André Chassaigne. « Croyants et communistes ont à cœur la fraternité et l’égalité » (La Marseillaise)

André Chassaigne, maire de Saint-Amant-Roche-Savine (530 habitants dans le Livradois) pendant 27 ans, député du Puy-de-Dôme pendant 23 ans, a raccroché en 2025. Il publie, en cette rentrée politique, « Cheminement en terre chrétienne ». L’ouvrage(*) se conclut par une somme de réflexions sur les rôles respectifs du religieux et du politique.

La Marseillaise : On assimile souvent la doctrine marxiste au message évangélique. La première a été pervertie comme l’on sait, tandis que le second a permis la domination de la classe bourgeoise. Comment expliquez-vous cette dérive ?

André Chassaigne : Cela s’explique par le fait que dans l’ancien régime, l’Église catholique était étroitement liée au pouvoir politique. Au fil des siècles, l’absolutisme était devenu inséparable du catholicisme. L’absolutisme royal n’a tenu que parce qu’il avait le soutien de l’Église catholique. C’est la Révolution de 1789 qui a renversé le pouvoir d’une Église qui a tenté ensuite de revenir en première ligne. Mais le principe de la laïcité était posé. Ce grand acquis est un pur produit de la Révolution.

La Marseillaise : Laquelle laïcité a connu heurs et malheurs au cours du XIXe siècle jusqu’à la loi de 1905…

André Chassaigne : Mais depuis le Siècle des Lumières, les tentatives de la hiérarchie de l’Église catholique de revenir politiquement au premier plan ont échoué. Paradoxalement et à terme, la laïcité, telle qu’elle a émergé avec la Révolution, a été un bienfait pour l’Église elle-même. Elle aboutira en 1905 à une loi de la séparation des Églises et de l’État qui assure à chacun la liberté de conscience.

La Marseillaise : Actuellement, la laïcité, telle qu’elle a été conçue en 1905, a été accaparée par l’extrême droite pour en faire un cheval de bataille contre les musulmans.

André Chassaigne : Ce sujet réel est abordé dans mon livre. Il faut lutter contre l’idée qu’une religion serait incompatible avec la laïcité. Cette conquête qu’est la laïcité doit permettre à chaque religion de se développer sans intervenir dans la sphère publique. Il y a une dérive de l’islam extrémiste qui voudrait qu’il n’y ait pas de séparation entre religion et pouvoir politique, en imposant que les principes religieux commandent aussi l’ordre politique. J’essaie de montrer qu’il y a une grande majorité de musulmans qui vivent et pratiquent dans un cadre laïc. La grande erreur consisterait à stigmatiser les musulmans en les amalgamant à l’islamisme radical. Cette attitude ne peut produire que des frustrations, pousser même certains à rejoindre ce courant religieux réactionnaire et profondément antidémocratique. Il est donc important de démontrer qu’il n’y a pas d’exclusion dans les principes de la laïcité, comme dans les luttes sociales, et inviter tout un chacun à faire société au-delà de ses croyances. Déjà, en 1936, quand le fascisme menaçait la France, cette démarche a inspiré Maurice Thorez, qui a lancé son appel aux catholiques [« La main tendue », Ndlr]. Ensuite, en 1976, Georges Marchais a élargi cet appel à l’ensemble des chrétiens. Désormais, compte tenu de l’évolution de la société, il faut étendre cette démarche. Je pense qu’il serait bon de lancer un appel à l’ensemble des croyants, et notamment les musulmans qui risquent d’être instrumentalisés par les extrémistes radicaux. Il serait dangereux de prendre prétexte de l’islamisme radical pour changer la loi de séparation des Églises et de l’État avec, in fine, l’objectif d’exclure une partie des citoyens.

La Marseillaise : Lorsque vous parlez d’un « appel aux croyants », n’est-ce pas une cause perdue dès lors que les sondages montrent qu’en France, 40 % de la population se dit d’origine catholique et que moins de 5 % sont pratiquants ?

André Chassaigne : Il est bon de réaffirmer des principes. Mais en adressant cet appel à tous les croyants, notamment aux chrétiens, musulmans, juifs, il doit rappeler que tous sont égaux et considérés comme tels par notre République laïque, qu’ils doivent eux-mêmes protéger.

La Marseillaise : Un milliardaire présenté comme « fervent catholique » tente actuellement de rallier par des médias populistes les classes populaires à un vote d’extrême droite. Comment le Parti communiste peut-il réagir ?

