée a augmenté 8,2 milliards de dollars, en hausse de 5%.

« Les élèves des établissements scolaires de toute la Grèce, y compris le mien, sont en pleine révolte. Nous discutons de la manière d’organiser notre lutte et de mener des actions contre cette politique qui a laissé nos écoles dans un état si déplorable que chaque journée ressemble à un combat pour la survie. Des plafonds qui s’effondrent dans les salles de classe, des établissements inondés, des écoles évacuées seulement après que les élèves l’aient exigé suite à des fuites de gaz. Notre slogan c’est : « de la Grèce à la France, nous luttons pour une éducation publique et gratuite ! ». Ce n’est pas un hasard, nous descendons dans la rue pour les mêmes raisons. Pour la guerre, l’argent ne manque pas ! Et, après tout, nos écoles ne sont pas des bases de l’Otan, alors pourquoi l’État dépenserait-il de l’argent pour elles ? »

Albanie. « On ne trouve pas de travail » (Flavia Osmani, Militante du mouvement Ensemble, informaticienne.

En Albanie, la révolution des flamants roses a débuté en mai en riposte à un projet de complexe touristique controversé lié à la famille du président américain Donald Trump. La révolte, à laquelle prend part la jeunesse vise un objectif précis : la démission du Premier ministre Edi Rama, accusé de corruption. Ce dernier, qui travaille avec Paris et Rome, conspue une mobilisation « en lien avec des événements survenus dans d’autres villes impliquant un mouvement anarcho-syndicaliste connu sous le nom d’Antifa ». Comme un air de déjà vu.

« Ce qui se passe aujourd’hui c’est la poursuite de la Révolution des Flamants Roses. Après 140 jours de manifestations pacifiques, nous avons vu une transformation de ce mouvement auquel les lycéens, étudiants et professeurs se sont greffés. C’est désormais une révolte. Notre principale revendication c’est la démission d’Edi Rama. Les étudiants parlent aussi des conditions de vie, de la hausse des prix et de l’état de l’université en Albanie. Les lycéens, eux, disent ne pas voir de futur ici, ils n’envisagent pas leur vie en Albanie. Car même si on est diplômés, on ne trouve pas de travail. Face à ça, les manifestations sont réprimés, c’est presque un état de terreur. Si on porte des masques pour se protéger des gaz lacrymogènes, on peut être arrêté et, dans certains cas, passés à tabac. »

Serbie. « Contre la corruption » (Nikola Čuturić, Soutien de la Liste Étudiante, étudiant en mathématiques à Belgrade.)

La catastrophe de Novi Sad qui a provoqué 16 morts en novembre 2024, est dans tous les esprits en Serbie. Ce drame est à l’origine d’un des plus grands mouvements de protestation de la nation balkanique et la chute du gouvernement. Les élections législatives anticipées de ce 25 octobre pourraient modifier le paysage politique du pays. Face au président démissionnaire Aleksandar Vucic, dont le Parti progressiste serbe (SNS) est au pouvoir depuis 14 ans, s’est constituée une liste électorale soutenue par les étudiants, qui compte remporter le scrutin.

« Les manifestations contre la corruption systémique ont débuté à l’hiver 2024, en réaction à l’effondrement d’un auvent de la gare de Novi Sad qui a tué 16 personnes. On avait quatre revendications, à l’issue de larges protestations. Nous voulons la publication de tous les documents relatifs à la construction du quai et la poursuite des coupables. L’arrestation de tous ceux liés au gouvernement ou institutions locales qui ont attaqué les étudiants, professeurs et manifestants pacifiques, ainsi que la libération de ces protestataires. Et, enfin, on exige l’augmentation du budget de l’éducation de 20%. Je soutiens la « Liste étudiante – Les étudiants gagnent », choisie par les jeunes, dont le but est de démocratiser notre société et de faire en sorte que chaque voix compte. »

Témoignages recueillis par Laureen Piddiu (La Marseillaise, le 24 octobre 2026)

Manuel Minervini. « Pour gagner Molfetta, nous avons conjugué radicalité et enracinement » (La Marseillaise)

Manuel Minervini (Rifondazione comunista) vient d’être élu avec 67,5% des suffrages, maire de Molfetta, un port industriel de la côte adriatique qui compte 60 000 habitants. Une première pour un communiste italien depuis l’auto-dissolution du PCI.

