Pour le politologue montpelliérain, « C’est grave quand un président de la République en arrive à cette difficulté de compréhension ».
Comment décryptez-vous ces derniers jours et ces dernières heures l’attitude du chef de l’État ?
C’est la démonstration d’une impasse dans laquelle se trouvent la majorité actuelle et Emmanuel Macron en particulier, qui consiste à avoir beaucoup de mal à comprendre par en haut ce qui se passe dans la société d’en bas ; ce qui se passe de la part d’adultes bien inscrits dans la société vis-à-vis de jeunes qui ont les plus grandes difficultés à s’insérer dans cette même société… Et ce qu’il s’agisse de l’énorme majorité des jeunes qui proteste dans des conditions politiquement parfaitement classiques ou de ceux qui essaient de tirer parti de ce mouvement pour le parasiter sur des objectifs opportunistes en allant casser des vitrines pour voler.
Est-ce qu’il y a encore un pilote dans l’avion au sommet de l’État ?
Non, parce que c’est persister dans une erreur aussi monumentale que d’accompagner les services de sécurité à l’opposé de la stratégie habituelle des forces de l’ordre qui s’appelait la stratégie de pacification, sur la base d’un aveu qui est celui de l’incompréhension. C’est grave quand un président de la République en arrive à cette difficulté de compréhension. La réponse qui consiste à fermer toute possibilité d’expression démocratique prend parfois des allures de ridicule. L’interdiction ce samedi 24 octobre du festival de la Soupe à Florac est totalement scandaleuse. C’est extrêmement étonnant dans un pays démocratique qui se pique d’être le pays des droits de l’homme de voir, dans une petite sous-préfecture qui n’a pas connu de manifestation le 17 octobre, interdire un festival au motif qu’il y aurait peut-être une possibilité de manifestation non autorisée. On arrive à des logiques de pays qui ne sont pas des logiques de démocraties occidentales.
N’y a-t-il pas un grand écart à reconnaître avoir mis trop peu de moyens policiers le 17 octobre et en réponse interdire massivement… Trop après le pas assez, en somme.
Cet excès dans la réponse dit bien le fait que l’exécutif est totalement désemparé. Le problème remonte à 2008 avec l’abandon de la police de proximité, dont on paye le prix très lourdement aujourd’hui. On a tourné le dos à une relation apaisée, au quotidien, entre les forces de l’ordre et les jeunes des quartiers populaires, mais on a aussi privé la police de capacités de renseignement qui lui font défaut désormais. La police, même l’armée qui viendrait avec, n’a pas la possibilité d’affronter un mouvement aussi massif, aussi composite, aussi contradictoire. Cela ne peut se faire que sur un registre d’extrême violence et je crains beaucoup une situation comme celle-là. Par hypothèse, la police arrive, avec des interdictions qui pleuvent, à condamner le mouvement social mais en apportant une réponse policière à une question politique. Ce n’est pas notre tradition démocratique. Ou alors, seconde hypothèse, les mouvements persistent, la police échoue et apporte des réponses de plus en plus violentes et de plus en plus excédées -je plains les policiers dans cette situation-là- et on bascule dans autre chose, tout ça faisant le miel d’une réponse d’extrême droite d’opportunité.
Quel message envoie cette décision d’interdictions massives du chef de l’État ?
Cela revient à dire que ce sont des groupes violents, une partie infinitésimale de ceux qui se sont manifestés, qui donnent le la du mouvement social. C’est à cette partie-là, ultra-minoritaire dans les rues, que le pouvoir répond pour ne pas répondre à l’essentiel.
Est-ce que tout cela vous semble constitutionnel ?
Je ne suis pas constitutionnaliste mais j’ai un doute raisonnable. Ce que je sais, c’est que l’utilisation de l’article 16 par le général De Gaulle dans le cadre des mouvements pendant la guerre d’Algérie avait été considérée comme extrêmement limite déjà. On avait parlé de coup d’État institutionnel. Aujourd hui, les conditions ne sont pas réunies pour un black-out total au motif qu’il y aurait des risques de violences. Nous ne sommes pas dans un contexte insurrectionnel.
Recueilli par Arnaud Boucomont (L’Indépendant, le 24 octobre 2026)
