L’édito du TC par René Granmont. La Fête pour faire face à la menace

Le résultat, même attendu, fait mal et dépasse même ce qui était prévu. Avec 44 %, le parti d’extrême droite Alternative pour l’Allemagne, l’AfD, a remporté haut la main les élections au parlement du Land de Saxe-Anhalt. En premier lieu, le choc tient au fait que c’est la première fois depuis la chute du Reich en 1945 qu’un parti s’inspirant ouvertement de l’idéologie nazie va probablement s’emparer du pouvoir dans un Land. En première analyse, il est clair que cette victoire de l’AFD est le fruit d’une réunification qui, après la chute du mur en 1989, n’a absolument pas profité à la plupart des habitants de l’ancienne RDA. Ces résultats tiennent à la fois au sentiment des citoyens de l’Est d’être les laissés pour compte, se cumulant à l’insatisfaction de l’ensemble des Allemands à l’égard des politiques antisociales menées tant par le SPD que par la CDU. Surtout, l’Afd a utilisé les deux armes complémentaires employées par les extrêmes droites et les néofascistes dans tous les pays, de l’Allemagne à la Hongrie, de la France aux Etats-Unis : la dénonciation de l’immigration et la démagogie identitaire, ces instruments de destruction massive des solidarités, de la conscience de classe, de la tolérance et de l’accueil, y compris en programmant des formes de retour à un passé fantasmé. Primaire, simpliste, bourré de contre-vérités, … mais efficace.

Un idéologue de la période nazie, Carl Schmitt, avait érigé en principe de la politique le fait de désigner un ennemi et s’il n’existait pas, de le fabriquer. C’est bien ce qu’a fait l’AfD avec l’immigration. Comme le fait en France Marine Le Pen avec sa proposition d’interdire le port du voile dans l’espace public. Proposition incendiaire, inconstitutionnelle, mais le meilleur moyen de ne rien dire des politiques antisociales et de division des peuples qu’appelle aujourd’hui le capital.

Certes, le Land de Saxe-Anhalt est un petit territoire au regard du monde, mais les figures de l’extrême droite ne s’y sont pas trompées qui, de la Maison Blanche à l’Italie et à la péninsule ibérique, ont salué partout dans le monde le succès de leurs partenaires allemands en Saxe-Anhalt. Les nouveaux fascistes se congratulent. Nous sommes en état d’alerte majeure.

Ce weekend, des centaines de milliers de citoyennes et citoyens vont participer à la Fête de l’Humanité. La résistance face à la marée brune sera au centre des rencontres et débats dans tous les espaces de cette grande fête car aujourd’hui, comme il y a quatre-vingt-dix ans en 1936, l’urgence demeure : lier antifascisme de masse et lutte pour l’égalité. Battre l’extrême droite, c’est lui opposer un projet de société transformateur. Et nul doute que les participants à la Fête repartiront dans leur ville, leur quartier, leur village avec pléthore d’arguments sur l’écologie, le climat, le progrès social, l’industrie, les inégalités, le patriarcat et, bien sûr, le travail.

Elisa Goudin-Steinmann. « En Allemagne, le « mur pare-feu » contre l’AfD se fissure » (La Marseillaise)

Elisa Goudin-Steinmann, professeure d’études germaniques à la Sorbonne Nouvelle et spécialiste de l’ex-RDA, analyse la montée de l’extrême droite en Allemagne.

La Marseillaise : Un an après son accession au pouvoir, le chancelier Friedrich Merz est à un niveau d’impopularité record. Comment l’expliquer ?

Elisa Goudin-Steinmann : La CDU fait les frais de la situation économique difficile liée à des facteurs qui ne sont pas dus à l’Allemagne elle-même. Il y a eu coup sur coup l’arrêt du gaz russe pas cher et les tensions géopolitiques. On entre dans la troisième année de récession, ce qui n’est pas du tout habituel pour les Allemands, en tout cas ceux de l’Ouest qui n’ont pas connu ça depuis le « miracle économique ». Ça a créé l’impopularité du chancelier de fait. Il pâtit également des difficultés de dialogue au sein de la coalition avec le SPD.

La Marseillaise : Le noyau dur de l’électorat du CDU et du SPD qui se partagent le pouvoir depuis 1949 est en train de disparaître. Y a-t-il une lassitude ?

