Loi d’urgence agricole. « Le texte ne répond à aucun des problèmes du secteur agricole » (La Marseillaise)

Pierre Thomas, éleveur bovin bio dans l’Allier et ancien président du Modef, syndicat agricole de défense des exploitations familiales, revient sur les dangers de la loi d’urgence agricole, examinée ce lundi à l’Assemblée nationale et ce mardi au Sénat.

La Marseillaise : La loi d’urgence agricole est passée ce lundi à l’Assemblée nationale et cristallise les débats. Quel est votre regard ?

Pierre Thomas : L’attitude du gouvernement et du ministère de l’Agriculture ne correspond absolument pas aux besoins du monde agricole, mais aux besoins de la finance de l’industrie agroalimentaire. À partir de là, il n’y a rien qui puisse aller. Sur la question agricole, les problèmes s’accumulent : un problème de revenus extrêmement important qui va avec un problème de reconnaissance du métier d’agriculteur, un problème de préservation de la biodiversité, un problème d’accès à l’eau, un problème de réchauffement climatique, un problème de souveraineté alimentaire. Cette loi ne répond à rien de tout ça.

La Marseillaise : La gestion de l’eau, avec l’ambition de doubler les capacités de stockage à usage agricole, fait partie des aspects les plus contestés de la loi. Qu’en pensez-vous ?

Pierre Thomas : C’est une mauvaise réponse aux problématiques agricoles, toujours sous le prisme du dogmatisme financier. On présente la création de réserves d’eau comme une solution à la sécheresse. Le problème est que cette solution ne va pas le rester très longtemps, peut-être durant 2, 3 ou 5 ans. Que va-t-il se passer quand les nappes [phréatiques] seront vides après avoir été pompées pendant des années ? Les agriculteurs n’auront plus de quoi produire et tout le monde aura été pénalisé par une gestion de l’eau déplorable. D’autant que ce ne seront que quelques agriculteurs qui auront accès à l’eau. Les bassines ne sont pas pour tout le monde. Il faut réfléchir à un autre type d’agriculture, qui prend en compte l’ensemble des aléas auxquels nous sommes confrontés, pas exclusivement les aléas financiers.

La Marseillaise : Après une première tentative avec la loi Duplomb, ce texte propose la réintroduction de l’acétamipride et du flupyradifurone, deux pesticides interdits en France. Quels dangers représentent-ils ?

Pierre Thomas : Remettre l’acétamipride est d’une stupidité phénoménale. Si la molécule est interdite, c’est parce qu’elle représente un danger pour la biodiversité, mais aussi pour la santé humaine. Ce pesticide peut provoquer des cancers.

La Marseillaise : Y a-t-il une incompatibilité entre la compétitivité agricole recherchée et le respect de l’environnement ?

Pierre Thomas : Il est illusoire de croire que l’agriculture française peut être compétitive au niveau international. Si on veut que les agriculteurs aient des conditions sociales décentes, et c’est absolument indispensable si l’on veut maintenir la biodiversité et travailler pour réduire notre empreinte carbone, on sera toujours plus cher. Par ailleurs, nous travaillons avec du vivant et il faut en tenir compte. Il ne faut pas chercher à maîtriser totalement la nature, nous n’y arriverons pas. Il faut utiliser ses atouts et complètement modifier notre logique agricole, vieille de 60 ans.

Entretien réalisé par Margot Milhaud (La Marseillaise, le 21 juillet 2026)

Nicolas Garcia. « Plus d’un an et demi de pluviométrie concentré sur quelques mois » (L’Indep)

Après plusieurs années de sécheresse historique, les pluies abondantes de l’hiver ont profondément change la situation dans les Pyrénées-Orientales. Même si certaines zones restent fragiles, les nappes phréatiques du département sont globalement repassées au-dessus des seuils d’alerte.
Président du syndicat mixte pour la protection et la gestion des nappes de la plaine du Roussillon, Nicolas Garcia décrypte cette amélioration.

Après plusieurs années de sécheresse dans les P.-O., peut-on dire que les nappes phréatiques vont mieux ?

