Le billet de Jean-Michel Galano. Hegel, éducateur, ou la dialectique en héritage

« On a beaucoup dépassé Hegel, mais en réalité sans passer par lui », constatait il y a maintenant plus d’un demi-siècle le regretté Bernard Bourgeois, traducteur et commentateur, mais surtout disciple assumé de ce grand penseur. Bernard Bourgeois, qui ne faisait pas mystère de ses convictions conservatrices, n’a jamais cessé de souligner l’importance et l’extrême fécondité philosophique, mais aussi politique, de la confrontation entre Marx et Hegel.

Un opposé trop exact ou la logique des contraires

Une confrontation que Marx résume à sa façon dans la préface à la seconde édition du livre 1 du Capital : « Dans son fondement, ma méthode dialectique n’est pas seulement différente de celle de Hegel, elle est son exact opposé. Pour Hegel, le procès de la pensée, dont il va jusqu’à faire sous le nom d’Idée un sujet autonome, est le démiurge du réel qui n’en constitue que la manifestation extérieure. Chez moi, à l’inverse, l’idéel n’est rien d’autre que le matériel transposé dans la tête de l’homme. »

« L’exact opposé… » : quiconque est un tant soit peu familier des catégories dialectiques et particulièrement de celles produites par Hegel lui-même dans la Logique de l’essence sous le nom de « déterminations de la réflexion », et même pus simplement toute personne avisée comprendra qu’entre des « opposés exacts » la relation ne saurait être accidentelle. De fait, les contraires s’impliquent réciproquement. Ils s’interpénètrent. Tout renversement conserve l’essentiel de ce qui est renversé : il l’intègre et le relativise, il ne l’annule pas. Et la méthode (« ma méthode ») n’est pas une simple méthode d’exposition, « un faire extérieur à la chose », aurait dit Hegel, mais aussi une méthode d’investigation. Marx le sait mieux que tout autre, et l’exprime clairement dans la suite du texte : « J’ai critiqué le coté mystificateur de la dialectique hégélienne il y a près de 30 ans, à une époque où elle était encore à la mode. Mais au moment où je rédigeais le premier volume du Capital, les épigones grincheux, prétentieux et médiocres qui font aujourd’hui la loi dans l’Allemagne cultivée se complaisaient à traiter Hegel comme le brave Moses Mendelsohn avait, du temps de Lessing, traité Spinoza, c’est-à-dire en “chien crevé“. Ainsi me déclarai-je ouvertement disciple de ce grand penseur et même, dans le chapitre sur la théorie de la valeur, j’eus la coquetterie de reprendre ici et là sa manière spécifique de s’exprimer. » Marx souligne ici l’importance du contexte historique et culturel qui reflète, sous les apparences frivoles de la mode, les tendances ourdes et parfois les bégaiements de l’histoire réelle. En l’occurrence, le sort de la dialectique dans la sphère intellectuelle est organiquement lié à celui des idées révolutionnaires, et donc aux rapports de force réels entre les classes antagonistes dans une société donnée. L’histoire ultérieure de la dialectique est parlante à ce point de vue : comme l’a montré Lucien Sève dans « Penser avec Marx aujourd’hui III : La Philosophie ? », la dialectique, méprisée et réprimée partout en Europe au début du XX° sicle, a connu une époque de prospérité au lendemain de la seconde guerre mondiale, à telle enseigne que chaque philosophe ou presque voulait avoir la sienne, pour retomber dans un abime de méfiance voire de détestation au moment de la guerre froide. On est vraiment fondé à parler de « bégaiement de l’histoire » ! Mais dans le texte de Marx, l’essentiel est ce qui suit : « La mystification que la dialectique subit entre les mains de Hegel n’empêche aucunement qu’il ait été le premier à en exposer les formes générales de mouvement de façon globale et consciente. Chez lui, elle est sur la tête. Il faut la retourner pour découvrir le noyau rationnel sous l’enveloppe mystique. » On sait combien ce texte a été fautivement traduit par « il suffit de… », comme si retrouver la dialectique dans la vie réelle, matérielle, économique et sociale, mais sans la couper de son fondement biologique, pouvait être autre chose qu’une entreprise colossale, jamais définitivement achevée, toujours à remettre en chantier.

Dialectique mystifiée et dialectique deystificatrice

La notion de « mystification » n’est pas claire elle non plus. D’où Marx la tenait-l, Pas de Hegel, cela est sûr, Hegel qui quand il aborde la question de la pensée mythique et des représentations mythologiques s’efforce toujours, d’accord en cela avec Schelling, d’en souligner le contenu positif voire irrationnel et universalisant. La notion de « mystification », il l’emprunte non pas à n ne sait quelle « critique de la religion », mais aux premières théories anthropologiques du phénomène religieux. Dans les Grundrisse, il relie les représentations mythologiques à la catégorie des formes germinales, ou nucléaires, dont le caractère propre n’apparaît que rétrospectivement. Il est difficile de ne pas faire le rapprochement avec le « noyau » dialectique existant chez Hegel : si ce dernier a bien « exposé les formes générales » du mouvement dialectique, il l’a fait in abstracto, et c’est pourquoi chez lui la dialectique est « sur la tête ». La mystification hégélienne réside dans le décalage entre un pôle spéculatif développé et un pôle réel-rationnel encore à l’état germinatif ou pour le dire autrement entre le l’ordre du logique et celui du réel, décalage entraînant l’illusion que la pensée produit le réel. Illusion spéculative et idéaliste par excellence, encore aggravée du fait que le concept élaboré (l’argent, la raison, le droit, l’être humain…) ayant pour nous une valeur explicative nous apparaît comme premier en nature et créateur des formes sous lesquelles il se manifeste. De même que « l’anatomie de l’homme est une clé de l’anatomie du singe », que la forme développée de l’échange marchand permet de comprendre le troc, les formes religieuses les plus développées, comme le christianisme, permettre de comprendre ce qui était en germe dans des représentions et des pratiques telles que le fétichisme. Pour autant, ces « formes développées » ne constituent ni la vérité ni une finalité, encore moins la fin de l’histoire. Elles sont toutes, pour reprendre une expression de Hegel, « inégales avec elles-mêmes », évoluant dans des temporalités plus ou moins longues, avec des accélérations, des stagnations et des bouleversements.