André Chassaigne : C’est encore l’un des objets du livre. Je fais « appel » à l’image de Jésus pour que l’on puisse se retrouver dans une société qui ne brime pas les individus au titre de leur religion, de la couleur de leur peau, de leur origine ethnique, voire sociale. Que l’on puisse se retrouver, s’unir contre ce fléau commun, l’argent-roi, qui aboutit à asservir les êtres, piller les ressources naturelles et mépriser les peuples. Il est le terreau des fondamentalistes en tous genres. Je rappelle que l’essence même du christianisme est incompatible avec les adeptes de la haine et de cet argent-roi. Il n’échappe à personne que certains essaient d’instrumentaliser l’Église pour servir des causes réactionnaires de rejet de l’autre, visant à préserver la domination financière d’une « caste ».

La Marseillaise : N’est-il pas paradoxal que le même Jésus auquel vous vous référez soit commun en Amérique latine à la fois aux théologiens de la Libération, qu’on rapproche à la gauche, et aux évangéliques, soutiens acharnés de l’extrême droite ?

André Chassaigne : C’est une dérive. Je ne me suis pas particulièrement penché sur ce que pensent les différents courants évangéliques, c’est un paradoxe qui mérite d’être débattu avec les chrétiens eux-mêmes. Pour ma part, j’ai aussi voulu montrer qu’on peut se retrouver pour constituer une société protectrice, libératrice et respectueuse de tout le monde et de chacun. L’Église a évolué sur les questions sociétales et morales. J’ai voulu valoriser cette mutation en soulignant ce qui va, à mes yeux, dans le bon sens. C’est pour cela que je rappelle la théologie de la Libération et le rôle de certains papes. Les propos du pape François sont puissants et justes, il faut les valoriser davantage, d’autant qu’ils sont rejetés parfois par des intégristes, au sein même de l’Église.

La Marseillaise : Cette mutation sociétale de l’Église catholique que vous évoquez est-elle bien réelle lorsque ses évêques enjoignent aux sénateurs de s’opposer à la loi sur la fin de vie ?

André Chassaigne : À titre personnel, je n’étais pas favorable à cette loi sur la fin de vie. Mais j’estime que les évêques n’auraient pas dû intervenir. Il n’est pas dans leur rôle de s’adresser aux parlementaires. C’est même contre-productif : cela signifiait une opposition au titre d’une vision chrétienne et morale, alors que l’on pouvait invoquer une approche sociétale du problème. Je vis dans un milieu rural où j’assiste à un phénomène terrible. Des personnes âgées vivant en Ehpad culpabilisent de continuer à vivre parce qu’elles sont en train de liquider le peu de biens qu’elles peuvent laisser à leurs enfants. C’est une vraie question posée à notre société et son système.

La Marseillaise : Puisque vous venez d’y faire allusion, un communisme rural est-il encore imaginable à l’heure où, après avoir conquis les territoires industriels en déshérence, l’extrême droite gagne des points dans la France profonde ?

André Chassaigne : C’est un terreau fertile parce qu’il y a une grande souffrance, due notamment à l’abandon des services publics, une perte de valeurs républicaines et démocratiques qui incite à voter pour le Rassemblement national. C’est une expression politique au premier degré. Au lieu de stigmatiser ceux qui utilisent ce vote pour exprimer leur mécontentement, il nous faut démontrer que le vote d’extrême droite n’est pas une solution et aggraverait même la situation. Le communisme rural s’est construit sur ce que l’on appelle « la famille large », par les contacts de proximité et de solidarité. Voilà pourquoi, nous organisons deux fois par an à Ambert, dans le Puy-de-Dôme, une vente solidaire de fruits et légumes, qui attire un monde considérable et qui nous permet de discuter avec les gens. Le Parti communiste est vécu comme une grande famille et cette fraternité vécue fait tache d’huile.

La Marseillaise : Quel rôle communistes et catholiques de France peuvent-ils jouer actuellement ?

