L’analyse du sociologue à l’Université de Montpellier.
Êtes-vous surpris par l’ampleur du mouvement lycéen et par sa violence ?
Ce qui me surprend le plus, c’est moins le mouvement, son ampleur ou sa violence, que le traitement qui peut en être fait. En fait, on ne fait que prolonger le discours désapprobateur sur la jeunesse. Pendant des années, on l’a décrite comme docile et apathique : la « Gen Z », ce sont les jeunes « zombifiés » par les écrans et les médias sociaux, dont on ne tirera jamais rien. Puis aujourd’hui, quand elle se mobilise, que dit-on? A peu près la même chose: ce n’est pas elle qui parle, elle est manipulée de l’extérieur. Le discours est le même: on lui refuse toujours d’être un sujet politique. Passive avant, elle n’est aujourd’hui qu’un instrument.
C’est un discours de disqualification total : quand les jeunes subissent, c’est qu’ils sont indifférents ; quand ils protestent, c’est qu’ils sont immatures. Sur la violence, je ne l’excuse pas, mais je constate que le cadrage se concentre sur elle et laisse peu de place aux raisons de la colère : l’état des locaux, les postes non pourvus, Parcoursup. Il laisse aussi peu de place à la violence structurelle et symbolique subie par ces mineurs.
Parti de la banlieue parisienne, le mouvement s’est étendu à la majorité des lycées. Qu’est-ce que cela dit ?
Cela prouve que le malaise n’est pas simplement territorial, il est générationnel. L’étincelle est partie des lycées de banlieue parce que c’est là que la dégradation du bâti scolaire, le manque de moyens et la tension avec les institutions sont les plus intensément ressentis. Mais la poudrière est partout. Et si on aime réduire ces événements à un problème de territoire, c’est parce que cela le circonscrit, sans questionner le contrat éducatif français et sa place dans la vision politique. Certes, si les motifs immédiats varient d’un lycée à l’autre et d’un territoire à l’autre, les élèves, quelle que soit leur origine géographique et sociale, partagent aujourd’hui un sentiment commun d’absurdité : le sentiment d’être une variable d’ajustement et non une force pour demain.
Derrière ses revendications, ce mouvement ne cache-t-il pas un mal-être plus général en lien avec la situation économique et climatique ? L’absence de perspectives ?
Le bâti dégradé ou les absences de professeurs sont des déclencheurs. Derrière eux, ces lycéens ont le sentiment très net d’hériter d’un monde abîmé, climatiquement et économiquement, parles générations antérieures, qui leur demandent d’obéir en silence alors que les choix collectifs se sont faits largement sans eux. C’est pourquoi le mouvement ne cache pas ce mal-être, mais il l’incarne. L’angoisse climatique, la peur de la guerre, la précarité qui l’attend l’incertitude quant a la prochaine présidentielle: ce sont des angoisses abstraites, contre lesquelles il est futile de bloquer un lycée et d’embraser des poubelles. En revanche, un plafond qui fuit, un professeur non remplacé, un algorithme d’orientation opaque, pourquoi pas ? C’est que l’école devient l’endroit ou un mal-être diffus trouve des cibles concrètes. Ce serait donc une erreur d’opposer « revendications précises » et « malaise général » : les premières sont la forme visible du second.
Les étudiants embrayent en tentant de récupérer le mouvement. Peut-on craindre un embrasement type Mai-68 ?
Le mot « récupérer » est lui-même un symptôme de ce dont je par-lais: il suppose des lycéens passifs, un matériau que d’autres s’approprieraient, alors que ce sont des actes, des sujets politiques. Je préfère parler de relais, car les revendications sont parfois très différentes. Pour Mai-68, je ne le crois pas, et pour des raisons de fond. Mai-68 est advenu dans une société de plein-emploi, avec des syndicats capables de faire converger étudiants et ouvriers. Aujourd’hui, la précarité fragmente, les relais organisés sont faibles et les enjeux des lycéens et des étudiants ne sont pas les mêmes. Ce qu’il reste de commun, c’est le malaise profond partagé.
Recueilli par Richard Gougis (L’Indépendant, le 9 octobre 2026)