La « mystification » que subit la dialectique entre les mains de Hegel, c’est donc son inversion idéaliste. Mais c’est aussi, du même coup, sa limitation mutilante, confinée qu’elle est dans le discours, dans la logique abstraite de, au détriment de « la logique propre de l’objet singulier ». C’est justement dans la mesure où elle est cloisonnée dans les bornes du discours, notamment argumentatif ou justificateur, que la dialectique peut devenir outil de manipulation (et, de fait, elle l’a été) ou objet de mode (’est pourquoi quelques lignes plus haut Mar parlait de « coquetterie »). C’est pourquoi aussi le mot « dialectique prend aussi souvent une connotation péjorative, et éveille la méfiance. Mais c’est alors seulement du mot qu’il s’agit. Dans la suite de son texte, Marx oppose la « forme mystifiée » qu’a prise la dialectique entre les mains des puissants (exemple : « la répression sanglante des insurrections populaires est dans l’intérêt du peuple ») à sa « configuration rationnelle » : une forme est le produit d’un travail de mise en forme, d’arrangement ou de disposition, qui peut être destiné à tromper ; une configuration, c’est une disposition naturelle, au sens où l’on parle de la configuration d’un lieu, d’un espace physique.

La dialectique fondée en nature et en raison

La dialectique a par nature une « configuration rationnelle », c’est-à-dire qu’elle et la raison ne s’opposent en rien, et que c’est peut-être au contraire par son exclusion de la dialectique qu’une certaine forme de rationalité manifeste son caractère borné. « Dans sa configuration rationnelle, elle est un scandale et une abomination pour les bourgeois et leurs porte-parole doctrinaires, parce que dans l’intelligence positive de l’état de choses existant elle inclut du même coup l’exigence de sa négation, de sa destruction nécessaire, parce qu’elle saisit toute forme faite dans le flux du mouvement et donc aussi sous son aspect périssable, parce que rien ne peut lui en imposer, parce qu’elle est, dans son essence, critique et révolutionnaire. »

Il y aurait beaucoup à souligner dans ce texte célèbre : son aspect lyrique, inhabituel chez Marx ; le fait qu’il y soit question d’une « essence » de la dialectique, ce qui ne va pas de soi ; sa force polémique… mas c’est surtout la mention de « l’intelligence positive de l’état de choses existant » qui appelle l’attention : la dialectique n’est pas une sorte de grille explicative que tel ou tel sachant, ou prétendu tel, viendrait superposer de l’extérieur à un réel qui lui serait en lui-même indifférent : c’est la dialecticité du réel lui-même qui fonde et justifie la réalité de la dialectique. Celle-ci traduit et reflète, au niveau de la discursivité propre à la réalité anthropologique, les contradictions (certains comme Pascal disent « les contrariétés ») qui existent de fait dans la nature tout comme dans les institutions propres à l’ordre humain, et déjà dans toute marchandise.

Ce que Marx a réellement appris de Hegel

« L’éducateur a lui-même besoin d’ère éduqué », écrit Marx dans la troisième des Thèses sur Feuerbach. Nul besoin cependant d’une régression à l’infini dans le cas de Hegel ; esprit encyclopédique, compétent aussi bien en mathématiques qu’en physique et en chimie, averti des progrès des siens de la vie et de la nature, et qui connait aussi fort bien, par l’intermédiaire de Steuart (auquel Marx rend hommage dans les Grundrisse) l’économie politique. Les fondements de la philosophie du droit sont son dernier ouvrage Son dernier texte, rédigé peu de temps avant sa forme, porte sur les réformes constitutionnelles en Grande-Bretagne. Hegel est d’abord, c’est à son originalité, un penseur de la totalité, une totalité qui s’exprime à tous les niveaux de la vie, depuis le simple fait divers jusqu’aux « accomplissements de la raison n ». Pour lui, la vie de l’esprit n’est pas séparable de la vie de la nature, ni de celle qui se développe tout au long de cet ensemble de processus irréversibles qu’est l’historiée. Hegel, comme Spinoza, mais à meilleure raison que ce dernier, a été qualifié de « panthéiste » : de fait, il se livre à une laïcisation intégrale du « mystère chrétien », excluant radicalement toute transcendance : il n’y a pas un autre monde séparé de celui-ci, et pas davantage de chose en soi inaccessible à notre connaissance. Corollaire pédagogique, mais aussi démocratique, dont il instruira ses élèves du gymnasium de Bamberg : il n’y a rien dans le ciel ni sur la terre qui soit susceptible de résister au désir de connaître, rien qui ne soit appropriable par les êtres humains.

Ceux qui ont par la suite prétendu réfuter ou dépasser Hegel qu’il s’agisse de Kierkegaard, de Feuerbach ou de Nietzsche, ont surtout cherché à contourner la dialectique. Tel ne fut pas le cas de Marx, qui en a retravaillé toutes les catégories, les mettant en rapport avec leur base matérielle, notamment en ce qui concerne la production de la vie humaine, telle qu’elle s’élabore dans un devenir historique constitutif du genre humain.

Jean-Michel Galano