La situation s’est nettement améliorée grâce aux pluies importantes tombées depuis le mois de décembre. Si l’on cumule les précipitations sur cette période, on atteint parfois plus de 500 à 600 millimètres d’eau selon les secteurs. En gros, cela représente plus d’une année et demie de pluviométrie normale concentrée sur quelques mois. Cette eau a permis de réalimenter les rivières, les canaux d’irrigation et surtout les nappes superficielles, qui jouent un rôle essentiel dans l’équilibre hydrologique du territoire.

Est-ce suffisant pour reconstituer les réserves d’eau souterraines ou reste-t-on dans une situation fragile ?

La situation reste fragile même si les voyants sont aujourd’hui plutôt au vert.
Une grande partie des stocks d’eau souterraine s’est reconstituée. Mais tout dépendra de l’évolution du climat dans les prochaines années. Si nous devions connaitre à nouveau plusieurs années de sécheresse comme entre 2021 et 2024, les réserves pourraient à nouveau chuter rapidement. Il faut donc considérer la situation actuelle comme une amélioration, mais pas comme une garantie pour l’avenir.

Peut-on parler de fin de la sécheresse dans les Pyrénées-Orientales ?

Je parlerais plutôt d’une pause que d’une véritable fin de la sécheresse. Personne ne peut prévoir la météo sur plusieurs années. Ce que l’on sait, en revanche, c’est que cette période humide est bénéfique. Elle recharge les nappes, mais aussi les barrages et les cours d’eau. Avec les stocks de neige en montagne et les rivières qui coulent à nouveau, l’alimentation des nappes va se poursuivre encore dans les mois à venir.

La nappe des Aspres-Réart reste la plus fragile. Pourquoi ?

Parce qu’il s’agit essentiellement d’une nappe profonde. Contrairement à d’autres secteurs où l’on trouve des nappes superficielles, l’eau doit ici s’infiltrer beaucoup plus profondément dans le sol. Cela prend plus de temps et la recharge est donc plus lente. Mais même sur ce secteur, nous observons une remontée assez impressionnante des niveaux. La courbe de remplissage est très nette, ce qui laisse espérer une sortie prochaine de la situation de crise.

Tous les autres secteurs du département bénéficient-ils de cette amélioration ?

Oui, globalement. Dans les Pyrénées-Orientales, on distingue six unités de gestion : l’Agly-Salanque, Aspres-Réart, bordure côtière Nord, bordure côtière Sud, vallée de la Têt et vallée du Tech. Aujourd’hui, toutes ces nappes sont sorties des niveaux d’alerte renforcée. Les nappes de la plaine du Roussillon et celles liées aux vallées du Tech ou de l’Agly ont très bien réagi. Les rivières ont connu des niveaux que l’on n’avait pas observés depuis plusieurs années. Lorsque les cours d’eau coulent abondamment, ils alimentent aussi les nappes par infiltration, ce qui accélère leur recharge. La seule qui reste encore sous surveillance est celle des Aspres-Réart. Mais la tendance est également à l’amélioration.

Avec cette amélioration, plusieurs secteurs sont sortis des restrictions d’eau…

Dans la plupart des secteurs, les restrictions ont été levées. Les nappes ne connaissent pas le calendrier administratif. Elles réagissent simplement aux conditions hydrologiques. Aujourd’hui, la situation permet de relâcher les contraintes pour les particuliers, les agriculteurs et les collectivités. Seule la zone des Aspres reste encore partiellement concernée par des limitations,

Avec le changement climatique, faut-il s’attendre à davantage d’épisodes de pénurie d’eau ?

Malheureusement, c’est probable. Le réchauffement climatique pourrait accentuer les périodes de sécheresse entrecoupées d’épisodes de pluies très intenses. Cela signifie que l’eau restera une ressource précieuse et qu’il faudra continuer à la gérer avec beaucoup de prudence. Même si la situation est meilleure aujourd’hui, il est essentiel de conserver les bonnes habitudes d’économie d’eau. C’est une ressource rare.

Recueilli par Driss Chait (L’Indépendant, le 13 mars 2026)

Concrètement, comment fonctionne
la recharge des nappes phréatiques ?

L’eau de pluie s’infiltre progressivement dans le sol, traverse différentes couches géologiques et finit par atteindre les nappes souterraines. Mais ce processus peut être lent, surtout pour les nappes profondes. Par exemple, certaines nappes ne réagissent qu’avec plusieurs semaines de décalage par rapport aux épisodes pluvieux.