Elisa Goudin-Steinmann : Je ne dirais pas qu’ils sont en train de disparaître. Les scores du SPD, le PS en rêverait. Ils perdent des électeurs, ça c’est sûr. Pas seulement au profit de l’AfD mais aussi de l’abstention, de la gauche plus radicale Die Linke ou dans certains cas des Verts. Mais oui, ce qu’on appelle les « Volkspartei », les partis de masse traditionnels [CDU et SPD Ndlr], sont un peu usés par le fait d’avoir gouverné ensemble plusieurs fois depuis 2005. On a du mal à voir la différence entre l’offre politique. Le SPD est un petit peu plus progressiste sur les questions sociétales mais à part ça, c’est la même politique économique qui sera menée au final, donc à quoi bon choisir ? C’est ce que disent les électeurs et les partis en sont conscients. C’est pour ça qu’ils n’étaient pas très motivés à l’idée de gouverner ensemble. Arithmétiquement parlant, le Bundestag est bloqué parce que la CDU ne veut pas s’allier avec la gauche radicale. Le cordon sanitaire tient pour l’instant autour de l’AfD, personne ne veut gouverner avec eux mais ils ont quand même 152 députés. Par ailleurs, en Allemagne, on ne dit pas « cordon sanitaire » mais on parle de « mur pare-feu ». L’AfD n’arrête pas de dire qu’il faut faire tomber ce mur, comme on a fait tomber le mur de Berlin et qu’on va libérer les Allemands une deuxième fois. Ils ont une stratégie très claire de chercher des moyens pour, finalement, gouverner avec la CDU, ce qui finira peut-être par arriver. Je suis incapable de le dire. Mais des voix à la CDU disent qu’il faut mettre fin à ce mur pare-feu. C’est en train de se fissurer.

La Marseillaise : Pour récupérer les électeurs de l’extrême droite, la CDU a durci son discours sur l’immigration, ce qui a finalement bénéficié à l’AfD ?

Elisa Goudin-Steinmann : La CDU reprend un peu les éléments de discours de l’AfD pour essayer de récupérer les électeurs mais on sait très bien que ça ne marche pas. Ça s’est vérifié partout. Les Républicains ont essayé de faire ça aussi avec certains thèmes du Rassemblement national. On ne récupère pas d’électeurs comme ça. Ça crée juste une droitisation, en général, de leur politique et ça légitime le discours de l’AfD, ça le normalise. En Thuringe, Björn Höcke a repris le slogan nazi « Deutschland über alles » (« L’Allemagne au-dessus de tout »). Alexander Gauland [président d’honneur de l’AfD, Ndlr], a utilisé le mot « entsorgen » à l’encontre d’une ministre d’origine turque. Ce qui veut dire qu’il fallait la déporter. Ce n’est plus ambigu, c’est un langage ouvertement nazi.

La Marseillaise : L’AfD ambitionne de remporter plusieurs régions à l’Est lors des élections de septembre. Pourquoi fait-elle de bons scores dans l’ex RDA ?

Elisa Goudin-Steinmann : Si on regarde les marqueurs sociaux comme le chômage par exemple, la population à l’Est est plus défavorisée donc, elle a une plus grande probabilité de voter AfD. Même si ça ne représente pas la totalité des électeurs, bien sûr. Le deuxième facteur est historique. Les électeurs sont souvent des personnes ayant grandi en RDA ou socialisés par des parents qui vivaient dans l’ex Allemagne de l’Est, où il n’y a pas eu ce travail sur le passé nazi. On racontait l’histoire en disant qu’on était les héros de la Résistance, qu’on était les communistes donc on ne s’est pas du tout interrogé sur la culpabilité. Il y a ce manque d’un travail historique et d’une conscience historique à l’Est qui a été en partie comblée après la chute du Mur. Enfin, le troisième et plus gros facteur d’explication, selon moi, ce sont les injustices économiques et sociales commises après 1990. Le vote AfD est souvent un vote de protestation. Mais il ne faut pas stigmatiser les Allemands de l’Est, l’extrême droite progresse aussi et plus rapidement à l’Ouest, d’où viennent tous ses dirigeants.

La Marseillaise : 81 ans après la capitulation nazie, le parti dirigé par une petite-fille de SS est en tête des sondages. L’Allemagne renie son passé ?

Elisa Goudin-Steinmann : Le 2 avril dernier, l’hebdomadaire allemand Die Zeit a mis en ligne un moteur de recherche qui permet à chacun, en deux clics, de savoir s’il avait des grands-parents nazis ou pas. Ça a provoqué un gros débat en Allemagne et une prise de conscience. Tout le monde tombe des nus en découvrant qu’il avait un grand-père ou une grand-mère nazi. C’est une petite révolution. L’espoir est que ça mette à mal la stratégie de l’AfD qui essaye de balayer tout le travail de mémoire fait depuis 1945. Les sondages montrent que seulement un quart des Allemands pensent avoir eu un nazi dans sa famille, ce qui est hyper sous-estimé. Est-ce que ça va empêcher de voter AfD ? Ça, c’est encore une autre question. Je n’ai pas la réponse. En tout cas, on ne pourra plus dire mais les nazis, c’est la famille des autres.

Entretien réalisé par Laureen Piddiu (La Marseillaise, le 7 mai 2026)