André Chassaigne : Les communistes et les catholiques – dont certains sont d’ailleurs membres du PCF – partagent deux valeurs essentielles : la fraternité, que je viens d’évoquer, et l’égalité. Or, ce principe d’égalité est aujourd’hui durement mis à mal, aussi bien par ceux qui défendent le système actuel que par les radicaux religieux de tous bords. Si nous voulons vivre dans une société apaisée, soucieuse du bien-être individuel comme du bien commun – aspiration profonde de la majorité de nos concitoyens –, il est temps de réagir et de rassembler nos forces. « Vous êtes tous frères », affirme Jésus dans l’Évangile selon Saint Matthieu. « Nous sommes tous égaux », confirment les communistes français. Ces deux convictions forment une cause commune. Face aux menaces qui se dessinent et à ceux qui prospèrent sur les divisions, l’urgence est de nous unir. Unir nos forces pour faire barrage aux faiseurs de haine et de division, et faire triompher une société fondée concrètement sur la Fraternité et l’Égalité.

Entretien réalisé par Alain Bradfer (La Marseillaise, le 2 septembre 2026)

(*) « Cheminement d’un communiste en terre chrétienne », aux Éditions Deborée, 184 pages, 22 euros.

André Chassaigne. « Trump veut porter un coup à la révolution cubaine » (La Marseillaise)

La présidence du groupe d’amitié France-Cuba à l’Assemblée nationale organise un colloque pour alerter sur la situation au sein de l’île. André Chassaigne, ancien député PCF de la 5e circonscription du Puy-de-Dôme et ex-président du groupe GDR au Palais Bourbon, fait partie des intervenants. Entretien.

La Marseillaise : Un an jour pour jour après votre départ de l’Assemblée nationale, vous participez, ce mardi soir, à un colloque consacré à la situation cubaine. De quoi s’agit-il ?

André Chassaigne : Ce colloque est à l’initiative du groupe d’amitié France-Cuba de l’Assemblée nationale que j’ai présidé jusqu’à mon départ. Le nouveau président, qui est aussi membre du groupe de la Gauche démocrate et républicaine [GDR, à majorité communiste, Ndlr.] Jean-Victor Castor, député et indépendantiste guyanais, est très engagé aux côtés de Cuba. Il voit une forme de proximité qui est déjà géographique, mais aussi dans ce que lui peut porter comme valeur, avec la question de la souveraineté des peuples. Il est très impliqué là-dessus.

La Marseillaise : Quels seront les thèmes abordés lors de cette conférence ?

André Chassaigne : Le programme est découpé en quatre parties. Otto Vaillant-Frias, l’ambassadeur de Cuba en France interviendra sur la première partie et dressera un tableau de la situation actuelle, qui est absolument catastrophique. Il n’y a plus du tout d’arrivée de pétrole avec les impacts que ça peut avoir sur la vie économique, sur les hôpitaux, les soins, la pénurie de médicaments. On est dans une situation absolument inédite. Depuis la révolution cubaine (1953-1959), c’est la première fois qu’il y a une situation qui est aussi terrible. Cuba est proche de l’asphyxie ! Je qualifie ça de siège moyenâgeux dont l’objectif est aussi d’affamer la population pour qu’elle se révolte.
Le deuxième thème, celui que je porterai est consacré à la structuration de la solidarité internationale, le combat politique à mener et les leviers d’action à activer. J’anime au sein du PCF avec Charlotte Balavoine, une coordination qui rassemble toutes les associations de solidarité avec Cuba, les organisations syndicales, la CGT (les unions départementales et locales), ainsi que les fédérations du Parti communiste. Notre volonté, c’est de rassembler tous ceux qui agissent aux côtés de Cuba et organiser cette solidarité concrète face à l’extrême urgence. De grandes manifestations seront organisées durant le week-end des 11 et 12 avril dans plusieurs villes du pays.
Le troisième thème, animé par Jean-Victor Castor, c’est sur les enseignements pour les petits territoires. Il consistera véritablement à aborder les questions de dépendance énergétique et les fragilités des économies insulaires, comme Cuba ou aux Antilles par exemple, ainsi que les héritages coloniaux et la nécessité d’autonomie énergétique. La question est de savoir comment les petits États peuvent maintenir une souveraineté pour ne pas être sous la coupe de l’impérialisme.
Le quatrième thème sera développé par Éric Coquerel, le président LFI de la commission des finances de l’Assemblée, et portera sur le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, la souveraineté, la non-ingérence et plus généralement le droit international, le rôle de l’ONU et la responsabilité de la communauté internationale. On sait qu’il y a une menace aujourd’hui sur le territoire. Ce qu’a dit Trump, c’est que la prochaine excursion sera à Cuba.

La Marseillaise : Il faut prendre au sérieux ces menaces de Donald Trump ? Après le Venezuela et l’Iran, il veut désormais attaquer Cuba ?