La Marseillaise : Quelle est votre première réaction à votre élection comme maire de Molfetta ?

Manuel Minervini : C’est bien sûr une réaction de joie, de grande satisfaction. C’est le fruit du travail collectif réalisé par ma coalition progressiste durant des semaines. Nous avons investi les places de la ville pour écouter les attentes des citoyens et dire la nécessité de porter aux responsabilités des élus déterminés à agir pour une ville plus juste, plus inclusive, plus verte, une ville attentive à l’importance d’une croissance soutenable, capable de donner un cap politique constructif au monde du travail.

La Marseillaise : C’est une première depuis des décennies pour un membre de Rifondazione comunista. Quelle est selon vous la clé de votre succès ?

Manuel Minervini : Le secret de cette victoire réside très certainement dans la capacité de notre parti à être bien implanté sur le territoire avec un siège physique, des militants très actifs et d’avoir réussi, par un travail de longue durée, à mettre en responsabilité une nouvelle génération à laquelle j’appartiens. Je ne suis pas un cas isolé, je suis entouré de nombreuses jeunes femmes et hommes fortement engagés et qui ont étudié le terrain pour être efficaces. En résumé, nous avons conjugué radicalité et enracinement car les deux ne peuvent pas être séparés. Si on fait un travail de pur marketing, aucune victoire ne peut être envisagée. Il est nécessaire, y compris quand le vent souffle dans la direction opposée, de tenir bon dans la durée. C’est ce qui aide à être prêts et organisés dans les moments plus favorables.

La Marseillaise : Dans un pays dont le gouvernement est héritier du fascisme, quel rôle peuvent jouer des municipalités progressistes ?

Manuel Minervini : Les communes peuvent faire beaucoup. Elles peuvent mettre en œuvre des politiques publiques pour une ville plus accessible qui n’oublie pas les personnes les plus fragiles, le droit au logement, le droit à une vie digne. Elles peuvent réunir les conditions nécessaires à la revitalisation d’un tissu productif créateur d’emplois mais aussi soutenir l’amélioration des conditions de travail et les aspirations à avoir un salaire décent, à avoir accès à des lieux publics qui soient des espaces de respiration. Je pense notamment aux parcs publics et aux plages qui ont été très privatisées dans notre ville. Les communes peuvent aussi mettre en œuvre des politiques d’égalité des droits pour les personnes handicapées. Les communes sont capables de nouer des coopérations entre elles et travailler en lien avec les Régions. Elles peuvent faire beaucoup à condition de partir des besoins des citoyens. Pour que cela ne reste pas une simple déclaration d’intention, il faut créer des cadres de participation citoyenne. Par exemple, dans la campagne, nous avons proposé une grande consultation des comités de quartiers pour que chacun puisse s’exprimer mais surtout s’impliquer dans la chose publique.

La Marseillaise : Quelles seront vos premières mesures ?

Manuel Minervini : Nous avons porté une mesure essentielle durant ces dernières semaines : nous allons bloquer un projet de construction délirant sur le port de Molfetta qui boucherait l’horizon et serait en contradiction avec la vocation de notre port. Nous allons aussi rapidement mettre en sécurité les plages de notre ville qui ont subi une privatisation du littoral de très grande ampleur tandis que les espaces publics accessibles à tous ont été abandonnés sans aménagement ni police. Nous avons également en tête l’idée d’organiser un événement culturel pour l’été qui soit décentralisé dans les quartiers périphériques de Molfetta et qui implique les acteurs culturels locaux. Nous héritons d’une politique culturelle avec des événements peu nombreux mais de grande taille qui sont confiés à des opérateurs extérieurs à la ville alors qu’elle recèle une grande diversité et une grande vitalité culturelles qui doivent pouvoir s’exprimer. Ce sera aussi pour nous une manière de « faire ville ensemble ».

Propos recueillis et traduits par Léo Purguette (La Marseillaise, le 11 juin 2026)