Cerbère. La Papète, mémoire vivante de la révolte des transbordeuses (L’Indep)

Alors que Cerbère s’apprête à célébrer, samedi 24 octobre, les 120 ans de la grève des transbordeuses, Dominique Langer raconte son arrière-grand-mère, la Papète, une des meneuses de la grève. Un portrait familial qui éclaire le courage de ces ouvrières et les traces laissées par leur combat

« Elle ressemblait à un chêne vert. » C’est ainsi que Dominique Langer décrit la Papète, son arrière-grand-mère. Une petite femme dont le tempérament a traversé les générations. Dans la famille, son histoire se raconte avec celle des transbordeuses. Et notamment cet épisode où, pendant la grève de 1906, elle s’était portée sur les rails pour arrêter une locomotive. Pour Dominique Langer, l’une des forces de cette grève tient à l’initiative des ouvrières : « La décision est venue d’elles de se mettre en grève. » Elle insiste sur leur détermination, leur solidarité et leur capacité à prendre elles-mêmes la parole. Derrière les oranges, il y a des femmes qui revendiquent leur place.

Cette histoire lui est parvenue par sa grand-mère, elle aussi passée par le transbordement avant de quitter le village. Les récits familiaux disent la dureté du métier, les journées à courir sur les planches entre les wagons, la volonté de trouver une existence moins pénible. Ils dessinent aussi une Papète généreuse. Dominique raconte qu’en faisant des ménages dans les hôtels de Banyuls, son arrière-grand-mère aurait découvert un nourrisson abandonné dans des draps. Elle l’aurait recueilli, puis adopté avec son mari, le courage et l’entraide occupent la même place.

Dominique s’attache également aux traces écrites. A l’occasion de la précédente fête des transbordeuses, elle a passé des heures à photocopier un important dossier d’articles de presse conservés par Georgette Soler. Ces pages racontent les tensions, les divisions et l’ampleur du mouvement. Elle souhaite qu’une copie reste dans les archives communales. Pour la journée du samedi 24 octobre, elle propose d’en afficher des extraits et d’organiser des lectures à voix haute. Faire entendre les mots de l’époque permettrait aux visiteurs de mesurer ce que les ouvrières ont vécu et défendu. Car cette mémoire conserve aussi des désaccords : les souvenirs de solidarité côtoient ceux de la dureté et de l’exploitation des travailleuses.

La transmission passe enfin par des gestes concrets. Après une première plaque en céramique installée dans le Ribéral, Dominique a fait réaliser une plaque pour le caveau de la Papète, avec une souscription auprès de ses descendants. Elle aimerait aussi que son aïeule donne son nom à un lieu de Cerbère. A l’approche de la commémoration, son souhait est que la fête laisse toute leur place aux conditions de vie et au combat de ces femmes. « On voudrait bien oublier tout ça, banaliser tout ça, le lisser, en quelque sorte. Mais cela ne reflète pas ça qui s’est passé. » Les articles qu’elle a sauvegardés pourraient, samedi, retrouver des voix pour le rappeler.

François Schneider (L’Indépendant, le 23 octobre 2026)

Transbordeuses : une lutte de femmes parmi d’autres

On l’entend souvent : en 1906, les transbordeuses de Cerbère auraient mené la première grève de femmes. C’est inexact, et c’est tant mieux. Bien avant elles, dès 1767, les ouvrières des mines de Poullaouen, en Bretagne, avaient cessé le travail; comme en 1824 les tisserandes de Pawtucket aux États-Unis, les ovalistes de Lyon en 1869, les ouvrières des allumettes de Jönköping (Suède) en 1881 et de Londres en 1888, les sardinières de Douarnenez en 1905… La même année 1906, les ouvrières de la soie de Voiron et les fileuses des Cévennes se mettaient, elles aussi, en grève. Autant de luttes que l’histoire a largement oubliées.

Ce qui rend Cerbère singulier, c’est d’abord son décor : une gare frontière où, faute d’écartement commun des rails, quelque 225 femmes transféraient à bout de bras les oranges de Valence vers les trains français. Elles ne travaillent pas seulement pour une entreprise, mais pour de nombreux « transitaires ». Leur arme : des fruits qui ne se stockent pas. Le 26 février 1906, vingt-quatre heures de blocage suffisent à arracher une hausse de 25 centimes par wagon.

Un combat resté dans l’histoire

Mais le combat dure toute l’année. Les transbordeuses réclament plus qu’un salaire un tout petit peu meilleur : la fin d’un système d’équipes qui réservait le travail aux unes et la misère aux autres. Et elles montent un syndicat « rouge », présidé par Catherine Courthiade. Il est composé de femmes même si quelques hommes y siègent. Face à elles, les transitaires créent un syndicat « jaune » et recrutent d’autres ouvrières. Fin novembre, menées par Joséphine Pujol, dite « la Papète », quelque 300 femmes se couchent sur les rails devant un train amenant leurs remplaçantes. Leur victoire restera fragile : leur syndicat « rouge » est dissous le 24 octobre 1908. À peine relayée par la presse nationale, ignorée par les syndicats de l’époque, leur lutte a survécu grâce à la mémoire des familles, et est maintenant honorée. C’est tout le sens de la journée de ce samedi 24 octobre : 118 ans jour pour jour après la dissolution de leur syndicat, Cerbère rend leur place à ces femmes, et à toutes celles dont l’histoire a oublié le nom.

F. S. (L’Indépendant, le 23 octobre 2026)

Sources principales : Jacques Blin, Le Midi rouge n° 29 (2017), s’appuyant sur Michel Cadé (1990) ; Revue Ballast – 1767 : une belle grève de femmes à Poullaouen, EHNE Sorbonne – Un genre de la grève? New England Historical Society (Pawtucket); Claire Auzias (ovalistes) ; Ville de Douarnenez (sardinières).