André Chassaigne : J’y crois vraiment parce que son objectif est de porter un coup à la révolution cubaine. C’est une ingérence sur le droit des Cubains à disposer d’eux-mêmes avec la volonté d’introduire des capitaux américains. Car si à Cuba, il n’y a pas de pétrole, ni de richesse particulière, c’est un réservoir de consommation de 10 millions d’habitants à 120km de Miami, il faut bien mesurer ça. L’objectif que Trump a derrière le faux prétexte de la démocratie est de mettre main basse sur Cuba. Il veut renverser le régime ou obtenir, dans un premier temps, des concessions pour qu’il n’y ait pas d’intervention militaire. Ce qu’il y a de terrible, c’est que Cuba est une garantie contre le commerce du narcotrafic. Le régime cubain travaillait, jusqu’à présent, main dans la main y compris avec la police des États-Unis. Il est, au contraire, un barrage contre le narcotrafic. Mais, Trump ne tient pas compte de ça.

La Marseillaise : Trump et ses prédécesseurs n’ont-ils pas tous tenté de « tuer » la révolution cubaine ?

André Chassaigne : C’est ce que j’appelle -je l’avais développé dans mon livre(*)- la théorie du fruit mûr. Ils attendent que le fruit soit suffisamment mûr, pourri, pour qu’il tombe dans leur escarcelle. C’est une théorie qui date du début du XIXe siècle et les Américains sont toujours là-dessus, ils veulent faire pourrir la situation. Le blocus, c’est une asphyxie complète, de façon à ce que le peuple cubain se révolte contre le régime cubain pour y installer un gouvernement fantoche qui serait, bien évidemment, la marionnette des États-Unis.

La Marseillaise : Le directeur général de l’OMS a alerté, mercredi, sur une situation « profondément préoccupante » dans les hôpitaux cubains avec des opérations reportées. Tout cela est lié au blocus énergétique américain…

André Chassaigne : C’est scandaleux, c’est une honte et c’est en infraction avec les accords de Genève qui ne sont pas respectés. Le droit international protège normalement la santé et les mesures sanitaires. Or, là, les États-Unis ne tiennent pas compte de ça. En empêchant toute arrivée de pétrole, ils privent l’île d’électricité et donc les Cubains ne peuvent plus faire les opérations chirurgicales, par exemple. C’est une honte !
C’est pour médiatiser cette situation que nous organisons ce colloque et ces manifestations durant le week-end du 11 et 12 avril. Il faut briser le mur du silence.

La Marseillaise : Face à cela, la solidarité internationale s’organise, entre le départ de flottilles et containers à destination de l’île. Que met en place le PCF ?

André Chassaigne : Il y a bien sûr eu la flottille qui est partie du Mexique la semaine dernière et qui a une dimension symbolique. Nous, en France, le Parti communiste a fait un autre choix, celui d’un pont aérien. J’ai négocié avec la direction d’Air France pour envoyer à peu près 20m3 de médicaments et de matériel médical. On a fait ce choix-là pour que ça soit immédiat, tout est déjà arrivé sur place. Il y a aussi des containers qui sont en partance. Tout ce qu’on peut faire au niveau humanitaire, on le fait avec des moyens divers.

La Marseillaise : Que pensez-vous de la réaction de la France et plus globalement de celles de la communauté internationale ?

André Chassaigne : La réaction de la France n’est pas à la hauteur. Il y a quelques mots, qui, d’ailleurs vont quelquefois dans le sens de Trump, parce qu’ils font allusion aux questions de démocratie à Cuba. Et ce, alors qu’il y a une constitution qui a été discutée par la population, des milliers de réunions ont eu lieu pour l’élaborer collectivement et celle-ci a été votée en grande majorité par le peuple cubain. Malgré cela, il y a toujours une petite allusion à la démocratie cubaine, il n’est pas question de ça ! La France ne fait pas suffisamment. C’est-à-dire qu’il y a des mots, mais il n’y a pas d’actes. On sent bien qu’il y a derrière tout ça, un manque de courage pour affronter Trump. Et cela touche beaucoup de pays, notamment en Amérique latine, Trump fait des menaces et tout le monde met le petit doigt sur la couture du pantalon. Derrière les mots, il n’y a pas d’actes. C’est extrêmement gravissime, parce que derrière tout ça, des vies humaines sont en jeu.

Entretien réalisé par Laureen Piddiu (La Marseillaise, le 31 mars 2026)

(*) Cuba, une étoile dans la nuit aux éditions Le Temps des Cerises